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Cap sciences : du hangar au centre de sciences rayonnant

Le 27 septembre 2010 par Marion Sabourdy

L’adresse de Cap sciences a un arrière-goût de polar : Hangar 20, Quai de Bacalan à Bordeaux. Pour y aller, prenez le tram B jusqu’à l’arrêt « Bassins à flot ». Au bout d’une rangée de hangars transformés en boutiques et restaurants se dresse fièrement le vingtième d’entre eux, gros parallélépipède gris décoré d’un logo rond et rouge.

Ces lieux, arpentés par des bataillons de joggers, n’ont pas toujours été accueillants. Les quais de ce côté-ci de Bordeaux étaient même il n’y a pas si longtemps une friche industrielle hantée par des drogués et prostitués, séparée de la ville par des grilles… Pas vraiment un lieu de villégiature familiale. C’est pourtant là que les pionniers de Cap sciences ont eu l’idée d’implanter ce CCSTI. Retour sur une histoire pour le moins originale.

Cap sciences, c’est d’abord trois noms : Bernard Favre, Jean-Alain Pigearias et Bernard Alaux. Les deux premiers ont monté un cabinet d’ingénierie culturelle et le dernier est un ancien sportif de haut niveau reconverti dans la communication audiovisuelle. Ni médiateurs scientifiques ni chercheurs, ils ont néanmoins à leur actif d’avoir participé à la création de la Cité de l’Espace à Toulouse et du Space camp Patrick Baudry à Cannes, « qui nous as fait comprendre la notion de loisir éducatif » explique Jean-Alain Pigearias.

Au début des années 1990, leur constat est clair : « il n’existait pas de lieu en Aquitaine où la culture scientifique et technique pouvait bouillonner et s’expérimenter ». Pour estimer le « marché culturel » bordelais, ils procèdent à une enquête auprès de 400 citoyens, chercheurs et industriels. Cette étude, pour le moins innovante à l’époque dans le domaine culturel, « a débouché sur le concept de Cap sciences : un lieu fort où se génèrent des outils pour diffuser la culture populaire, l’activité d’exposition étant secondaire » explique Bernard Favre. « Par choix, le conseil d’administration est composite, avec une dominance du monde universitaire et industriel » ajoute JAP. Sans le savoir, les trois hommes ont spontanément créé un projet très semblable aux CCSTI de Poitiers, Toulouse et Montbéliard (1) entre autres.

En 1995, Cap science s’implante dans l’entrepôt n°16. C’est le tout premier projet à s’installer sur les quais. « Au départ, c’était un hangar désaffecté aux murs éventrés et au sol en pente mais dont l’avantage était d’être au centre de Bordeaux » détaille Bernard Favre. Cet environnement pour le moins glauque n’incitera pas les responsables de la Cité des sciences à leur louer des expositions pour donner la première impulsion à leur initiative. « On a dû tricher et indiquer Quai des Chartrons, une adresse beaucoup plus chic, pour ne pas effrayer les gens » sourit Jean-Alain Pigearias.

Quelques travaux et beaucoup de persuasion permettront néanmoins aux pionniers de remporter le morceau. A l’époque, « Bordeaux était une ville « finissante », qui ne pouvait pas nous fournir d’appui » (2) déplore Bernard Favre. « Le CCSTI sera créé dans un maximum de contraste ». Bernard Alaux renchérit : « On s’est pensés de manière atypique, par conviction ».  Ils resteront dans le hangar n°16 jusqu’à 2002, date de leur déménagement dans le hangar n°20, d’une superficie de 3 600 m².

L’association, alors très active, augmente encore le rythme des expositions grâce à ses réseaux importants dans le tissu industriel local (GDF Suez, l’Ademe, les producteurs de vin locaux…). Petit à petit elle se forge une sérieuse renommée dans le domaine de la conception des expositions et la formation des médiateurs. Elle ne tarde pas à développer des satellites : Cap Archéo qui s’installe à Pessac et Côté sciences qui va investir la rive droite de la Gironde, historiquement délaissée.

« Ces initiatives sont symboliques, précise Jean-Alain Pigearias. Elles avaient pour but d’intégrer la culture scientifique et technique dans la programmation de la ville ». L’implantation de Côté science est « mieux qu’une décentralisation » car la programmation y est différente du centre principal, les publics n’étant pas les mêmes.

Régulièrement, des ballades sont proposées en compagnie de chercheurs pour faire (re)découvrir des quartiers de la ville à travers leur patrimoine culturel ou industriel. Les médiateurs proposent également des animations hors les murs et contribuent à construire l’image de rigueur et de sérieux qui caractérise toujours le CCSTI. Cap sciences s’essaye même aux portraits des chercheurs ou des laboratoires de la région, à l’édition, au journalisme, aux programmes courts… avec succès.

Il faut dire que l’association s’appuie sur une vision humaniste de la culture scientifique. « Nous privilégions la notion de rencontre physique, de contact », explique Bernard Favre. « Nous ne sommes pas des scientifiques qui font de la vulgarisation du haut de leur connaissance mais plutôt des médiateurs qui échangent avec les gens ». La sociologie et la philosophie tiennent une grande place dans leurs projets et les comités scientifiques créés à chaque exposition intègrent des chercheurs de tous les horizons. « Parfois, les réunions pour discuter des expositions permettent aux chercheurs de se rencontrer et d’échanger pour la première fois sur un thème commun » s’enthousiasme Bernard Favre. Pour preuve l’exposition « Vivre ensemble » créée en 2000, sur le progrès de la société.

« Nous ne voulons pas être moralisateurs. Si on veut que les gens modifient leur comportement, il faut situer l’enjeu, leur faire comprendre la complexité et les impliquer. Nous voulons montrer ce qui est jouissif et beau dans les sciences, comme les maths (3) et l’exploration ».

Originaux dans le processus de création d’expositions, ils le sont aussi dans la manière d’accueillir le public. En vrai « Club Med de la culture scientifique », ils privilégient une structure d’accueil centrée sur la relation humaine (jeunes médiateurs) plutôt qu’une structure de musée (panneaux, objets exposés).

Leur deuxième source d’inspiration est le modèle du parc d’attraction type Disneyland avec la notion de parcours d’exposition. Ces dernières sont créées selon des contraintes fixes : environ 600 m², 8 à 9 points d’animation et un temps de visite imparti pour pouvoir gérer le parcours du visiteur.

Enfin, et sans craindre de passer pour un centre original, Cap sciences puise sa réflexion dans… les supermarchés. « Nous souhaitons faire ralentir les gens dans leur parcours, pour qu’ils piochent les informations qu’ils n’auraient pas forcément abordées d’eux-mêmes. Nous construisons une exposition en bouquet avec des animations d’une vingtaine de minutes pour capter l’attention des visiteurs » précise Bernard Favre.

Petit à petit, le centre passe de 0 à 131 emplois (équivalents à 34 salariés à temps plein) et accueille chaque année 80 000 visiteurs dans les locaux et 140 000 dans les principaux sites culturels régionaux (4). Le CCSTI s’appuie sur un réseau important, notamment au niveau éducatif, industriel et médiatique. Il est devenu prescripteur pour d’autres opérateurs culturels de la région, du grand Sud-ouest (a accompagné la mairie de Toulouse pour monter son CCSTI) et même de la France (l’Archipel des sciences, CCSTI de la Guadeloupe).

A l’heure du Forum territorial de la culture scientifique et technique, le défi de Cap science est de se placer sur l’échiquier hexagonal pour « imaginer le rôle des centres de science dans le futur, en symbiose avec Universcience » explique Bernard Alaux. « La science joue un rôle culturel mais les décideurs n’en mesurent pas encore le développement, l’utilité et les impacts. Les centres de sciences ne sont pas encore structurés pour déterminer leur poids (nombre de personnes), les effets sur l’éducation (goût des sciences), l’économie (emplois des jeunes), le tourisme… ».

Au niveau régional, le chantier du nouveau pont Bacalan-Bastide, aux pieds du hangar n°20 laisse présager un afflux de visiteurs nouveaux. L’aventure continue.

Notes

  1. Respectivement l’Espace Mendès France, Science Animation et le Pavillon des sciences.
  2. Les aides financières viendront de la DRRT de Bordeaux et de la région Aquitaine, en la personne du vice-président chargé de la recherche.
  3. L’exposition « Les maths à portée de main » a été un succès.
  4. Voir le rapport d’activité 2009.

>> Illustrations : Knowtex (Flickr, CC)

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