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Cédric Villani : un ambassadeur des mathématiques qui a du style

Le 3 mai 2011 par Marion Sabourdy

Entre une conférence au Sénégal et une interview à Radio France, Cédric Villani nous raconte la frénésie médiatique après sa réception de la médaille Fields, en août dernier. L’occasion d’échanger avec ce mathématicien sympathique et ouvert, qui a tout compris des codes de la communication.

19 août 2010, à Hyderabad, en Inde. Le mathématicien français Cédric Villani et son compatriote Ngô Bao Châu recevaient tous deux la Médaille Fields, considérée comme le « Nobel des mathématiques ». Depuis, pas une journée tranquille pour Cédric Villani, qui a enchaîné les interviews – « jusqu’à trois ou quatre par jour » – en un rythme épuisant physiquement. Huit mois après la cérémonie, la cadence s’est légèrement relâchée : « je suis plutôt à trois conférences par semaine maintenant », sourit le mathématicien.

Profitant de ce calme relatif, il nous a fait l’honneur d’une rencontre à la Brasserie des Ondes, en face de la Maison de la Radio, à Paris. De mathématiques, nous parlerons finalement peu, pour nous concentrer sur le « personnage ». Cheveux mi-longs lissés, style recherché (lavallière et broche araignée), diction soignée… On peut dire qu’il ne passe pas inaperçu à la télévision, ou même dans le métro lyonnais où nous l’avions rencontré pour la première fois.

Une médaille et un coup de projecteur

Il nous livre son explication sur la raison de la déferlante médiatique qu’il a vécue et parfois subie. « La Médaille Fields est calibrée pour être un coup de théâtre massif. Le secret est gardé longtemps à l’avance via les embargos imposés aux journalistes. Ainsi, le jour de la cérémonie de remise des médailles, les médias publient massivement sur le sujet ». Le grand public a alors découvert « avec stupeur que la France a récupéré le tiers des Médailles depuis l’après-guerre » précise Cédric Villani, avant de glisser trois autres raisons, « plus triviales » : le contexte sportif « déprimant du point de vue des performances nationales sur la scène internationale », son « look » et le fait qu’il ne soit « pas très réticent pour les questions de communication ». Il faut dire que le CNRS lui avait proposé quelques temps auparavant un stage de communication « très utile » mené par le consultant en communication Claude Vadel (1).

Malgré cette préparation et ce goût pour l’échange, les débuts de sa toute nouvelle célébrité sont assez difficiles à avaler. « L’anonymat est terminé pour moi. Il y a peu de jours sans qu’on me reconnaisse dans la rue. Au début, c’est effrayant, mais on s’y habitue ». Côté médias, ses premières expériences à la télévision et à la radio resteront un souvenir stressant. Mais depuis, « un blocage psychologique s’est peu à peu déverrouillé. J’arrive maintenant à parler d’autres choses que de mon domaine de compétences », avec même des avis parfois à contre-courant de ses collègues.

Des interviews aux angles variés

Parmi les interviews qu’il retient, celle de Paris Match rédigée par Caroline Fontaine « fille de mathématicien », une autre pour Science & Vie, « avec un format très cadré de trois questions précises qui permettent de sortir des généralités habituelles », ainsi qu’un passage dans les pages modes de l’Express et dans l’émission « Les enfants de la musique », d’Emmanuel Davidenkoff où il a pu parler de ses goûts musicaux et de son expérience de pianiste amateur. « Le mathématicien et violoniste Wendelin Werner l’avait déjà fait avant moi » ajoute-t-il.

« A la fin de l’automne, le CNRS a compilé tous les portraits ou articles qui évoquent la Médaille dans un dossier de presse d’une bonne centaine de page, indique le chercheur, ce nombre reste modeste par rapport au reste de l’actualité, comme ce qui se passe à Fukushima par exemple, mais c’est tout de même considérable ». Sa notoriété lui a même permis de s’essayer aux chroniques dans l’émission de Mathieu Vidard « La Tête au carré » sur France Inter. « J’ai pu y évoquer des sujets variés, sur les supercalculateurs, les classements (de Shanghai, du Times), le théorème des quatre couleurs, la reconstitution d’arbres généalogiques… ».

Cette couverture médiatique, si elle ne manque pas d’agacer certains de ses collègues, est néanmoins positive pour le monde des mathématiques. Elle lui permet d’évoquer l’Institut Henri Poincaré, dont il est le nouveau directeur depuis un an et demi, ainsi que le Laboratoire d’Excellence CARMIN (Centres d’accueil et de rencontres mathématiques internationales) sélectionné par le gouvernement dans le cadre des investissements d’avenir (Grand Emprunt). Ce tout jeune directeur ne manque pas d’ambition pour son institut : « nous espérons développer la communication avec le grand public et recrutons des collaborateurs dans ce sens ».

Des conférences calibrées

La vulgarisation sera effectivement le maître mot de notre rencontre (2). « C’est important que le monde de la recherche communique avec l’extérieur. Les chercheurs sont payés par le contribuable et ont donc des comptes à rendre à la société. Nous avons également besoin d’aides venant d’entreprises et de mécènes. S’ils ne nous connaissent pas, ils ne nous aideront pas ». Le mathématicien prend exemple sur « l’Ecole » lyonnaise, « la plus impliquée dans les questions de vulgarisation des mathématiques, avec Étienne Ghys, Vincent Borrelli ou Alice Guionnet par exemple ».

Cédric Villani prend ainsi son bâton de pèlerin (mais ça n’a pas l’air de lui déplaire) et tente de changer les mentalités pour encourager les jeunes à s’engager dans des métiers scientifiques. « Je suis par exemple allé à l’émission Le Grand Journal, sur Canal +. La majorité de mes collègues aurait décliné par peur du ridicule, comme ils se refusent à donner des autographes, jugés indignes pour un universitaire ». [ndlr : ci-dessous un extrait de l'émission avec un titre discutable].

Il relève les mêmes réticences à participer au projet de Pierre Maraval que Mélodie Faury décrit dans un article précédent. C’est une participation à l’événement TEDxObserver à Londres en mars dernier qui lui confirme le fossé entre la culture française et la culture anglo-saxonne en termes de communication. Parti là-bas avec une conférence déjà préparée, il s’aperçoit qu’il n’est pas dans le ton de l’événement. « En assistant aux autres présentations, je me suis rendu compte que j’avais sous-estimé la taille de ce fossé. Les anglais se mettent beaucoup plus en avant contrairement aux français qui ont tendance à s’effacer devant la grandeur de la science. J’ai donc modifié ma présentation en conséquence, pour personnaliser un peu plus mes travaux ». Le résultat, une intervention sans complexe, en anglais, émaillée de photos humoristiques, qu’il se plait à nous montrer à nouveau sur son Mac.

Comme il y a quelques années pour ses vêtements, Cédric Villani a trouvé un style très personnel pour ses interventions. « J’ancre toujours mes propos dans l’histoire, avec une perspective de plusieurs siècles. En cela, je poursuis le modèle d’Etienne Ghys [ndlr : un autre mathématicien basé à Lyon qui a une très bonne réputation de conférencier] avec cette manière un peu hérétique de faire des allers-retours avec le présent ».

Méticuleux, Cédric Villani a préparé un type de conférence grand public pour chaque niveau (écoles primaires, lycée, classes préparatoires…) « mais pas encore les petites classes ». Il y parle de la stabilité du système solaire ou de l’âge de la terre. Des thèmes qui l’ont même fait se heurter au scepticisme des élèves d’un lycée de Garges-lès-Gonesse, en banlieue parisienne. « Au milieu de ma conférence, je me suis rendu compte qu’un tiers de l’auditoire ne croyait pas à la théorie de l’évolution ».

Du côté des mathématiques, il aime présenter ses travaux dans la lignée de ceux du physicien Boltzmann (dont les équations étaient son sujet de thèse) ou de John Nash (le mathématicien immortalisé par Ron Howard dans son film « Un homme d’exception »). En habitué, il nous glisse quelques ficelles : « il faut savoir alterner des moments de relâche avec d’autres de concentration intense ou encore savoir faire rire l’auditoire et faire passer une émotion ».

Un ambassadeur des mathématiques françaises

Sa Médaille et cette propension à captiver son auditoire lui ouvrent les portes de nombreuses conférences, à part égale entre les spécialistes et le grand public. En France, il se déplace dans les lycées, les classes préparatoires, les universités, les écoles d’ingénieurs mais aussi dans les entreprises. « J’ai fait des rencontres très intéressantes avec des associations, le président de l’Assemblée nationale et les députés, les membres de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques… ».

À l’étranger, il donne des conférences dans les ambassades de France ou dans des centres culturels. « En Hongrie et en Roumanie, j’ai donné un séminaire spécialisé pour un département de mathématiques, une rencontre grand public et une autre avec l’ambassadeur ».

Parmi ses rencontres les plus intéressantes figurent « une avec des énarques en entreprise, l’école d’été du Médef où l’audience applaudissait à tout rompre » et même une conférence publique au Sénégal où les étudiants se jetaient littéralement sur lui pour avoir des autographes « comme une star hollywoodienne. Une collègue m’a même avoué qu’elle avait craint pour mon intégrité physique » sourit le chercheur en nous montrant une photo.

Mais l’heure tourne, et il va être en retard à sa prochaine interview, avec Jean-Yves Casgha dans l’émission « Autour de la Question » (RFI). Il ferme rapidement son ordinateur et s’éclipse alors, sac à dos à l’épaule vers son devoir et nouveau hobby.

Notes :

  1. À ce sujet, Cédric Villani conseille le livre « L’interview : Artistes et intellectuels face aux journalistes ».
  2. Autre suggestion de livre : « Alex’s Adventures in Numberland », un livre de vulgarisation du journaliste anglais Alex Bellos, actuellement en traduction aux éditions Robert Laffont. « Je suis admiratif de son travail, selon moi  pas moins important que les conférences de spécialistes » nous glisse Cédric Villani.

Pour aller plus loin :

« Les 20 ans de Cédric Villani« , sur le site de l’Etudiant
« Maths à mort« , un portrait réalisé par Sylvestre Huet pour Libération
« Mathématiques : les raisons de l’excellence française« , sur Sciences Actualités

>> Illustrations : portrait par Benoît Crouzet, photos par colodio et Sam Friedrich (Flickr, licence CC)

3 commentaires

  1. Daniel Sabourdy le 03 mai 2011 à 09:57

    Cet article me donne envie de me replonger dans les maths.
    Je pense cependant qu’il va me falloir quelques cours de révisions

  2. Laurence Bianchini le 03 mai 2011 à 11:00

    Quelle chance de l’avoir rencontré!

  3. Mes 10 meilleurs moments des Utopiales à Nantes | ScientiFictions le 14 novembre 2012 à 17:16

    [...] Lehoucq qui a succédé à Pierre Bordage, des chercheurs (Cédric Villani que j’avais déjà interviewé pour Knowtex, Etienne Klein, Jean-Gabriel Ganascia) et bien sur pléthore d’auteurs, [...]

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