Knowtex Blog

Do It Yourself : une opportunité pour la médiation scientifique

Le 27 juillet 2012 par Anne-Laure Prunier

Le Do It Yourself (« fais le toi-même ») – est à la mode. Que ce soit au travers des Fabs Labs, ces laboratoires de fabrication numérique ouverts à tous, ou d’autres initiatives d’apprentissage par la pratique, ce mouvement ouvre de nouvelles opportunités pour les acteurs de la médiation culturelle des sciences et techniques.

Ilyès a 12 ans. Depuis février dernier, il vient plusieurs fois par semaine au FacLab, le Fab Lab de l’Université de Cergy-Pontoise situé à Gennevilliers. En ce moment, il fabrique un robot à partir des pièces qu’il a récupérées sur une veille voiture télécommandée. Il a utilisé la découpeuse laser pour obtenir des pièces de bois à la bonne dimension et y a fixé des roulettes. L’imprimante 3D Makerbot lui permet de fabriquer les pièces manquantes au moteur et de construire la tête de son robot. Bientôt, il espère pouvoir le faire se déplacer. Son robot n’aura pas d’utilité particulière. Il fait ça comme ça, pour le plaisir. Le plaisir d’inventer, de faire, de comprendre.

Ilyès semble avoir trouvé dans ce lieu les outils qui lui conviennent pour s’épanouir et apprendre en s’amusant. Et il n’est pas le seul apparemment. Olivier Gendrin, le Fab manager, explique que le public du FacLab est très varié. Des chercheurs en robotique ou en archéologie sont venus expérimenter les machines, mais ils sont finalement minoritaires pour l’instant… Des élèves ingénieurs, designers et architectes viennent construire leurs prototypes et monter leurs maquettes ou projets d’études. Olivier accueille aussi des gens du quartier, des citoyens lambda qui ont chacun leur petit projet.

En ce moment un jeune homme vient se fabriquer un sac à dos. Pour la découpe du tissu il veut utiliser la précision de la découpeuse laser et devra donc créer un patron numérisé. Plus tôt, le FacLab avait permis la reproduction sur plexiglas d’un dessin de famille, ou encore la fabrication d’un pot à crayon à offrir pour la fête des pères. Et depuis quelques semaines, des animateurs de l’association les Petits Débrouillards viennent fabriquer des objets pour leurs ateliers ludo-éducatifs. Ils ont même accompagné une classe de 6e et tous les élèves ont mis la main à la pâte.

Fabs Labs et médiation

Ces exemples sont l’illustration que les Fabs Labs et makerspaces (lieux de fabrication numérique) s’inscrivent dans la définition d’une structure de médiation scientifique. Le savoir se construit ici dans l’interaction sans qu’un médiateur ait directement besoin de l’énoncer. C’est d’ailleurs écrit noir sur blanc dans la charte des Fabs Labs

Vous devez apprendre à fabriquer vous-même, et vous devez partager l’usage du Fab Lab avec les autres usagers et utilisateurs. (…) La formation dans le Fab Lab s’appuie sur des projets de l’apprentissage par les pairs ; vous devez prendre part à la capitalisation des connaissances et à l’instruction des autres utilisateurs.

Les utilisateurs deviennent donc eux-mêmes médiateurs des connaissances, ce qui fait de ce type de lieu un magnifique outil de diffusion des savoirs. Quant à l’initiation à la démarche scientifique, elle est naturelle : la documentation des projets n’est pas sans rappeler les cahiers de laboratoire des chercheurs. La démarche de partage et de co-construction des objets fait également écho aux collaborations transdisciplinaires qui sont souvent un moteur de la recherche scientifique.

Mais les Fabs Labs sont avant tout des lieux de création, où l’inventivité de chacun peut s’exprimer en toute liberté. On l’a vu, les projets qui y voient le jour ne sont pas forcément utiles. On touche ici à la convergence Arts/Sciences, qui constitue en soi en fabuleux moyen d’intéresser les plus réfractaires aux techniques et aux connaissances scientifiques.

Il existe aujourd’hui une dizaine de Fabs Labs en France, et de nouveaux lieux sont régulièrement ouverts : celui de la Forge des possibles à la Roche sur Yon a été lancé début juillet 2012, tandis que celui de Genevilliers évoqué plus haut avait été inauguré en février. Leurs initiateurs sont conscients du rôle de ce type de structure dans l’apprentissage par la pratique.

Laurent Chicoineau, directeur du CCSTI La Casemate de Grenoble qui présente en ce moment une exposition sur le sujet, explique

Le FabLab permet aux utilisateurs de renouer le contact avec les matériaux et les objets, de retrouver les gestes techniques, ce qui conduit à une meilleure compréhension des objets et donc abouti à redonner le pouvoir technique et culturel aux gens. Tout cela est obtenu en appliquant une pédagogie des sciences très différente de celle qui est appliquée à l’école.

Les Fabs Labs à l’école ?

Justement, l’idée d’introduire ce concept à l’école fait son chemin. En plus du FacLab, plusieurs Fabs Labs français ont été crées dans des établissements d’enseignement supérieur, comme à l’ENSCI de Nantes ou à l’ENSGI de Nancy, mais l’école primaire, le collège et le lycée sont encore absents du mouvement dans l’hexagone. Les choses avancent plus rapidement dans le reste du monde, notamment grâce au programme FabLab@school.

Initié par Paulo Blikstein, professeur au Transformative learning technologies Lab de Stanford, ce programme a pour ambition d’aider les jeunes de 10 à 18 ans à « savoir comment fonctionnent les choses », ce que l’école ne leur apprend généralement pas. Blikstein défend son projet en faisant le parallèle avec le sport, pour lesquels les jeunes ont des salles d’entraînement, ou la musique avec les salles de répétition.

Les FabLabs sont des salles pour s’entraîner à pratiquer la technologie. La technologie n’est pas quelque chose de magique, mais quelque chose qui peut être appris, compris, et servir à améliorer la vie des gens.

Il n’y a pas que les Fablabs !

Il existe de nombreuses autres initiatives ponctuelles ou pérennes qui allient les nouvelles technologies et le DIY (do it yourself) pour stimuler la curiosité et la créativité du public tout en lui permettant de mieux comprendre le monde.

Pour les plus jeunes, on peut citer de très originaux ateliers DIY utilisant de la matière vivante qui permettent d’explorer les propriétés electro-chimiques des matières organiques à travers une approche ludique et artistique. Dans un autre registre, les coding goûters initient des enfants aux secrets de la programmation informatique. Selon Julien Dorra, l’organisateur de ces goûters

Si on apprend aux enfants à programmer, ils seront mieux armés pour faire face à toutes les nouvelles technologies – bonnes ou mauvaises – que nous réserve le futur »

Cet aspect engagé et presque militant du DIY se retrouve également dans les initiatives touchant au domaine du vivant comme celle portée par le biohackerspace français la Paillasse. Ce groupe de biologistes professionnels et amateurs pratique la manipulation d’organismes vivants en dehors des laboratoires académiques et industriels.

Comme l’explique Thomas Landrain, son cofondateur, doctorant au Génopole d’Evry en biologie synthétique :

Le DIYbio ne se destine pas à la recherche fondamentale par essence, mais cherche plutôt à manipuler et utiliser le savoir engrangé par l’humanité pour l’appliquer au développement d’outils et de technologies citoyennes ».

En attendant, cette initiative permet surtout à qui le souhaite de s’initier et de s’essayer aux biotechnologies. Ce faisant, elle « rend le pouvoir de la recherche accessible à n’importe qui », démystifiant ainsi des concepts de plus en plus présents dans notre quotidien comme les OGM, le séquençage, etc.

Collectivement, toutes ces initiatives participent d’un mouvement général de réappropriation du savoir contemporain par des amateurs. Au delà du pot à crayon, du sac à dos ou du robot jouet, c’est bien de la dissémination des savoirs qu’il s’agit. Réaliser son propre projet artistique, technologique ou scientifique et le partager avec la communauté permet de devenir à la fois acteur, créateur et médiateur de la culture scientifique et technique.

Pour aller plus loin

Un dossier très complet dans Internet Actu, le magazine de la Fing sur le mouvements Makers.

- Quelques exemples de plates-formes de partage de bricolages DIY accessibles à tous, qui vont de l’expérience éducative comme Do-It-yourScience ou le Wiki des Petits Débrouillards, aux explications détaillée permettant la fabrication de tous type d’objets dans l’incontournable Instructable.

- Sur l’aspect politique et l’importance de la compréhension et de l’appropriation des nouvelles technologies par tous, lire le roman Little Brother de Cory Doctorrow (en anglais), un récit d’anticipation qui raconte comment un ado de 17 ans utilise ses capacités de hacker/codeur pour mener son combat pour la préservation des données privées contre les velléités d’investigation intrusive des services de la sécurité intérieure américaine après une attaque terroriste.

>> IllustrationsGayané Adourian (Flickr, CC), AMDS by Sean (Fablab@school), Affiche (DIYBio.org)

5 commentaires

  1. Tangente le 30 juillet 2012 à 11:47

    Je prends un moment pour te faire un joli commentaire un peu plus tard, en attendant un petit lien vers un usage du FabLab de Grenoble http://www.webarcherie.com/forum/index.php/topic/31434-poignee-contrecollee-pour-fix-ilf-et-decoupe-laser/

  2. Les Atomes Crochus le 31 juillet 2012 à 11:27

    A lire aussi à ce sujet la lettre spéciale « Tinkering, DIY et cie… » des Atomes Crochus de janvier 2012. Avec notamment un entretien avec Mike Petrich, de l’Exploratorium de San Francisco.
    http://issuu.com/atomescrochus/docs/newsletter20

  3. Ilyes le 31 juillet 2012 à 20:04

    Bonjour je me demande comment vous avez eu les info sur moi . Mais ca fais vraiment plaisir qu’on parle de moi sur le web . J’ai 12 et je vais au FacLab depuis le 2 mars . Ilyes

  4. Anne-Laure Prunier le 31 juillet 2012 à 23:21

    Bonjour Ilyes merci pour le commentaire! J’étais venue au FacLab il y a 15 jours et tu m’as fait visiter les locaux avec ta soeur puis tu m’as raconté un peu ton histoire de robot :)

  5. JLGa le 17 janvier 2013 à 18:16

    Cet article m’a permis de mesurer l’intérêt social et culturel des Fabs Labs. Je vais le diffuser autour de moi. Merci, continuer à nous informer…

Ajoutez un commentaire

Pas encore membre ? Inscrivez-vous pour laisser un commentaire ! Déjà membre ? Connectez-vous

Tous les contenus, sauf exception signalée, sont sous licence Creative Commons BY-NC-SA