C’était le titre alléchant d’un débat organisé ce mardi 14 juin par l’Observatoire Midi-Pyrénées, à Toulouse. En présence de Sophie Bécherel, journaliste scientifique à Radio France [et présidente de l’Association des Journalistes Scientifiques de la Presse d’Information] et de Sylvestre Huet, journaliste scientifique à Libération. Le débat était animé par Jean-François Haït, journaliste scientifique, et a trouvé sa dynamique dans une forte interaction entre les intervenants et le public averti, composé de nombreux scientifiques.

Ce fut l’occasion de confronter des points de vue complémentaires sur l’activité du journaliste scientifique, son rôle dans l’analyse des controverses et la dénonciation des impostures, et finalement sa place dans un système médiatique très politisé qui doit avant tout « vendre du papier ». Avec comme point central des échanges, l’affaire Claude Allègre.
Les bons clients médiatiques …
Le personnage, scientifique et homme politique de renom, est également, selon Sophie Bécherel, un « bon client » médiatique. A l’aise sur un plateau télé, usant d’une rhétorique du bon sens et tournant en dérision ses adversaires, il fait le show a lui tout seul. Quand il sort un livre, le circuit de promotion est donc simple : tout le monde l’invite. Quand un débat s’annonce autour du climat : même chose. Avec d’éventuels contradicteurs scientifiques dont on sait qu’ils ne feront pas le poids, pour ajouter de l’ambiance.

S. Bécherel et S. Huet ont précisé que cette lourde présence médiatique relève évidemment de la seule responsabilité des médias eux-mêmes. Ce qui n’a pas manqué d’attirer les remarques du public, rappelant par exemple son agacement devant l’émission l’Objet du Scandale du 10 mars 2010, présentée par Guillaume Durand, dans laquelle Valérie Masson-Delmotte – paléoclimatologue – s’était engagée avec Claude Allègre dans un face-à-face mêlant les arguments scientifiques, politiques et idéologiques. Est-ce le seul moyen de déjouer les mensonges de Claude Allègre ? A ce jeu-là, les scientifiques ne sont pas forcément à l’aise.
… ne font pas de bons ennemis pour les scientifiques
D’ailleurs, ils n’en avaient pas envie. Car sur le terrain scientifique, le seul sur lequel ils peuvent s’exprimer, la controverse lancée par Claude Allègre n’existe tout simplement pas. C’est ce qu’affirme Sylvestre Huet : les controverses sont courantes et font partie de la marche normale de la science. Mais cela se passe plutôt dans les revues spécialisées à comité de lecture que sur les plateaux télés. Si aucune publication ne réfute les arguments scientifiques autour du réchauffement climatique, alors il n’y a pas lieu de débattre. A l’échelle scientifique en tout cas.
Catherine Jeandel, géochimiste toulousaine et co-directrice de l’ouvrage Le Climat à Découvert (CNRS Éditions, 2011), s’en est fait l’écho depuis la salle : les attaques de Claude Allègre se plaçant essentiellement sur un plan non scientifique, les spécialistes ont vite compris qu’en cherchant à lui répondre ils ne se feraient pas entendre et ne serviraient finalement que de faire-valoir à une parole déjà trop médiatisée.
Le journaliste scientifique, poste idéal face à la controverse ?
Dans ce climat bon enfant où les arguments politiques et les données scientifiques dansent devant les micros au son de l’applaudimètre mais sans rien apporter de constructif, le journaliste scientifique se trouve comme une brosse à cheveux face à des dreadlocks. Comment démêler l’écheveau, faire la part des choses, trier les faits pour en extraire une logique ? Le travail n’est pas simple…
Mais, à l’instar de Sophie Bécherel ou Sylvestre Huet – qui a d’ailleurs beaucoup œuvré contre la rhétorique d’Allègre et son comparse Vincent Courtillot – le journaliste scientifique est peut-être le mieux placé pour accomplir cette tâche. Un minimum averti dans un ou plusieurs domaines scientifiques, fin connaisseur du monde médiatique, aguerri aux discours rhétoriques, disposant d’un réseau dans la communauté scientifique et porteur d’une légitimité comme enquêteur, qui mieux que lui peut réellement expliquer au public l’état de la situation ? Démêler les différents niveaux d’argumentation et mettre à jour les falsifications, pour donner sur ce terrain là seulement une réponse scientifique ?
Le journaliste scientifique, cet anti-héros
C’est ce qu’on pourrait croire, voire espérer. L’exemple de l’enquête menée par Sylvestre Huet dans l’affaire Allègre confirme que le journaliste scientifique peut apporter à la fois éclaircissements et contre-pouvoir. Cependant, sa situation dans les médias généralistes ne lui laisse pas toujours les moyens de réaliser correctement cette tâche. L’espace de plus en plus étriqué accordé à la science en est la raison essentielle.
Sylvestre Huet est le seul survivant du service « sciences » de Libération. À Radio France, la situation n’est guère plus reluisante pour Sophie Bécherel et ses collègues journalistes scientifiques. Quant aux écoles de journalisme, peu d’entre elles proposent une formation dans cette branche. Le cas échéant elles peinent à trouver des candidats et ces derniers se placent essentiellement dans les journaux spécialisés.

Dans les médias classiques, la science n’est souvent abordée qu’en cas de drame ou d’actualité très marquante. Dans ce cas, comment les rédactions réagissent-elles ? Les deux journalistes ont témoigné de leurs pratiques respectives dans le traitement du tsunami du 11 mars au Japon, suivi de l’accident nucléaire de Fukushima-Daiichi.
Le journalisme scientifique au quotidien
Pour S. Huet, il s’agissait avant tout de mesurer l’ampleur de la catastrophe afin de déterminer la place qu’on lui allouerait dans le journal. Réagissant à son propre « sentiment de trouille », il s’est concentré sur ce qui lui paraissait essentiel : informer sur le gigantisme du double drame sismique puis nucléaire, les émanations radioactives, les évacuations de populations, etc.
Pour S. Bécherel, il s’agissait d’avoir très rapidement des informations concrètes, précises et confirmées, pour répondre à un public en attente d’assertions sûres. Quitte à commettre des erreurs, induites par la précipitation. Quitte à être limitée dans son travail : un « papier » à vocation pédagogique sur les différentes unités de mesure de la radioactivité n’est jamais passé à l’antenne, car jugé trop ardu, trop laborieux, trop… scientifique. Et ça, ce n’est pas vendeur !
Finalement, le travail du journaliste scientifique est loin d’être simple, car il est à la frontière des mondes scientifique et médiatique, qui ont, par essence même, des méthodes de travail et de communication presque totalement opposées. Sauf lorsque le journaliste peut jouer son rôle d’enquêteur, mais alors, ce qui lui manque… c’est le temps !
Parlons un peu des Bogdanoff…
On regrettera que l’affaire Bogdanoff, prévue au programme, n’ait été qu’évoquée : manque de temps là encore, et absence de l’intervenant le plus averti sur ce sujet (David Fossé, journaliste au magazine Ciel & Espace). Les deux journalistes présents ont rappelé les grandes lignes de l’affaire : place démesurée accordée dans les médias ; mélange dans leur discours de sciences, de science-fiction et de spiritualité ; légitimité scientifique controversée (leurs thèses de doctorat ont été fortement critiquées par la direction du CNRS).
Sur France Télévisions, ils représenteraient ainsi la « science officielle », en tandem avec l’émission C’est Pas Sorcier. Une nouvelle occasion de relever la difficulté pour un journaliste scientifique de défendre ses valeurs, peut-être au sein même de sa rédaction : S. Bécherel dénonce à juste titre l’influence médiatique des Bogdanoff, ce qui ne les a pas empêchés (1), à la sortie de leur dernier livre, d’être reçus sur France Inter, France Info et France Culture…
Moralité du débat, ne donnez pas au journaliste scientifique un rôle plus important que celui qu’il peut avoir… C’est sur cette frustrante conclusion, donnée par Sylvestre Huet, que la soirée s’est achevée. Nous laissant comme souvent dans ce genre de débat avec plus de questions à l’arrivée qu’au départ. Mais c’était bien le but du jeu !
Note
- Ce n’est pas elle mais nous qui précisons cette information.
>> Illustrations : NASA Goddard Photo and Video, fondapol, Alain Bachellier
>> Billet réalisé par Claire Truffinet, chargée de mission pour le programme « Égalité des Chances » de l’INSA de Toulouse et Damien Jayat, auteur, médiateur et journaliste scientifique sur Rue89.

Manon CORBIN le 19 juin 2011 à 18:58
Sujet essentiel !
Je vous renvoie à des articles écrits en octobre 2010 pour legrandpublic:
http://sciences-et-papillons.over-blog.com/article-les-strategies-de-communication-au-coeur-des-polemiques-scientifiques-77124754.html
http://sciences-et-papillons.over-blog.com/article-les-dix-commandements-du-contestataire-scientifique-77123722.html
et en bonus, quelques citations d’Allègre, hier à Strasbourg pour un débat sur le progrès:
http://sciences-et-papillons.over-blog.com/article-claude-allegre-dans-un-debat-sur-le-progres-a-strasbourg-florilege-pour-les-fans-77122484.html