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[Comics] Mars 2011 à Fukushima

Le 9 août 2011 par Gayané Adourian

11 mars 2001. Un terrible séisme secoue le Japon. C’est le début d’un mois de panique à travers le monde et dans les médias. On suit les événements comme on pourrait suivre un film.

De notre côté, on se dit que c’est l’occasion de tester un nouveau format narratif. En discutant avec Nicolas Loubet, l’idée de la BD ressort très vite. Coup de chance, notre dessinateur de l’équipe  - Benoit Crouzet – et un ami scénariste  - Thierry Beaupere – sont prêts à relever le challenge.

Au final, nous obtenons une série de 10 planches qui illustrent avec humour les événements du mois de Mars 2011, le tout complété par les réactions du journaliste Denis Delbecq (qui a couvert l’événement sur Effets de Terre). Si  vous avez déjà oublié le « film », c’est l’occasion de réviser !!

Avant l’accident

Séisme, tsunami : on est toujours surpris par l’ampleur d’une catastrophe naturelle… mais celle là restera sans aucun doute dans la mémoire des Japonais. Le séisme du 11 mars a en effet dépassé toutes les prévisions : le risque était sous-évalué et un tsunami de cette ampleur n’avait pas été envisagé. Si la centrale de Fukushima n’a pas été détruite par le séisme, on a vu a posteriori qu’elle avait été très secouée, ce qui n’a rien arrangé pour la reprise en main. Au début, on avait tendance a dire que ça avait bien résisté. Pourtant, les premières photos ont montré des fissures et des impacts non négligeables.

Le 11 mars

Au moment de Tchernobyl, la justification de l’accident était presque « facile » : vétusté des installations, suivi opaque… les politiques ont pu s’en emparer facilement. Là, c’est plus compliqué… On est dans un pays réputé très « technologue ». Toutefois, dans l’Hexagone, l’argument reste simple : on n’a pas de tsunami en France, ce type de conjonction est impossible.

Du côté « écolo », on surfe sur l’événement, on en rajoute. Pourtant, ce n’est pas une catastrophe humanitaire, même si des centaines de km² seront inutilisables pour un moment. Quant aux personnes qui travaillent dans la sureté, j’ai l’impression qu’il ne sont plus dans ce schéma.  « On doit maintenant se préparer à l’impossible » martèle Jacques Repussard, le directeur de l’IRSN. Cela veut dire qu’il faudrait plutôt penser en termes différents, c’est-à-dire :  » il n’y a plus d’eau pour refroidir un réacteur, on ne sait pas pourquoi, qu’est-ce qu’on fait ? » Aujourd’hui, peu importe la faible probabilité, il faut tout envisager.

Le 18 mars

Dans les premiers jours de l’accident – et même après – c’était très difficile d’avoir des informations. L’organisation au Japon est très différente de celle qu’on connait. En France, même si on peut critiquer l’ASN, il existe en tous cas un gardien qui n’a pas d’intérêt direct dans le nucléaire, même si généralement, il possède la même culture. Au Japon, donner de l’information revient à dire qu’on a retrouvé « 1000 fois la norme ». Pas très clair… Du coup, c’était très compliqué de savoir de quoi on parlait, en quelle unité, etc.

Finalement, les autorités françaises ont été assez précieuses pour suivre en temps réel ce qui se passait même si l’accident s’est passé loin de l’Europe. L’AIEA (Agence Internationale de l’Energie Atomique) publiait aussi des bulletins, mais ces derniers avaient du mal à donner de l’information fiable. De leur côté, l’IRSN et l’ASN ont donné des clés pour décrypter ce qui se passait sur place.

Le 19 mars

Il faut vraiment imaginer que sur le site lui-même, c’était très compliqué. Il faisait noir, on était en état de stress, tout donnait l’impression de rafistolage… Là-bas, Tepco s’est retrouvé livré à lui même (d’ailleurs le PDG a disparu pendant 2 semaines). En France, les pouvoirs publics sont impliqués tout de suite.

Pour autant, le pire a été relativement évité (en tous cas, les 1er jours). Aujourd’hui, il y a moins de radioactivité libérée, le refroidissement est bringuebalant mais la situation est stabilisée tant bien que mal. Par contre, il est impensable d’imaginer l’arrêt des réacteurs en 1 an : il faudra des dizaines d’années. On le voit bien avec Tchernobyl, ce n’est toujours pas fini et encore la situation était différente : toute la radioactivité avait été libérée lors de l’explosion, dès le début.

Au Japon, il reste beaucoup de radioactivité dans les cuves (percées) et les techniciens doivent travailler sur 3 réacteurs différents. Cela multiplie tout de suite les conséquences de chaque acte. Du coup, il faut toujours être dans la mesure et la pondération. Qu’est ce qui est le plus important ? Jamais personne n’avait imaginé un accident sur 3 réacteurs en même temps.

Le 20 mars

La problématique de l’échelle, cela relève uniquement du niveau politique. Si on compare le niveau 7 de Fukushima et le niveau 7 de Tchernobyl, ils sont très différents. Il y en a peut-être d’autres à imaginer. Avec un placement à 4, le premier réflexe des Japonais c’était de minimiser. Mais les autorités françaises évaluaient déjà l’accident à un niveau 6.

Au final, ça ne change rien dans le processus. Ce qui devrait conditionner le niveau, ce sont les dosimètres. Beaucoup de gens ont sans doute été exposés sans le savoir, il n’y avait qu’un seul dosimètre complet pour toutes les centrales… On retombe sur les relations entre argent et moyens de protection, avec également la problématique de la sous-traitance.

Le 20 mars

En ce qui concerne la population, cela n’a pas été toujours très clair entre la zone d’exclusion conseillée et la zone obligatoire. D’ailleurs, les forces de l’ordre étaient elles-même bloquées, n’osant se risquer aux abords de la centrale. Mais malgré des directives peu claires, les gens sont majoritairement partis de manière spontanée. On revient à la problématique de la peur irrationnelle qu’inspire le nucléaire parce qu’elle ne se voit pas.

Pas d’incendie, pas de cendres, radioactivité en taches de léopard : le risque est « invisible ». D’autant plus qu’on a vu des tâches de radioactivité à plus de 40 km. L’évacuation n’est donc pas facile à appréhender. Ce qui est sur, c’est qu’il y avait une forte domination de l’émotion. Seulement, il ne faut pas oublier que les normes sont quand même très dures dans nos pays. Dans certaines régions de l’Inde ou du Brésil, des populations vivent dans 30 milisieverts… Nos normes sont très protectrices et c’est tant mieux !

Le 25 mars

Chez nous, le débat faisait rage sur la sureté. Areva s’est exprimé en soulignant qu’on ne risquait pas ça chez nous, avec nos réacteurs. C’était une sorte de revanche pour Anne Lauvergeon, après le revers de la vente d’un EPR essuyé aux Emirats-Arabes-Unis. Du côté d’EDF, on est resté très discret, comme d’habitude. Par contre, tout le monde s’est précipité au micro, y compris au niveau des politiques.

Pourtant, Areva a été parmi les premières structures à évacuer leur personnel de la centrale – ils y étaient pour tester le MOX et qualifier les réacteurs japonais aptes à l’utiliser. Mais rappelons que fondamentalement, Areva n’a pas d’expérience de gestion de crise : c’est un constructeur de centrale. Il n’a du coup pas d’expérience sur le quotidien ou le fonctionnement d’une centrale. De mon côté, pour écrire mes articles, j’ai vraiment pris le soin d’écarter les bords extrêmes du sujet. Je n’ai pas interviewé d’anti nucléaire ou d’industriel. Par contre il me semblait plus intéressant d’avoir, par exemple, le directeur du CEA.

Le 25 mars

L’époque interconnectée dans laquelle on est suppose une révolution dans la manière de gérer la communication : on ne peut pas négliger internet… Mais au Japon, Tepco et les autorités racontaient un peu ce qu’ils voulaient. En France, c’est la première fois qu’on faisait une sorte d’exercice de transparence à grande échelle depuis la catastrophe de Tchernobyl. On ne saura pas si ce n’était qu’une illusion mais en tous cas, cela a suffisamment perturbé la Criirad qui a attaqué l’IRSN de façon assez injustifiée sur ce volet.

De loin, c’est facile de donner des leçons, mais on peut se demander ce qui se passerait si on avait une catastrophe à nos portes. Personnellement, je n’ai pas tiré grand chose de tangible des fils Twitter. Si on n’a pas le nombre de béquerel par kg, de tout façon, on peut dire ce qu’on veut sur les chiffres. Dans ce type de sujet, il faut des « vraies » valeurs – avec les unités du système international – et pas des «  1000 fois la norme ».

Le 29 mars

En France, le débat a déjà été fait. Les autorités ne veulent pas d’un débat public ouvert. D’ailleurs, la réaction d’Anne Lauvergeon par rapport à la décision allemande d’arrêter le nucléaire est assez contradictoire. Elle s’insurge sur le fait que la population n’a pas été consultée, mais c’est le propre du nucléaire.

Chez nous, la décision a été prise dans le cabinet de Mesmer dans la lignée du général De Gaulle.  Aujourd’hui, on est donc dans la « théorie du sentier » : la voie est tracée, on continue comme ça. Du coup, il faut donner l’illusion qu’on met des experts, pour rassurer. Mais on oublie que les gens ont simplement envie qu’on les consulte. En ce sens, les fameux stress-test posent question. C’est très compliqué de les mettre en place en si peu de temps… mais ça sert à rassurer les gens.

Et pour la suite ?

Pour la suite ? On va continuer comme c’était, on ne va pas réfléchir à l’avenir énergétique du pays jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’on ne pourra pas remplacer tous les réacteurs… par manque d’argent. Aujourd’hui, ce ne sont pas les pouvoirs publiques qui sont en position de force mais le marché. On raille l’Allemagne, mais le réveil sera douloureux. Ils essaient de montrer qu’on peut faire autrement et bâtir une industrie sur le renouvelable. C’est possible mais il faut y réfléchir dès maintenant.

>> A vous de jouer ! Pour raconter votre propre histoire à partir des dessins, voici le diaporama :

>> Illustrations : Benoit Crouzet et Thierry Beaupère sur une idée de Nicolas Loubet et Gayané Adourian

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