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Chimie : de la difficulté de communiquer

Le 10 février 2011 par David Larousserie

En cette Année internationale de la Chimie, il est normal de s’interroger sur les rapports entre la chimie (discipline et industrie) et la société, et en particuliers sur le volet « communication ». Dans cette perspective, l’Institut des sciences de la communication (ISCC) du CNRS a organisé le mardi 1er février un colloque sur la Chimie, abordant notamment « la participation des citoyens et de la société civile dans la gouvernance des risques chimiques ».

Le président du CNRS, le chimiste Alain Fuchs, a commencé fort ce colloque : « il faut se débarrasser des discours du passé sur la chimie qui se fixent comme objectif de redorer l’image de la discipline et sont trop défensifs. La communication unidirectionnelle de l’émetteur (celui qui sait) vers le récepteur (celui qui ne sait pas) est vieillotte », a-t-il peu ou prou expliqué (en se plaignant d’être mal assis sur des chaises datant de Jean Perrin…).

Puis il esquisse ce que pourrait être une autre « communication ». « Pour sortir des schémas anciens, il faut aller sur le terrain et comprendre le récepteur (…) pour « négocier » avec lui ». Mais aussitôt, il prévient l’auditoire qui aurait pu entendre qu’il invitait à faire tomber le chercheur de son piédestal : « ce n’est pas le statut du scientifique qu’on doit négocier, mais les différents aspects du problème ». Autrement dit, la chimie est pour lui un cas d’école du vaste sujet des relations science/société. Malheureusement, il ne détaillera pas plus sa vision d’une communication rénovée (qui finalement peut s’appliquer à d’autres disciplines). La suite du colloque apportera quelques réponses.

Gilberte Chambaud, la directrice de l’Institut de chimie du CNRS, a insisté surtout sur ce que les chimistes feront cette année. Le slogan du CNRS sera « la chimie c’est l’affaire de tous », qui se distingue de celui de l’Unesco, « la chimie, notre vie, notre futur ». Elle note aussi que le mot « débat » sera évité (le mot, pas la chose !), en insinuant que l’échec de la concertation publique et nationale sur les nanotechnologies de 2010 est responsable de cette esquive. On aura donc des rencontres, des échanges, des tables rondes, des discussions…mais pas de débats (en fait sur un transparent ça lui a échappé). Parmi les initiatives du CNRS, je signale la maison de la chimie.

Il s’agit d’un site interactif où l’on clique sur les éléments d’une maison pour apprendre ce qu’il y a de chimique là-dedans. C’est souvent marrant mais parfois un peu déroutant (scène de crime dans le salon, vaincre le cancer dans la chambre à coucher). Il s’agit aussi d’une vitrine présentant des résultats des labos du CNRS. Donc ce n’est pas « exhaustif ». Dans quelques mois il y aura aussi un blog. En tous cas pour elle, pour communiquer il faut toucher le public au cœur (la santé, le rêve…) et à l’intellect (mais « c’est dur car les molécules sont compliquées et en plus c’est de taille « nano » »).

Son successeur à la tribune reviendra sur l’idée d’Alain Fuchs. Dominique Wolton, le directeur de l’ISCC, prévient en effet que « pour rendre positive la chimie, il ne faut pas seulement parler des applications. Les concepts et le modèle épistémologique de la chimie sont très intéressants aussi ».

Ce modèle correspondrait même mieux à la société contemporaine. En effet la chimie est par construction, une science de la relation et de la transformation (comme la société ; Dominique Wolton le dit mieux évidemment et va plus loin qu’une analogie de vocabulaire). Il note aussi qu’avec l’alchimie (et même après), l’imaginaire a du poids dans cette discipline. La chimie est aussi interdisciplinaire, aux frontières de la biologie, de la physique, de la médecine… Il oppose finalement ce modèle à celui qualifié d’« impérial » incarné par la physique et la biologie. Pas de réaction dans la salle.

Lui aussi finalement parle de « négociation ». « Il faut profiter de cette année pour ouvrir les controverses, tout mettre sur la table ». Comme il l’a développé par ailleurs, « le but est d’éviter la guerre, mais ce n’est pas grave si on s’engueule ! ». Il s’essaye à une comparaison entre cette notion et la vie de couples, qui a fait sourire.

Je passe vite sur d’autres exposés forts intéressants mais avec un lien « faible » avec le sujet de la communication. Je retiens cependant quelques anecdotes de Allan Astrup Jensen, un chercheur danois qui a roulé sa bosse dans les ministères et autres agences de l’environnement. Il s’insurge contre « l’info pollution » qui met à disposition des dossiers de 500 pages sur les molécules. Complets mais incompréhensibles. Fièrement, il exhibe des fiches techniques de quelques feuillets, qu’il a rédigées et qui résument très bien l’état des connaissances et sont utilisables par tous. Il ironise aussi sur l’histoire des tapis de jeux «empoisonnés» au formamide.

« Notre ministère attend toujours les analyses des experts belges qui ont conduit au retrait de ces tapis », constate-t-il, regrettant une mauvaise coordination européenne. Il critique aussi l’abandon en Europe de l’étiquette « chimie verte » pour donner un prix au profit de « chimie durable ». « Le prix américain est très connu. Qui connaît l’européen ? » interroge-t-il ? Dure, dure la communication.

J’en viens maintenant à l’exposé qui a le plus détaillé ce que pourrait être une « autre communication » sur la chimie, et les difficultés à la faire accepter. Richard-Emmanuel Eastes, un praticien de l’intervention publico-chimique, mets les pieds dans le plat.

Il s’agit de « sortir du piège de l’image de la chimie » (en précisant aussitôt, « qu’il aime la chimie » ; on sent qu’il marche sur des œufs…). Comme Alain Fuchs finalement, il défend « qu’on ne peut pas parler uniquement des aspects scientifiques et techniques de la chimie, mais qu’il faut parler de risques sanitaires, et permettre l’expression de certaines peurs ». Il donne alors des exemples montrant que cette position n’est pas simple. Ainsi pour une manifestation publique, des collègues ont refusé la venue d’un chercheur suisse voulant faire « des expériences explosives contrôlées ». Tout ça car le public aurait pu croire que les chimistes sont des fous dangereux. Une des expositions photo qu’il avait montées, montrant des jardins chimiques, a été débaptisée.

Elle aurait dû s’appeler « recréer la vie » mais cela a été jugé choquant car insinuant que les chimistes étaient des sortes de démiurges ou d’apprentis sorciers. Inversement, il montre des extraits de la série américaine, Breaking bad (voir illustrations ci-dessus). Le héros, prof de chimie, apprend qu’il va mourir et décide de gagner plein d’argent pour sauver sa famille de la ruine en devenant fabriquant de drogue de synthèse. Il a plusieurs facettes positives et négatives. « Je suis sûr que cette série suscitera plus de vocations que les actions officielles », s’amuse à dire Richard-Emmanuel Eastes.

Il achève la « vieille » communication en refusant les rhétoriques autour du « tout est chimique » (un artifice de vulgarisation bien connu) car à ce moment là même la pollution naturelle (des volcans ou le méthane des vaches) est chimique. « Cela embrouille tout », constate-t-il. L’année chimique commence bien !

>> Illustrations : CNRS, Breaking Bad, Les Atomes Crochus

>> Source : Article initialement publié sur le blog « A la source »

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