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Alain Berestetsky : « Il faut se demander comment la culture scientifique participe d’une transformation de la société »

Le 10 août 2012 par Florent Lacaille-Albiges

Alain Berestetsky a longtemps dirigé la Fondation 93, un des premiers centres de culture scientifique technique et industrielle en France, présent et actif dans le département de Seine-Saint-Denis. Dans cet entretien, il nous donne sa vision de la culture scientifique et technique.

Comment êtes vous arrivé dans la culture scientifique et technique ?

J’ai d’abord été comédien… Mais ce métier m’a ennuyé et je suis devenu directeur des affaires culturelles de la ville de Bagnolet. Le hasard d’une rencontre avec un ami devenu biologiste à l’Institut Pasteur m’a conduit à réaliser avec lui, en 1976, une exposition scientifique : « À la découverte de la vie ». Le succès de cette exposition m’ a poussé à en produire une autre, en 1978, sur « La découverte de l’Univers ». Même succès qui m’a conduit à élaborer un projet de centre d’Action Culturelle Scientifique et Technique. En effet, ces deux expériences, dans lesquelles j’avais animé un groupe de travail composé à égalité de scientifiques et de scénographes, m’avaient fait prendre conscience que mon métier d’organisateur culturel fonctionnait aussi bien avec le monde des sciences qu’avec le monde artistique.

En 1979, j’ai déposé le projet d’un centre de culture scientifique : la Fondation 93, quasi premier ex aequo avec celui de Grenoble. J’ai ainsi été longtemps le seul directeur d’une structure de culture scientifique à ne pas être issu du monde des sciences mais de celui de la « culture artistique ». À ceux – nombreux – qui m’en faisaient le reproche, je répondais que, n’ayant pour ma part rien à dire et aucune chapelle à défendre, c’était l’assurance que je donnerais la parole aux scientifiques et que je n’aurais pas de préférence pour une discipline.

Comme je venais de l’action culturelle « traditionnelle », j’ai toujours mêlé intimement le fond et la forme, en associant des scientifiques et des spécialistes de la mise en scène (décorateurs, scénographes, dessinateurs, etc.). Nous avons ainsi réalisé des expositions qui n’étaient pas de simples livres d’images agrandis comme pouvaient le faire la plupart de mes collègues. Côté productions, on peut ajouter un bus sur l’informatique carrossé comme un véhicule de science fiction, un bus sur le spatial avec de faux cosmonautes en apesanteur e,t enfin, des valises d’exposition avec diaporamas et animations audiovisuelles. Toutes ces productions ont été une réussite puisque, par exemple, on a diffusé 280 valises d’exposition (4000€ pièce) dans le monde entier…

Comment la Fondation 93 a-t-elle évoluée dans les années 80 et 90 ?

Dans les années 80, j’étais subventionné pour une part importante par le département de Seine-Saint-Denis. Rapidement, je me suis retrouvé confronté à un dilemme : nos expositions marchaient mais face à une détérioration sociale et culturelle grandissante du 93 – à ce moment, 40% des élèves entrant au collège ne lisaient pas couramment – je doutais de la capacité de résistance de la structure… Je me suis dit que si on ne s’attaquait pas à la racine des problèmes, nous allions devenir un lieu d’extra territorialité culturelle, comme le sont certains lieux artistiques implanté dans des villes populaires mais sans liens réels avec la population.

À l’époque, j’étais très critique avec l’éducation populaire que je trouvais misérabiliste… mais leur principe m’a intéressé. En bref : tout le monde peut être producteur d’intelligence si on l’invite, qu’on lui donne un cadre de production et qu’on est exigeant. Pour tester, on a proposé à des classes de collège d’effectuer un travail qui s’apparente à des travaux de recherche : les élèves construisaient de vraies questions de recherche, puis étaient parrainés par des chercheurs ; à la fin, ils devaient choisir un cadre de restitution.

Une professeur de maths est venu me voir un jour en me disant qu’elle avait une bonne classe mais que ses élèves s’ennuyaient. Elle voulait travailler sur l’espace. On a cherché une question de recherche qui pouvait s’y raccrocher en initiant par la même occasion les élèves à la méthode hypothético-déductive. Je leur ai proposé de travailler sur la possibilité d’une vie extra-terrestre. On a divisé la classe en trois groupe. Le premier a travaillé sur les fusées et les moyens de propulsion pour voyager dans l’espace. Le second sur les conditions pour qu’une étoile fabrique des exo-planètes (à l’époque, on avait pas encore découvert d’exo-planètes). Enfin, le dernier groupe a réfléchi aux différentes formes de vies envisageables. Puis, à la fin de leur recherche, ils ont décidé de la présenter devant toutes les classes de quatrième et troisième, et ils ont scénarisé un vrai-faux voyage spatial. C’était une telle réussite qu’on en a fait une communication dans un amphithéâtre de l’Institut d’Astrophysique de Paris ! Ça n’a pas toujours aussi bien réussi, mais on se donnait ce type d’objectif.

Au début, on imaginait faire 20 à 30 groupes par an, mais devant le succès on a dû en former entre 250 et 300 ! Les enfants étaient très heureux de devenir producteurs de savoirs ; ça nous a poussé à concentrer notre activités autour de ça. Les médias s’intéressaient à ce qu’on faisait, mais on s’est rendu compte, petit à petit, qu’on était devenus des fournisseurs de « singes savants »… Pour contourner cela, nous avons essayer de proposer un partenariat aux médias en demandant aux enfants de réaliser de véritables articles. C’est comme ça qu’on a travaillé avec le Monde de l’Éducation, puis, avec Libération, Télérama… jusqu’à avoir 11 heures d’antenne sur France Inter !

Quels sont pour vous les enjeux de la culture scientifique et technique ?

Après avoir bien réfléchi à la dimension politique de la culture scientifique et technique, j’en vois quatre :

(1) La culture scientifique doit participer à la définition et à la communication de repères dans les différentes disciplines scientifiques. Il est bien sûr impossible de tout savoir, mais il faut avoir des repères dans chaque discipline pour savoir quand on reçoit une information s’il s’agit d’une évolution ou d’un bouleversement.

(2) La culture scientifique doit également habituer à une fonction critique de la science, y compris la dimension critique la plus populaire. Personne ne demande un diplôme de foot aux personnes qui critiquent un match… Je ne vois pas au nom de quoi il en serait autrement pour ceux qui critiquent la recherche scientifique.

(3) Son rôle est aussi d’ouvrir des débats sur des grandes questions. Il n’existe aucune question, aussi compliquée soit-elle, qui ne comporte pas sa part d’expertise savante et sa part d’expertise citoyenne. La science est un éclairage parmi d’autres, mais elle ne doit pas expliquer sans laisser le choix des décisions politiques aux citoyens. En démocratie, il n’y a pas que les spécialistes qui ont le pouvoir de décider.

(4) Enfin, la culture scientifique doit procéder d’un élargissement de la notion même de culture. La culture est actuellement limitée à l’art mais elle est une relation au monde basée sur l’imagination, qui ne se fonde pas uniquement sur l’art.

Il faut se demander comment la culture scientifique et technique participe d’une transformation de la société.

Quelles évolutions avez vous vu dans le monde de la culture scientifique ?

Dans les années 1980, on se battait, c’était plein de vie. Avec Bernard Maitte et Jean-Marc Lévy-Leblond, on formait un « trio infernal ». Quand je suis arrivé dans ce milieu, beaucoup disaient que tout était simplifiable. Pour ma part, je préfère dire : « Apprenons à travailler dans la complexité ». Dans les musées, je trouve qu’il y a trop de points d’exclamation et pas assez de points d’interrogation. Comme le dit Edgar Morin, « travaillons avec des approches différentes et en apparence contradictoires ».

Ce monde s’est institutionnalisé. Les enjeux ne se sont pas clarifiés mais les acteurs se sont un peu endormis… C’est « chiant-tifique » ! Depuis que la culture scientifique et technique est sous la seule tutelle du ministère de la recherche, on voit moins l’éventail de ses activités. Dans les années 1980, il existait la MIDIST (mission interminisérielle de l’information scientifique et technique), un organisme qui se situait à la croisée du ministère de l’éducation nationale, de celui de l’enseignement supérieur et de la recherche et du ministère de la culture.

Je trouve catastrophique la politique menée dans la culture scientifique et technique. On a renforcé les mastodontes comme la Cité des Sciences, alors même que c’est un échec budgétivore : ils n’ont pas atteint leur objectif des 3 millions d’entrées. Pour justifier son existence, la Cité est entrée dans un phénomène d’enflure hégémonique. Je pense qu’il faudrait supprimer Universcience [regroupement de la Cité des Sciences et du Palais de la Découverte], rouvrir une mission interministérielle et donner l’attribution des subventions à une assemblée élue.

>> Illustrations : Laurent Chicoineau (Flickr, ©), Cap Sciences (Flickr, ©)

3 commentaires

  1. Ariane Beldi le 13 août 2012 à 10:32

    Bonjour! Je trouve cet article très éclairant sur l’état de la communication sur la science auprès du grand public, et notamment des élèves, en France, mais je retiens surtout une chose: c’est la nécessité de promouvoir un esprit critique, pour lequel la méthode scientifique peut amener de bonnes bases, notamment le scepticisme, mais de signaler que la science elle-même peut et doit se soumettre à des questionnements raisonnés. Trop souvent, il me semble, les opinions publiques les plus vocales oscillent entre une confiance aveugle, presque une foi religieuse, dans la science, ou une méfiance toute aussi peu raisonnée envers elle. Généralement, ce n’est pas l’esprit critique qui domine, mais plutôt l’esprit partisan et le dénigrement (re-qualifié en « questionnement », mais qui généralement ne mène nulle part). Au milieu, on a généralement surtout des gens qui n’ont pas d’opinion ou même ne s’intéressent pas au sujet, prenant les choses comme elles viennent. Bien sûr, il n’est pas certain qu’un meilleur enseignement de l’esprit critique va forcément pousser plus de gens à s’intéresser à ces questions, mais je pense que l’on pourrait progressivement sortir des polémiques stériles, consistant surtout à attaquer les valeurs des uns et des autres, qui tendent à dominer les discussions publiques, pour permettre à des débats d’idées faisant avancer les choses de reprendre un peu plus de place.

  2. Bruno Dosseur le 21 août 2012 à 12:26

    Ca fait plaisir d’avoir des nouvelles des anciens ! Et j’aime toujours le ton décapant et rafraichissant, ça nous manque un peu … beaucoup. Amitiés à l’artiste ;-)

  3. JUHASZ le 02 novembre 2012 à 09:42

    Cher Alain, quelle joie de voir que tu as toujours la pêche et un style incisif. J’ai hâte de lire ton livre que je vais m’offrir pour Noël. gros bisous à Jeanne et bonne continuation. Nat

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