Antoine Blanchard, blogueur depuis 8 années sous le pseudonyme d’Enro (mais Enroweb sur Twitter) et co-fondateur du C@fé des sciences, nous propose un état des lieux de la de la blogosphère scientifique francophone… à discuter!
Qui sont les blogueurs ?
Les blogueurs de science peuvent être étudiants, journalistes, médiateurs, chercheurs, médecins, artistes, naturalistes amateurs, critiques de science, enseignants ou retraités… On retrouve souvent des profils scientifiques (formations en science, médecine ou école d’ingénieur) qui n’exercent pas de métier scientifique et souhaitent garder vivant ce centre d’intérêt.
Carte qui représente les grandes thématiques abordées par les blogs du C@fé des sciences
Attention : contrairement à une idée reçue, ils ne sont pas forcément jeunes. Ainsi, la moyenne d’âge du C@fé des sciences (communauté de blogs de science en français) tourne plutôt autour de 40 ans que de 20 ans !
Pourquoi bloguent-ils ?
Le démarrage d’un blog cherche souvent à combler un manque, qui peut être de plusieurs types :
- manque de figures intéressantes et variées pour représenter la science dans l’espace public
- manque de communication directe entre le chercheur et le citoyen (omniprésence du « médiateur »)
- manque de discussions et débats animés autour de sujets scientifiques
- manque de présence médiatique de la science « chaude », au long cours, au-delà des publications stars de Nature ou Science
- manque de souplesse des mécanismes de publication scientifique trop rigides, qui ne laissent pas de place aux réflexions de long cours ou élucubrations plus légères.
Le blogueur se retrouve ainsi à prendre la parole pour apporter sa pierre aux discussions web sur la Culture Scientifique et Technique (CST). Ses articles peuvent prendre plusieurs formes :
- articles de fond
- actualité scientifique, qu’elle soit dictée par les médias généralistes/spécialisés ou par l’agenda de la recherche et des congrès
- comptes-rendus de lecture
- « chroniques de laboratoire »
- billets d’humeur, opinions
- contenu autre qui appartient au style propre du blog : mise en perspective, réflexivité (1) …
Qui sont leurs lecteurs ?
Le public des blogs des sciences est très hétérogène et pas fixé a priori (a contrario des établissements de CST qui ciblent un public à chacune de leur action). On y compte autant de jeunes élèves que des mères de famille, des chercheurs en activité, des scientifiques amateurs et des journalistes scientifiques.
Dans une enquête menée fin 2009 par le C@fé des sciences, 80 % des journalistes scientifiques interrogés déclaraient consulter des blogs de science, généralement plusieurs fois par semaine. Ils considèrent à 55 % que les initiatives de chercheurs qui bloguent ou utilisent Twitter, Facebook… peuvent apporter quelque chose à la communication et la vulgarisation de la science, plutôt qu’aux vulgarisateurs (36 %) ou à la science (26 %) (plusieurs réponses étaient possibles).
Deux tiers des journalistes scientifiques ont leurs habitudes sur certains blogs : ce n’est pas anodin et on retrouve effectivement une grosse proportion d’habitués sur les blogs, qui revient régulièrement. Il y a aussi un grand nombre de visiteurs qui tombe sur les blogs au hasard d’une recherche Google et prend connaissance du contenu qui l’intéresse, sans s’engager dans la discussion ou chercher à en savoir plus sur le blog qu’il lit.

Quelles sont leurs pratiques en ligne ?
Le blog est avant tout un outil de publication, une tribune personnelle : on visite un blog par fidélité envers une écriture ou une thématique, on attend avec impatience les nouveaux billets. Il se crée une complicité entre un blogueur et ses lecteurs, lesquels essayent de donner autant qu’ils reçoivent — en participant aux conversations en cours ou en apportant des compléments d’information. C’est par le jeu des commentaires que se joue une grande part de cette interactivité et participation.
Certes, seule une infime proportion des visiteurs participe aux discussions (2 pour 1000 environ pour les blogs de science hébergés sur LeMonde.fr) et les billets les plus commentés traitent de sujets chauds ou « à la mode » : créationnisme, bibliométrie, tests ADN… Mais la logique de la « longue traîne » à laquelle obéissent les blogs avance que ces arbres font découvrir la forêt qui se cache derrière, des contenus de niche auxquels la masse des blogs et le volume des internautes donnent tout leur sens.
Ainsi, chaque blog recense généralement au sein d’une « blogoliste » d’autres blogs plus ou moins connus, qu’il apprécie. Le blogueur ouvre ainsi de nouvelles portes dans lesquelles l’internaute pourra s’engouffrer mais surtout tisse la toile qui relient les blogs entre eux, pas à pas.
Le contenu de ces blogs circule aussi facilement et peut être repris, diffusé, commenté, twitté (c’est-à-dire signalé sur l’outil de micro-publication Twitter) voire se retrouver dans de nouveaux contextes de lecture (en classe…) ou donner naissance à des articles de vulgarisation ou académiques en bonne et due forme.
De tout cela, il se dégage un sentiment de communauté, à la fois entre blogueurs (sentiment de « reconnaissance ») et entre lecteurs (qui apprécient de se retrouver et partagent leurs trouvailles, comme un bon restaurant ou un bon film). Ce n’est pas un hasard si ces communautés informelles ont donné naissance à des communautés formelles aux quatre coins de la planète, qu’elles soient montantes (bottom-up) ou descendantes (top-down) : C@fé des sciences et Hypothèses en France, Nature Network et ScienceBlogs dans le monde anglo-saxon (j’en oublie), Agence Science-Presse au Canada, SciLogs en Allemagne, HispaCiencia en Espagne, ScienceBlogs au Brésil…
Et aujourd’hui, les blogueurs de science ont leur rencontre mensuelle à Paris : les apéros sciences & web, le troisième jeudi du mois (prochaine date : le 17 février).
Qu’attendent-ils des institutions de la CST ?
Cette question a été posée lors du 27e Congrès national de l’AMCSTI des professionnels de la culture scientifique. Il est clairement ressorti que les interactions restent à inventer, mais qu’elles doivent s’appuyer sur 1) une prise au sérieux des blogueurs par les institutions et 2) un échange qui profite aux deux côtés. Quelques idées qui peuvent être explorées :
- inviter des blogueurs à être des « grands témoins » d’un événement de l’institution, soit au long cours (processus sur une année par exemple), soit limité dans le temps (présence physique des blogueurs pour une couverture live c’est-à-dire live-blogging) ; il faut alors prévoir un remboursement des frais éventuel, et que le blogueur ait vraiment envie de s’impliquer (en particulier si c’est sur son temps de travail)
- proposer aux blogueurs des contenus pour enrichir leurs billets. On peut penser à des vidéos mais ne serait-ce qu’en termes d’images libres de droits (ou au moins réutilisables), l’offre en ligne est mince alors que les CCSTI et les organismes de recherche possèdent souvent des photothèques très riches
- organiser la communauté des blogueurs et leur donner de la visibilité en proposant des outils d’hébergement, en ouvrant leurs revues de presse ou de web, en passant des contrats de partenariat…
Carte qui représente les blogs du C@fé des sciences et des citations entre eux
Ce qui compte surtout, c’est de faire mentir ce triste constat produit en 2007 par l’enquête « WebCSTI. Culture scientifique et technique sur le Web : mesure des usages et dynamique d’un champ » (projet retenu dans le cadre de l’appel d’offres 2004 « Usages de l’Internet » du Ministère de la recherche) : « Telle qu’elle apparaît sur les sites Web, la CSTI française s’est définie dans une coupure à peu prés complète avec les « amateurs de science ». Amateurs qui sont aussi praticiens et qui l’abordent par des activités proches du bricolage, du hobby, de la passion, mais qui pourtant constituent le ferment d’une culture scientifique et technique vivante et réellement partagée » (2).
Notes
- Cf. Eric Dagiral et Sylvain Parasie, « Intervenir autrement. Cyril Lemieux, sociologue-blogueur pendant la campagne présidentielle de 2007« , Terrains & Travaux, 2009/1 (n° 15).
- Voir le bilan des journées d’études « Sites Internet : quelles ressources pour les visiteurs ? », 21 et 22 novembre 2007, Palais de la Découverte, Paris.
>> Pour aller plus loin : Quand les scientifiques se mettent à bloguer, par Clara Delpas
>> Illustrations : photo de Shapeshift (FlickR, licence CC). Les deux cartes ont été créées par Benjamin Bradu et David Larousserie, deux blogueurs du C@fé des Sciences
