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Au Musée de Cluny, le numérique fait revivre le bâtiment

Le 10 avril 2012 par Gayané Adourian

Dans la perspective de la Nuit des Musées, le 19 mai 2012, on se replonge dans le monde de l’innovation muséale avec Claire Séguret, responsable adjointe de la communication au Musée de Cluny à Paris. Au programme : Moyen Âge, innovation et réalité augmentée.

Qu’est-il prévu pour la Nuit des Musées ?

Pendant la Nuit des Musées, les collections seront accessibles jusqu’à 23h45, y compris l’exposition temporaire « Cluny 1120. Au seuil de la Major Ecclesia » consacrée à un grand monument de l’histoire médiévale disparu : une abbatiale romane détruite presque totalement après la révolution. L’objectif de cette exposition, c’est de faire revivre un des éléments majeurs de l’abbatial : le grand portail, c’est à dire l’entrée de la grande église de Cluny III. Il s’agit d’une collaboration entre le Musée de Cluny à Paris, le Musée de Cluny en Bourgogne et d’autres acteurs comme l’École des Arts et Métiers- ParisTech qui travaille depuis 2006 sur le projet Gunzo.

En lien avec l’exposition et la Nuit des Musées, on va mettre l’accent sur des reconstitutions 3D, puisque l’équipe Gunzo travaille sur des reconstitutions virtuelles de l’abbaye de Cluny. Le film « Maior Ecclesia » (qui est sorti en 2010) sera projeté dans la salle Notre Dame à partir de 21h30 et commentée par des membres de l’équipe Gunzo ainsi que de la société on-situ qui a numérisé les fragments de l’abbatiale Cluny III. On portera donc le regard autant sur la technologie que sur la façon de faire revivre un monument disparu. En outre, le film conçu pour l’exposition temporaire sur le grand portail sera également projeté et commenté.

Quelle est l’idée directrice de la soirée ?

L’idée, c’est de faire comprendre la démarche de l’équipe Gunzo, qui est bien entendu une démarche technologique. Comment fait-on pour recréer numériquement un monument disparu ? (ils utilisent des techniques très pointues proches de l’industrie où on peut effectuer la numérisation de fragments avec une précision de l’odre du centimètre) Mais c’est aussi une démarche de réflexion sur la façon dont on fait revivre un monument quand on n’a pas beaucoup de fragments à notre disposition. Sur quels fonds documentaires on s’appuie ? Quelle est la part de re-création, d’imagination et d’interprétation dans le projet ?

Il s’agit de montrer au public que ce genre de projet n’est pas seulement un projet de professionnels de la technologie, qu’il sollicite aussi des historiens, archéologues, spécialistes de la sculpture, d’architecture, etc. Tous travaillent pour imaginer et proposer une reconstitution. On ne cherche pas à faire une reconstitution exacte, mais on laisse une part d’imagination, de re-création. C’est aussi au spectateur de faire l’effort d’imaginer et de se laisser transporter dans cet univers du Moyen Âge et dans l’univers de l’abbaye.

En terme de médiation, il y aura des présentations par l’équipe Gunzo avec Christian Père, qui pilote le projet côté Arts et Métiers ParisTech et Jean-Michel Sanchez, de la société on-situ. D’autre part, la salle Notre Dame permet une conférence un peu interactive avec des micros pour que les visiteurs prennent la parole et posent des questions. En plus, on incitera fortement à live-tweeter l’événement pour créer de nouvelles interactions avec des personnes de l’extérieur.

Pourquoi avoir fait le choix de la réalité augmentée ?

L’idée est venue d’un problème que rencontre le site de Cluny en Bourgogne (qui se visite toujours aujourd’hui) qui a des vestiges de l’une des plus grandes abbayes médiévales mais qui paradoxalement n’a que très peu de choses à proposer… ce qui est assez frustrant pour le visiteur. L’histoire du bâtiment est difficile à percevoir car, en plus des destructions, d’autres constructions se sont ajoutées aux fondations d’origine.

Du coup, on a pris le parti que la technologie pouvait pallier à ces problèmes, non pas en reconstituant complètement le bâtiment mais en proposant des pistes avec la réalité augmentée mais aussi des films en 3D. L’idée derrière, c’est de faire comprendre au public que ce site était un site majeur du Moyen-Age, de faire prendre conscience de l’architecture, des espaces, des volumes, des proportions…

Le numérique à Cluny, ça n’est pas contradictoire ?

À propos de la démarche du musée par rapport au numérique, c’est vrai que les gens sont parfois surpris par les propositions du Musée de Cluny en Bourgogne mais aussi celle du Musée à Paris où on a développé entre autre un compte twitter.  Mais finalement, jouer sur le contraste Moyen-Age et nouvelles technologies n’est pas si contradictoire. En effet, le Moyen-Age est une période extrêmement riche : sur le plan des technologies, on a eu beaucoup d’inventions qui sont arrivées bien avant la Renaissance. On a l’impression qu’il y a eu un bouillonnement scientifique et technologique à la renaissance avec Leonardo de Vinci mais ce bouillonnement était déjà là au Moyen-Age ! C’est une époque où l’Europe existait déjà, où les idées, les artistes et les techniques circulaient vite – dans la mesure où l’époque le permettait.

La réalité augmentée est un phénomène qui est dans l’air du temps depuis quelques années et on a vu plusieurs sites s’en emparer sans que cela soit forcément très coordonné ou calculé… Comme les musées sont des lieux de médiation culturelle, ils sont amenés à s’ouvrir à ces nouveaux moyens de médiation par la force des choses. Cela peut concerner beaucoup de lieux culturels qui ont la même problématique que Cluny Bourgogne ou Vincennes (1) : un lieu à faire comprendre et visualiser sans pour autant avoir tous les éléments physiques pour le faire.  On pourrait aussi l’imaginer pour le Louvre qui a des vestiges médiévaux qu’on parcourt très rapidement et qu’il faudrait enrichir.

Comment est perçu le numérique au Musée de Cluny ?

C’est une question qui intéresse la direction depuis quelques années et qui prend sa place petit à petit, qui se structure et se professionnalise. Le sujet est au cœur des préoccupations de l’établissement car il fait partie du projet scientifique et culturel du musée. Pour l’instant, notre gros chantier reste le site web, pour lequel on essaye de faire les choses dans l’ordre avec un accompagnement par des consultants extérieurs.

On essaye d’organiser notre stratégie numérique en ne partant pas dans tous les sens et cela passe par un site web riche, moderne et qui fonctionne. Ensuite, on pourra de le décliner on line et off line, en imaginant des événements blogueurs-journalistes par exemple. Le grand défi, c’est de se brider un petit peu au départ, ce qui est frustrant car on aurait envie de faire plein de choses, mais il nous faut une base solide.

Vous avez eu l’occasion de tester le numérique in situ ?

Il y a déjà eu des tentatives. Le musée de Cluny a souvent eu la réputation de se lancer sur des projets très avant-gardistes. On est souvent dans les premiers, ce qui nous conduit parfois à essuyer les plâtres comme cela a pu être le cas par exemple pour le site internet en 2000 (on était parmi les premiers musées à avoir un site ). C’est pareil pour les dispositifs numériques que l’on a testés assez tôt. Les derniers datent de 2009 dans les salles de la vie quotidienne où on avait installé des feuilletoirs numériques, ou encore des cartels numérique pour l’exposition  « Le bain et le miroir » avec l’insertion de petites vidéos.

Après c’est toujours pareil, on peut critiquer chacun des dispositifs, voir ce qui a marché ou pas. Ce qui est sur, c’est qu’on a toujours le souci de la maintenance, qui reste assez rédhibitoire pour le visiteur. On a même eu une borne bluetooth dans la salle de la Dame à la licorne pour télécharger des contenus sur téléphone portable à une époque où l’iPhone était déjà en place mais n’avait pas encore complètement détrôné les mobiles classiques. C’était quand même intéressant d’expérimenter ce dispositif, retiré depuis.

La Nuit des Musées est-elle propice à l’innovation ?

On a souvent des propositions de l’extérieur sur projets un peu fous. L’année dernière, on a eu une conférence en forme de dialogue sur le temps entre un conservateur du musée – spécialiste de la vie quotidienne – et un chercheur du CNRS en astrophysique. Le musée de Cluny est plutôt ouvert à tout ce qui est scientifique et technologique, même si on n’a pas forcément le budget et les équipes pour être suréquipé.

Par contre, il y a de la curiosité et c’est la même qui pouvait exister au Moyen-Age. La réalité augmentée est un axe qui pourrait être exploré dans le futur, dans l’optique de faire comprendre le bâtiment. Ici, on a la particularité d’avoir deux bâtiments exceptionnels : les thermes gallo-romains de Lutèce dont il ne reste que le frigidarium debout et encore, sans le décor qui l’ornait, et l’hôtel particulier des abbés de Cluny, qui est mieux conservé mais dont le public ne comprend pas forcément la fonction. La réalité augmentée pourrait permettre de faire comprendre par exemple que l’entrée du musée correspondait aux cuisines de l’hôtel ou que frigidarium était décoré de mosaïques et de peintures.

Note

  1. Vincennes développe aussi des dispositifs technologiques (e.g. de la réalité augmentée sur la bibliothèque de Charles 5).

>> Illustrations : Photos © Arts et Métiers ParisTech Cluny, Centre des Monuments Nationaux, on-situ et © Musée d’art et d’archéologie, Cluny

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