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États-Unis : carnet de bord d’un voyage en terre d’innovation

Le 3 décembre 2012 par Clio Meyer

Je m’appelle Clio et j’ai 24 ans. Cet été, après avoir terminé mon master en géophysique, je me suis rendue aux États-Unis. Partie pleine d’interrogations sur mon futur, j’ai mis le pied dans le monde de l’innovation et de la créativité. Avec un soupçon de numérique, j’ai découvert un monde fascinant. En voici la trame.

L’âge de faire

« Il n’y a aucune expérience que tu aies vécue en n’étant pas absolument au centre » nous dit David Foster Wallace dans son petit essai de poche This is Water. Parfois, il faut s’éloigner de soi et de son environnement pour mieux revenir. Arrivée à la fin de mes études, mon enthousiasme s’est heurté à un mur : le « système ». Je me suis donc tournée vers un « ailleurs » empreint de liberté : les États-Unis d’Amérique.

Sans le savoir, je me suis rapprochée des valeurs des communautés fourmillantes d’innovateurs qui s’escriment à inventer le nouveau bien être social et à renouveler le système en lui injectant des idées nouvelles. Sans le savoir ? Pas exactement… J’ai rencontré Nicolas deux jours avant de partir aux États-Unis cet été. Il ne nous a pas fallu plus de dix minutes pour s’entendre et pas plus de trente pour comprendre qu’on pouvait collaborer. C’est alors que Gayané, rencontrée le lendemain, a déployé son immense répertoire pour organiser un planning de rencontres au fil des étapes de mon parcours. Actifs connecteurs de réseaux, Nicolas et Gayané ont donné un sens à mon voyage…

L’idée : visiter et découvrir, sur les deux côtes des États-Unis, des lieux qui agissent comme des « accélérateurs d’innovation ». À l’Est : le Media Lab, le Fab Lab du MIT et le Laboratory ; à l’Ouest : l’Exploratorium, la d.school de Stanford et plusieurs espaces de coworking à San Francisco. Avec en filigrane, cette grille de lecture : (1) je voulais découvrir ce qui fait l’innovation de ces structures et comprendre comment elles le mettent en place (2) je voulais comprendre d’où vient leur concept et ce qui fait leur évolution (3) je voulais cerner à quelles conditions elles peuvent être mises à l’échelle et/ou s’exporter dans d’autres environnements.

Sur la route…

Je suis arrivée aux États-Unis bien naïve, pensant avoir déjà tout compris de ce qui fait l’innovation aux États-Unis en 2012 : une bonne louche de libéralisme, de grands penseurs extravagants prêts à tout pour garantir de l’originalité, un fleuron technologique inégalable et une pincée de discours creux mais dynamiques, mis en scène par de grosses équipes de communication. J’étais bien loin de la réalité.

La côte Est

Sur la côte Est, mon périple a commencé à Boston où j’ai rencontré Sherry Lassiter, la directrice de programmation du Centre Bits and Atoms du MIT où est né le premier Fab Lab du monde. J’ai vite compris que le modèle d’innovation qui inspire la côte Est des États-Unis reposait sur le terreau des grandes institutions de formation universitaire, la fameuse « Athène de l’Amérique ». Peu après cette visite, j’ai eu le plaisir de rencontrer Beth Altringer, fondatrice du Team Design Studio et enseignante au Laboratory d’Harvard (équivalent américain du Laboratoire à Paris) avant de retourner au MIT visiter le Media Lab.

Les grands pôles industriels et universitaires scientifiques de la côte Est des États-Unis sont confrontés à une question d’apparence simple : que faire… lorsqu’on sait (presque) tout faire ? Après avoir atteint un stade « extrême » de la connaissance et acquis un génie technologique basé sur les puissantes technologies numériques, ces géants ont un nouveau challenge : passer à la pratique.

Les grands centres R&D de Boston ont ainsi amené l’enjeu du faire dans des groupes interdisciplinaires d’étudiants. Pour la plupart, le concept sur lequel sont basés les nouvelles structures que j’ai visités sur la côte Est a émergé au cours d’ateliers ouverts à toutes les disciplines et donnant une très large liberté aux étudiants, autant sur le fond que dans la forme. L’idée de Fab Lab au MIT est née du succès des cours de Niel Gershenfeld « How to Make (Almost) Anything » ; le Laboratory d’Harvard s’est articulé, lui, depuis le début autour du cours « How to Create Things and Have Them Matter » de David Edwards.

Au Media Lab du MIT, l’innovation se situe plus dans la façon de conduire les recherches. On y pratique de la recherche non dirigée et multidisciplinaire. « Ce qui va être important au XXIe siècle, c’est que ce ne sera plus suffisant dans un marché mondial de dire « ce n’est pas mon job ». [...] On devra être multidisciplinaire pour survivre »  prédit Sherry Lassiter. La base du modèle d’innovation sur la côte Est repose sur le décloisonnement des disciplines, l’idée étant de les faire travailler ensemble, en complémentarité et de libérer la manière dont on a conduit la recherche. L’expertise quasi-unique de ces milieux et les moyens mis en jeu permettent des innovations de pointe.

Ce qui frappe lorsqu’on se promène aux alentours du MIT ou Harvard, c’est la concentration d’intellectuels et d’universitaires bourrés d’intelligence. Selon moi, ce qui est essentiel dans le modèle d’innovation de ces campus, c’est moins la multidisciplinarité en elle-même que cette concentration unique d’esprits brillants qu’elle entraine, qui permet la sérendipité dont parle François Taddéi. Plus largement, on peut considérer que la ville agit comme un catalyseur d’innovation(s), dans la mesure où elle presse ensemble une diversité fertile d’acteurs, comme le dit très bien Gonkar Gyatso : « La vie urbaine, c’est la manière dont une ville agit comme une éponge, mélangeant tout ensemble et libérant cette énergie dans le monde« . Le pôle universitaire de recherche n’en est qu’un sous-ensemble.

Rêve américain

À cette étape, la formule du MIT et de Harvard en matière d’innovation me paraissait être la plus puissante. Issue moi-même d’un centre universitaire, j’ai trouvé la recette de recherche non-dirigée et multidisciplinaire révolutionnaire. Je me suis donc attendue à en retrouver à peu près les mêmes aspects sur la côte Ouest. Je me suis d’ailleurs demandée si on pouvait encore aujourd’hui faire une distinction entre les deux côtes, autant du point de vue de l’innovation que de celui des valeurs, portées par des populations de plus en plus rapprochées.

En traversant les États-Unis, force a été de constater que le fameux « rêve américain » pousse encore des millions de jeunes à rejoindre la côte Ouest, qui reste le terreau de projets fous… et visionnaires. En passant par le Parc National du Grand Canyon, une anecdote m’a donné un avant-goût de ce que j’allais découvrir sur la côte Ouest. J’ai visité la maison des frères Kolb, qui ont installé en 1904 un Studio de Photographie en plein cœur du Grand Canyon. Un visiteur se mit à me raconter : « Ils prenaient des clichés des touristes lorsque ceux-ci partaient à dos de mules pour la journée, ils dévalaient la pente jusqu’au fleuve, descendaient la rivière jusqu’au « Jardin des Indiens » où se trouvait la seule eau claire du coin, pour développer les clichés, puis remontaient à la course pour vendre leurs photos aux touristes sur leur chemin du retour. Ils avaient inventé la photo souvenir du parc d’attraction 100 ans avant Disney !« 

La côte Ouest

Après cette traversée, me voici arrivée à San Francisco, dernière étape de mon parcours. Je rencontre Mike Petrich lors de ma visite de l’Exploratorium, puis Joe Cabrera et Sahra Santosha, des entrepreneurs locaux qui me font découvrir l’univers des startups, des espaces de coworking et des hackerspaces de San Francisco. Enfin, je finis par une visite de la d.school, où je rencontre Molly Wilson et Adam Royalty.

Plus qu’un modèle, l’innovation est un état d’esprit dans la baie. Elle émerge de chaque individu qui fait partie d’une communauté où la multidisciplinarité s’instaure d’elle-même. J’appelle cela « l’anthropologie entropique » : la diversité se recrée d’elle-même dans un groupe, de la même manière que la diversité s’instaure d’elle-même dans le vivant pour garantir la survie des espèces. Chaque communauté insuffle des idées à une communauté plus grande, qui, d’échelons en échelons, représente toute la baie de San Francisco. C’est le modèle « bottom-up » pour le processus d’innovation, qui ne se limite pas au cadre académique.

Les valeurs chères à San Francisco que sont l’ambition et la collectivité, les individus foisonnant d’idées – les communautés - et l’environnement en constante évolution pour les accueillir, font de ce lieu un accélérateur naturel d’innovation où les idées fusent et les startups fleurissent. À cela, il faut ajouter qu’il n’y a pas de limite(s) pour un projet, il « suffit » de le tester en vrai. C’est l’apogée du faire et du design thinking, qui permettent une adaptation rapide des initiatives aux besoins réels.

Retour en France

Je rentre en France pleine d’idées et ravie de l’expérience. L’envie de partager ce que j’ai découvert m’incite à me connecter à ce qui ce fait ici, en France. Guidée de nouveau par Gayané et Nicolas, je pars à la découverte de l’écosystème francilien au fil des événements qui rassemblent les communautés. De l’Open Bidouille Camp à l’Ecole d’été du design, en passant par la Cité de la Réussite, les soirées créatives de l’ESPGG, le Coworking Weekend et la Coworking Conference, je me connecte avec des centaines de passionnés… Ici aussi les idées fusent !

Au gré de mes rencontres, je remarque que le modèle d’innovation américain fait naître des étoiles dans les yeux des entrepreneurs français (Liam Boogar, un consultant américain exilé en France, n’hésite pas à dire que nombre de « startups françaises voudraient se mettre à l’américaine« ) Mon voyage suscite naturellement de l’intérêt mais je m’interroge sur la réplicabilité en France de ce qu’ai vu…

Je garde en effet le souvenir d’un écriteau tibétain aperçu à côté d’un temple reconstitué au musée des Beaux-Arts de Boston qui nous dit que « L’art d’un pays reflète sa civilisation et ses idéaux (…) Placé au milieu d’un environnement étranger et antipathique, [il] perd beaucoup de son importance et de sa signification« . J’aime à penser que les stratégies d’innovation sont tout un art, exportables uniquement si elles ressemblent aux communautés qui s’en emparent, c’est-à-dire après une certaine forme d’appropriation.

Aussi, dans la série d’articles qui va suivre, je propose un tour d’horizon des espaces d’innovation et des communautés créatives que j’ai rencontrées, pour revenir sur ce qui en fait grossièrement (selon moi) leurs succès… et leurs échecs. L’occasion d’en tirer le meilleur et de se convaincre que les écosystèmes d’innovation français font aujourd’hui la démonstration qu’ils inventent un modèle qui leur ressemblent. Ce qui en fait sa spécificité et sa force ? À mon sens : son exigence académique, son anticonformisme, sa concentration d’esprits brillants et créatifs… Le voyage ne fait que commencer !

>> IllustrationsClio Meyer (Flickr, CC)

>> Son : (dans l’ordre d’apparition) Timon Bernard, Christian Clavier (Le Pere Noel est une Ordure), Emily Dawn Buckley (au café Linnaeas de San Luis Obispo), joueur de violon électrique écossais au San Luis Obispo Farmers’ Market, Julia Heitner et Will Hand (Measure for Measure par le SF Theater Pub au café Royal de San Francisco), Amy Kucharik (artiste de rue à Harvard Square), choeur de la Chapelle du premier pasteur gay Jeff Johnson, Emile Hirsch (Into the Wild), Clémence Nguon ou La Gazoline (Hit the road jack), carillon musical à vent (chez Rachel Hough).

3 commentaires

  1. richeux le 03 décembre 2012 à 17:41

    I like, bonne continuation !!!

  2. Mikaly RODRIGUEZ-RUIZ le 04 décembre 2012 à 18:23

    Belle introduction pour cette série d’articles :) (et mention spéciale à la présenta’son !)

  3. cecilia le 08 janvier 2013 à 09:33

    Très belle présenta’son. Petite boîte à souvenir que j’aime bien ré-écouter de temps en temps.
    Parce-que ces références sont aussi les miennes.
    Parce que Hit the road jack.
    Parce que SOCIETY MAN ! SOCIETY ! SOCIETY !
    Parce que ta voix est très agréable à entendre.
    Et parce que Gosh ! I’m working hard to live the same …

    Bonne continuation Clio Meyer. En tout cas moi je tiens à l’œil tes réalisations.

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