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André Giordan et Francine Pellaud : la didactique dans la peau

Le 28 avril 2011 par Marion Sabourdy

Dans un précédent article, André Giordan présentait les anciennes éditions des Journées internationales de l’Enseignement scientifique (JIES). Un focus s’impose sur le Laboratoire de Didactique et d’Épistémologie des Sciences (LDES) de l’Université de Genève qu’il a fondé en 1980 ainsi que sur le parcours de Francine Pellaud, qui fut longtemps son assistante.

André Giordan se balade à Chamonix comme chez lui. Entre une conférence au Chalet des Aiguilles et une « plénière » à l’École nationale de ski et d’alpinisme (ENSA), il prend le temps de répondre à nos questions. Pour la première fois depuis qu’il a lancé les Journées Internationales sur l’Éducation Scientifique il y a 32 ans, André Giordan peut enfin souffler, lui qui vient de passer le témoin aux membres du groupe Traces (voir notre article).

Un thé à la main, il évoque en quelques mots bien sentis son parcours : « J’étais un cancre dans ma jeunesse et j’ai échoué au concours d’entrée à la SNCF. Mais j’ai finalement continué mes études ». Elle le mèneront dans un premier temps à l’agrégation de biologie, avec une spécialité de physiologie. Il débute sa carrière d’enseignant en 1971 à Villeneuve-la-Garenne, en banlieue parisienne.

Là-bas, il détonne : « il monte un club des sciences, organise un bal pour récupérer de l’argent sans en avoir demandé l’autorisation, se fait remonter les bretelles par un inspecteur qui lui reproche de n’appliquer ni le programme, ni la méthode » apprend-on dans un article de la Banque des Savoirs (1). Pas si fermé, ce même inspecteur l’oriente vers l’Institut national de recherche pédagogique. En parallèle de sa thèse en didactique des sciences, André Giordan enseigne au lycée Carnot, à Paris.

« Le problème de la didactique, c’est qu’on réinvente sans arrêt la roue »

Là-bas, il accepte la présence d’une d’équipe de psychologues qui observent ses élèves et ses cours pendant trois mois. C’est en discutant avec eux que lui vient l’idée des JIES : « réunir les gens qui ont un point de vue différent sur un même thème, en changeant de thème tous les ans pour ouvrir le champ ou faire le point ». Ces journées auraient du se tenir à Rouen mais une grève d’étudiants les a finalement déplacées à Chamonix, où elles sont aujourd’hui bien implantées.

Hyperactif, André Giordan fonde également le Laboratoire de Didactique et d’Épistémologie des Sciences (LDES) à Genève en 1980 avec une idée en tête. « Le problème de la didactique, comme beaucoup de disciplines, est le manque d’histoire, de recension des travaux : on réinvente sans arrêt la roue chacun de son côté ». Après des débuts qu’il qualifie de « bricolage très descriptif », le laboratoire s’organise et lance des programmes de recherche  en didactique et pédagogie pour mettre au jour des innovations pédagogiques, recueillir des témoignages et tenter des expérimentations.

« Le but premier de ce laboratoire était de comprendre comment transmettre les sciences, précise le professeur, aujourd’hui, c’est plutôt d’étudier la manière dont les gens s’approprient les sciences ». Il décrit le LDES comme un « lieu de recherche, de formation et de médiation directe ». En effet, en plus de ses recherches, l’équipe est active dans la conception de documents didactiques, de films, d’émissions de télévision ou d’expositions (2). « Si la vocation première du laboratoire est la recherche, le but est tout de même la mise en application ». Giordan se qualifie d’ailleurs de praticien avant tout.

Un passeur généreux

En effet, ses activités d’auteur/éditeur (une trentaine de livres et des articles de vulgarisation à son actif) ou de consultant (pour l’Union européenne et de nombreuses institutions et entreprises internationales) ne l’empêchent pas d’animer des classes ou des clubs de jeunes. S’il est peu connu en France, André Giordan est célèbre au niveau international et intervient dans de nombreux congrès sur l’éducation.

Plus que ses productions, c’est son style que soulignent tous ceux qui l’ont approché. « Le LDES ne serait pas ce qu’il est sans André Giordan » estime Anne Fauche, membre du laboratoire. Au détour d’un témoignage sur ses pratiques où l’improvisation tient une grande place, l’enseignante nous raconte Giordan et ses méthodes : « Il favorise avant tout la créativité des membres du laboratoire, en leur épargnant les lourdeurs administratives. Nous n’avons pas de réunion au sens formel du terme au LDES. Chaque mardi, nous déjeunons et prenons le thé ensemble dans la grande salle du laboratoire et nous échangeons pendant une heure autour des thèmes qui nous intéressent ». Ambiance détendue voire même familiale.

Le modèle de l’apprentissage allostérique

Très discret, s’effaçant au profit de ses collaborateurs, André Giordan parlera peu de ses recherches, pourtant ambitieuses. C’est par le biais de ses doctorants qu’il évoque son modèle sur « l’apprentissage allostérique », par analogie avec « ces molécules enzymatiques, fondamentales pour la vie, [qui] changent de forme, et donc de fonction, suivant les conditions de l’environnement dans lequel elles se trouvent » lit-on sur le site du LDES.

« Il existe de nombreux modèles d’apprentissage, qui ne s’excluent pas les uns des autres. Mais quand on doit passer de la nutrition des plantes à la notion de photosynthèse, on change carrément de cadre de pensée ». C’est là que le modèle allostérique trouve sa place, technique qui déconstruit les savoirs préalables et place les apprenants dans un véritable « environnement didactique » (3) où les idées/notions sont interconnectées entre elles (et non plus linéaires). Ses recherches actuelles ont trait aux « soubassements de la pensée, à l’implicite, à la façon de raisonner », pour sortir des dichotomies bon / mauvais, nature / culture… Vaste programme.

De l’enseignement à la didactique en passant par… la guitare basse

Autre visage, mais toujours le même sourire bienveillant, celui de Francine Pellaud, aux cheveux longs et aux yeux rieurs. Si André Giordan incarne la philosophie du laboratoire, Francine, qui l’a accompagné pendant une quinzaine d’années, est à l’origine des travaux sur l’éducation à l’environnement et au développement durable. Auteur d’un tout récent livre de synthèse sur le sujet, fondatrice des Atomes Crochus et du groupe Traces, Francine semble ne pas se rendre compte de son aura, elle qui a modestement débuté en tant que « maîtresse d’école enfantine », l’équivalent suisse de notre maternelle.

« J’ai enseigné pendant huit ans tout en accueillant de futurs enseignants dans mes classes. Ensuite, j’ai arrêté ce métier pour reprendre mes études ». Elle s’inscrit à l’université tout en gagnant sa vie avec des petits boulots : « j’ai été aide-géologue, monitrice de bateau à voile, joueuse de guitare basse, vendeuse de marrons à la criée, barmaid, palefrenière-écuyère, j’ai même posé pour un cours de dessin académique… » liste-t-elle avec humour. Ces expériences lui apporteront une ouverture d’esprit « absente chez certaines enseignants qui passent d’un côté du pupitre à l’autre sans vraiment connaître les réalités du monde professionnel ».

Théâtre, environnement et atomes crochus

La rencontre avec André Giordan ressemble alors à un « coup de foudre » intellectuel. La première année, il lui propose des collaborations avec le LDES qui collent avec son expérience des jeunes enfants. Francine concevra un petit théâtre sur le thème du tri des déchets nommé « Papolu », qui circule toujours dans les écoles grâce aux Atomes Crochus. Mieux : Giordan lui propose de présenter son théâtre au grand congrès international BioEd devant de nombreux chercheurs. « Cette expérience d’immersion totale a été mon déclencheur » affirme Francine.

Décidément, Giordan sait détecter et accompagner les talents. « C’est quelqu’un qui sait percevoir le potentiel des gens, indique Francine, il leur laisse l’opportunité de s’investir dans ce qui les intéresse, sans rien imposer ». Sur sa lancée, la jeune femme participera à l’organisation des JIES, d’universités d’été et elle testera ses idées dans les classes avec la bienveillance d’enseignants intéressés par ses méthodes créatives. Avec malice, elle s’étonne : « Moi qui suis une handicapée des sciences et des maths, je me suis retrouvée dans un laboratoire de didactique des sciences ! ». De son incapacité à apprendre les matières scientifiques de manière traditionnelle, elle fera une force : « j’ai développé des manières différentes de les approcher », notamment avec Richard-Emmanuel Eastes, son compagnon.

Après une brève période en tant qu’inspectrice scolaire, puis à nouveau enseignante au collège, Francine vient tout juste d’être nommée professeur de didactique des sciences et d’éducation au développement durable à la Haute école pédagogique de Fribourg, un poste taillé sur mesure. Francine est visiblement heureuse d’intégrer une « bonne équipe, avec le même état d’esprit que le LDES ». Fille spirituelle d’André Giordan, elle ne manquera pas d’essaimer les idées du maître, avec sa propre touche de créativité.

Notes

  1. « André Giordan, militant de l’enseignement des sciences« , Banque des Savoirs, sept. 2007
  2. Par exemple, André Giordan a conçu la muséographie de l’exposition « Méditerranée » au Musée océanographique de Monaco
  3. Pour une explication plus complète du « modèle allostérique » développé par André Giordan et repris par les anglo-saxons : « Le laboratoire de didactique des sciences fête ses 30 ans », le Journal de l’UNIGE n°42

Pour aller plus loin

>> Illustrations : Knowtex, Stéfan, Môsieur J., elo vazquez, Knowtex, Groupe Traces (Flickr, licence CC)

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