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Culture scientifique VS culture artistique : comment harmoniser les univers ?

Le 10 décembre 2010 par Marion Sabourdy

« J’ai rencontré il y a peu le journaliste scientifique Sylvestre Huet [ndlr : qui tient le blog {sciences}²], il m’a dit qu’il n’avait pas écrit d’article sur la Culture scientifique et technique (CST) depuis 10 ans… » confie Béatrice Korc. Une anecdote révélatrice du manque de visibilité de la CST que la directrice du service science et société de l’Université de Lyon souhaite combattre.

Pendant vingt ans productrice de films et réalisatrice de documentaires, ne venant pas du milieu universitaire, Béatrice se définit comme un OVNI dans ce monde qu’elle a intégré depuis peu. « Je viens d’un milieu très différent, réellement interdisciplinaire, avec un fonctionnement plus libre et autonome que celui de la CST. C’est positif car on peut apporter un décalage des regards, analyse Béatrice, même si ce décalage fait qu’on met peut-être plus de temps à être acceptés par le milieu académique ».

Son regard est aiguisé : « dans la CST, on parle de culture, de création d’interfaces entre les univers, d’aspects créatif comme dans le monde culturel, mais  sur des objets qui demandent des compétences spécifiques. La culture scientifique fait partie du champ culturel ». Selon elle, « la CST a cependant moins d’autonomie créative que le secteur culturel au sens large. En partie parce que les demandes de retour de certains financeurs ne sont pas les mêmes. Souvent, ils confondent médiation et communication, apprentissage du questionnement et du doute propres à la pensée scientifique avec travail sur l’acceptabilité sociale des sciences et des technologies…».

Plutôt que de faire la course à l’innovation et à la communication immédiate, Béatrice a décidé de « repositionner les choses dans le temps long, inscrire les questionnements dans la durée, comprendre les cheminements et les questions que nos prédécesseurs se sont déjà posées et qui dans bien des cas peuvent éclairer le présent ».

Pour cela, elle milite pour la réintroduction de la philosophie et l’épistémologie dans les cursus. Elle fait partie depuis 2003 du comité scientifique des Rencontres CNRS jeunes « Sciences et Citoyens » créées par Edgar Morin, qui ont lieu à Poitiers (du 5 au 7 novembre cette année). Les activités du service plaisent également aux jeunes chercheurs qui sont heureux de sortir des cadres et contraintes imposés par leurs métiers, comme lors de la Nuit des chercheurs.

Parisienne d’origine, venue au départ à Lyon faire un film pour la télévision, son arrivée à la tête de cette structure est motivée par l’idée qu’elle se fait des missions d’un service Science et Société au sein d’une grande université : une mission de service public, « fondamentale en temps de crise. Je suis venue avec l’idée de prendre part à un enjeu collectif majeur : remettre la question du savoir au cœur de nos actions, en utilisant les outils de médiation ».

Le service a pour l’instant peu de relations avec Universcience :  « nous n’avons pas été sollicités pour participer à la réflexion en cours, à part pour une intervention sur les projets européens dans le cadre du forum territorial du mois de septembre dernier » [ndlr : voir notre article]. Membre de l’AMCSTI, Béatrice Korc est pour l’instant interrogative quant à sa capacité de représenter la diversité des structures qui éclosent aujourd’hui au sein des Universités. Le modèle de Lyon, à savoir un CCSTI outil opérationnel du service Science et Société d’un PRES, n’est pas évident au sein de cette association.

Ainsi, le service se situe dans deux clubs (université et CCSTI) avec le PRES de Bordeaux (proche du CCSTI Cap sciences), l’Université de Strasbourg (qui a lancé le Jardin des sciences) et celle de Montpellier 2, qui a un service de culture scientifique en plus de Connaisciences, la préfiguration du CCSTI Languedoc-Roussillon. Béatrice plaide pour un rassemblement des acteurs de la CST dans les régions : « il faut qu’on arrive à se mobiliser entre nous sur les sujets qui nous paraissent pertinents et sur lesquels on a une expertise à apporter. Dans notre cas, il s’agit des projets européens et des débats science et société ».

Pour toutes ses activités, son expérience au cinéma l’a aidé : « la notion de narration est importante pour réaliser un film comme pour construire un projet de médiation. Il faut prendre une matière, un sujet, voir comment ont peut le tisser, ce qui peut être travaillé, comment on garde ce qui est le plus cohérent avec ce qu’on projette de raconter. Quand on fait des films, on doit savoir comment construire une histoire pour intéresser les gens. Il faut que tous les acteurs existent. Même le « méchant » a son rôle à jouer » sourit-t-elle.

>> Illustrations : Béatrice Korc et Ilian Ginzburg

5 commentaires

  1. Le Bar des Sciences le 10 décembre 2010 à 16:58

    Salut Marion,
    merci pour ce papier.
    Perso plus ça va plus je me demande « pourquoi harmoniser les univers » plutôt que « comment ».
    La plupart du temps les associations art & science sont bien malheureuses et sont néfastes pour les deux univers.
    -On veut donner de l’esthétisme aux sciences et attirer ceux qui sont réfractaires à leur côté élitiste, au jargon, aux prérequis etc.
    -Certains artistes utilisent (mal) les sciences pour légitimer leurs démarches
    Et si finalement les deux univers se portaient bien mieux en ne se mélangeant pas ?

  2. Marion Sabourdy le 15 décembre 2010 à 00:39

    Merci beaucoup pour ce commentaire.

    Tu n’es pas le seul à soulever ce problème. Certains pensent qu’une association entre les arts et les sciences ne fait qu’affaiblir les deux. D’autres estiment qu’au contraire, cela donne lieu à des collaborations fertiles.

    La « mode » des événements « art & science » semble tenace, en témoigne l’initiative de l’IRCAM et d’universcience, le « Méridien : science, arts, société » : http://www.meridien-artsciences.net/

    Ou encore le récent projet de nos partenaires : Art Science Factory http://artsciencefactory.fr/

    Pour prendre de la hauteur, voir cette interview de Jean-Marc Lévy-Leblond : http://ec.europa.eu/research/rtdinfo/special_as/print_article_811_fr.html

    Pour répondre à ta question, s’il faut rester prudent et ne pas réduire les uns au rôle de faire valoir des autres, des collaborations me paraissent tout à fait envisageables et même souhaitables.

  3. Mike le 20 décembre 2010 à 19:37

    Vouloir harmoniser les cultures artistiques et scientifiques peut sembler marier une carpe à un lapin.

    D’un côté la science, facile à définir, faite de rigueur, de débats contradictoires et parfois même de
    doûte et de l’autre, l’art dont la définition est fluctuante au fil des ans (finis les « beaux » arts !).
    Comment rapprocher des chercheurs reconnus par leur communauté avec des artistes le plus souvent autoproclamés ? Peut être en premier lieu parce que les scientifiques et les artistes sont réunis par un même besoin de créativité et d’innovation. Peut être aussi que puisque depuis que Marcel Duchamp a exposé un urinoir, tout peut maintenant être art. Alors pourquoi une manip de physique ou de chimie ne pourrait elle pas aussi prétendre à être une « oeuvre d’art » ?

  4. Jérémy Zucchi le 21 décembre 2010 à 22:42

    C’est une problématique très riche que vous soulevez dans les articles de votre blog sur la question de l’inscription des sciences dans la culture « culturelle » (car tout ce que nous créons est culture, ne l’oublions pas). Lorsque j’aborde des sujets scientifiques avec des amis, des proches qui sont dans un même domaine artistique que moi, je suis souvent étonné du manque de référence à la science qui, pour moi, est très importante (ce n’est pas pour rien que j’étudie la science-fiction).
    Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est de voir comment les modèles scientifiques peuvent influer sur les conceptions artistiques, philosophiques, voire religieuses, et vice-versa. Il y a tout un champ de recherche à défricher. Quel impact ont eu les images de l’espace lointain sur notre perception du monde? Voilà, par exemple, une question qui me passionne. On néglige bien trop, je pense, la science lorsqu’on se situe du côté « culturel », artistique, pourtant c’est un moyen de découvertes et de remise en question primordial. Tout reste à faire.

  5. Marion Sabourdy le 23 décembre 2010 à 17:14

    Merci @Mike et @Jérémy pour vos commentaires respectifs.

    Attention Mike, on parle ici d’harmoniser l’art avec la CST (vulgarisation, médiation et information des sciences) et non la recherche scientifique. Cela nuance (un peu) la façon dont on aborde cet article.

    Concernant la définition de la science, si on se situe du côté de l’histoire des sciences et de l’épistémologie, il semble bien qu’elle soit également fluctuante. Ça, c’est pour jouer l’avocat du diable :-p

    J’en conviens, il est plus facile de s’autoproclamer artiste plutôt que scientifique. En revanche, il existe tout de même beaucoup d’artistes reconnus par leur communauté et d’autres encore sortant de formations poussées en art et histoire de l’art.

    Je vous rejoins en revanche sur le « même besoin de créativité et d’innovation ». C’est peut-être par ce biais que la CST (voire la recherche scientifique) peut s’inspirer de l’art et vice-versa selon les modalités qu’exprime Jérémy : « voir comment les modèles scientifiques peuvent influer sur les conceptions artistiques, philosophiques, voire religieuses, et vice-versa »

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