Du 20 au 23 juin, les Atomes Crochus ont organisé leur festival-colloque sur les « clowns de science ». Sur la base d’un atelier qui a eu lieu lors du congrès de l’AMCSTI, Thomas Schumpp analyse le phénomène.

Atelier sur les clowns de science au congrès de l’AMCSTI
Je m’y suis rendu sans trop savoir pourquoi. Un a priori tout de même : pourquoi faire du clown un cas particulier parmi toutes les formes de médiation qui existent en culture scientifique et technique (CST) ? Le congrès ayant pour thème « Humour & Science », l’atelier se justifiait. Mais de là à en faire l’activité phare d’une association de CST, de là à voir des personnes très impliquées en CST en faire « tout un plat ». Après quelques discussions, quelques présentations, quelques cogitations me voilà finalement convaincu… Le clown de science, c’est tout simplement un truc de dingue !
Mon objet n’est pas de parler de cet atelier. Il ne s’agit pas non plus de faire de la publicité ou de la critique des deux intervenants (1) ou du congrès qui vient de se clore. Je veux juste cristalliser ici quelques réflexions personnelles (ou empruntées à d’autres !) autour de ce phénomène : les clowns de science.
Le clown : un moyen pour servir des objectifs de CST
Utiliser le clown comme un moyen de servir des objectifs de culture scientifique ne me pose pas fondamentalement de problème. Certains y voient une forme d’instrumentalisation d’une activité artistique par la science (ou la CST ?). L’aspect négatif de ce terme : « instrumentalisation » tient à ce qu’il sous-entend une tromperie. Instrumentaliser c’est se servir de quelqu’un dans le seul but de parvenir à ses fins … Et alors, où est le mal ?
Le problème me semble venir du fait qu’on utilise souvent ce terme pour des situations plus complexes. La personne instrumentalisée n’en serait pas consciente, ou alors les personnes avec qui elle va elle-même être en relation ne seraient pas prévenues de cette instrumentalisation. Dans le cas du « clown de science » rien de tout cela ! Au contraire.
On ne peut courir trop d’objectifs à la fois et quand il s’agit d’utiliser une forme de médiation ou une autre dans une action culturelle, les objectifs habituellement attachés à cette forme de médiation deviennent secondaires (ou se transforment en contraintes). La forme de médiation devient un moyen au service de la CST. L’inverse serait d’ailleurs tout à fait possible (cette articulation entre objectifs et moyens a déjà souvent été abordée sur Vulgaris, voir les billets taggés objectifs et plus spécialement celui sur le jeu).
Le clown, ce gros nul qui nous rassure
Le clown peut se définir par de nombreuses « caractéristiques ». Un texte cité durant l’atelier du congrès (le 1er article de la charte du bataclown) en expose toute une panoplie. Toutes servent les objectifs du clown, mais certaines sont plus particulièrement intéressantes si le clown est lui-même au service de la CST (encore une fois, rien de péjoratif pour moi dans ce « servir »). Les termes de la charte sont en italique dans ce qui suit.
Le clown est fictif : c’est un personnage … et personne ne s’y trompe. Pas de canular possible, pas de tromperie, son déguisement atteste et annonce que c’est un personnage qui est joué. Cet un avantage majeur dans la relation qui se construit avec le public. En effet le « jeux des casquettes » est souvent assez complexe en médiation des sciences et le public a des a priori qui ne facilitent pas les choses.
Exemples : le conférencier est un prof de bio au lycée, cela en fait-il un homme de science, un scientifique… Tout professeur d’université est-il chercheur ? Tout chercheur est-il professeur ? Le médiateur-animateur est-il toujours de formation scientifique ? Avec le clown, pas de faux semblants, c’est un personnage fictif dont on va pouvoir découvrir les multiples facettes.
Le clown est émotif : l’émotion est communicative et permet de réduire certaines distances. Par sa sur-émotivité ou son exubérance, le clown peut aussi sur-jouer. En cela, il peut insister suffisamment sur certains messages et donc mieux garantir leur perception, voir leur compréhension, par son public. Par son émotivité, il pourrait aussi dédramatiser certaines émotions du public. Nous n’avons que peu eu l’occasion durant l’atelier d’aborder la place possible du clown dans le traitement des controverses scientifiques. Mais on comprend que ces sujets sont très souvent chargés d’émotion et qu’un personnage aussi émotif que le clown aurait un rôle à y jouer…

Le clown est naïf
C’est peut-être l’une des caractéristiques les plus notables pour une démarche de CST. Sa naïveté, sa crédulité, ses incompétences et incohérences plus ou moins soulignées positionnent le personnage du clown aux antipodes du savant ou sachant (tel qu’il peut être perçu par les publics). Si le chercheur ou le médiateur peut souffrir de l’a priori des publics vis-à-vis du sachant qui impressionne (voir écrase) son auditoire, le clown bénéficie d’un a priori inverse le positionnant naturellement comme moins doué, moins alerte, moins « intelligent » que son public. Le public se retrouve donc dans une relation extrêmement particulière à l’intervenant, une relation pleine de possible.
Du point de vu de l’apprentissage, le public est poussé en avant (pour reprendre l’expression utilisée durant l’atelier) par le clown vers la connaissance plutôt que tirer par le sachant. C’est le public qui « tire » le clown. De cette façon le public se retrouve très fortement valorisé. Mieux, il l’est sur le sujet qui nous intéresse et sur celui qui potentiellement pouvait lui apparaître comme le moins valorisable au sein d’une action de culture scientifique : ses connaissances à lui, sa démarche scientifique, son apprentissage.
Du point de vu culturel, la complexité d’une situation mettant en présence un public, un acteur non scientifique, un personnage fictif et naïf, un scientifique (ou son « discours ») est une garantie d’échange foisonnant et de partages multiples et débridés. C’est le meilleur creuset d’une mise en culture. Du point de vu communicationnel, enfin, la valorisation du public que permet la naïveté du clown peut supprimer nombre de distances. Il permet ainsi un meilleur dialogue, une meilleure participation … On retrouve d’ailleurs cette idée, quand il est écrit que le clown est toujours en relation avec le public et en empathie avec le monde.
Mêler le concret et l’imaginaire
Le clown est en contact avec le concret tout en dérapant dans l’imaginaire. Difficile de ne pas faire ici le parallèle avec l’activité même des chercheurs et scientifiques qui imaginent le monde et les théories qui l’expliquent, tout en restant fondamentalement (ou plutôt expérimentalement) accrochés au concret. Aucune idée de ce que l’on pourrait faire ou déduire de ce parallèle, mais faut avouer que c’est plutôt joli ! Non ?
Le clown est subversif (non par volonté mais par nature profonde) mais sans jugement sur les autres ni sur le monde. Encore un parallèle que je trouve surprenant. La science et sa pratique du doute, de la remise en cause… n’est rien de moins que subversive et sans jugement. Là par contre, j’identifie peut-être un potentiel de ce parallèle si on l’applique aux controverses. Dans ce cadre le clown pourrait tout à fait porter la « naïveté subversive » d’une science qui s’interroge (ou s’auto-interroge) sur tel ou tel sujet polémique. A quand un clown qui serait la science ?
Un métier comme celui de médiateur
Mais devant autant d’avantages pourquoi ne demande-t-on pas plus souvent à nos médiateurs de « faire les clowns » ? C’est simple : parce que c’est un métier ! C’est une évidence pour certains et notamment pour les médiateurs qui connaissent très bien les limites de la théatralisation dont ils sont capables. Mais je préssens que pour nombre de personnes, faire le clown c’est surtout mettre un nez rouge et faire le rigolo. Le burlesque du clown tend à faire oublier la complexité du travail d’acteur et les compétences nécessaires pour réellement « être un clown ».
Il existe là un nouveau parallèle qui m’interpelle. Les médiateurs-animateurs souffrent eux aussi beaucoup d’une image dépréciée de leurs compétences et professionnalisme. « Tout le monde est bien capable de faire une visite ». « Une fois qu’on a les contenus, un peu de tchatche et ça passe ». Oui ! ça passe ! Mais cela n’en fait pas une médiation (de qualité). C’est comme un type avec nez de clown qui raconte une blague : il peut être drôle, mais il n’offrira rien de plus et surtout rien de tout ce qu’on a pu voir ci-dessus.
La magie et le clown
Parce que qu’un clown joue avec le merveilleux, parce qu’il dérape dans l’imaginaire, les clowns de sciences sont amenés à « faire de la démonstration », à utiliser des phénomènes extraordinaires. Ils procèdent souvent à des expériences qui semblent miraculeuses. En cela, il s’approche de la magie, de l’illusionnisme. Comme l’illusionniste, le « clown de science » passe un contrat avec son auditoire. Il lui garantit que le « truc » est accessible. Il cherche d’ailleurs à le faire comprendre au travers de son spectacle, et si tout n’est pas compris ou expliqué, il garantit que tout peut être rationnellement explicable.
Le magicien passe un contrat d’un tout autre ordre avec son public. À l’inverse du « clown de science », celui-ci garantit que le truc ne sera pas accessible. Il convoque des explications ésotériques ou para ou supra normale aux phénomènes qu’ils exposent. Et si aujourd’hui personne n’est dupe de ces capacités (quoique !), le contrat reste explicite – le truc ne vous sera pas révélé et c’est cela qui amène dans l’imaginaire et non le personnage.
Voilà en quelques mots comment je suis passé d’un regard fort critique (voir condescendant) à une admiration sans faille de cette activité si particulière qu’est le « clown de science ». Je ne suis pas certain d’être un public particulièrement « trippé » par ce genre de prestation, mais en tant que professionnel de CST, et particulièrement intéressé des sujets de médiation orale, le clown de science porte un potentiel énorme qu’il nous faut absolument utilisé.
Notes
- Je tiens tout de même à les remercier pour leurs interventions, leurs idées et les échanges qui ont eu lieu et qui m’ont ouvert les yeux sur ce truc qui me chiffonnait de longue date : l’intérêt des clowns de science. Merci donc à Anissa Benchelah & Richard-Emmanuel Eastes des Atomes Crochus. Merci également à tous les autres participants de cet atelier.
>> Illustrations : Page fan du Festival Colloque Des clowns et des Sciences.
>> Source : Billet initialement publié sur le blog Vulgaris

Camille Cocaud le 27 juin 2012 à 20:12
Quel plaisir de lire ta réflexion, et merci de la découverte !
Nicolas Loubet le 27 juin 2012 à 22:03
@Camille : motivée pour un stage de clown de science ? :)