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Femmes scientifiques : l’Europe va-t-elle prendre le taureau par les cornes ?

Le 24 mars 2011 par Audrey Bardon

L’École des Ponts ParisTech a organisé le 18 mars dernier la conférence « Les femmes dans les métiers scientifiques. Perspectives européennes » animée par Claudine Hermann, professeure honoraire au département de physique de l’École polytechnique et présidente de l’association Femmes & Sciences. Retour sur un bilan mi-figue mi-raisin.

Une trentaine de personnes – dont dix représentants du sexe masculin – se sont déplacées à l’ENPC pour assister au discours de Claudine Hermann sur la situation des femmes scientifiques en Europe. Points communs, particularités, initiatives et perspectives seront abordés par cette militante respectée au discours dynamique et teinté d’humour.

Elle évoque tout d’abord les similarités des pays européens en termes de politique de Recherche : la course à l’excellence, la performance des enseignants-chercheurs calculée notamment sur le nombre de publications, la non-valorisation des activités connexes comme l’enseignement ou la médiation scientifique… « Des règles peu favorables pour les femmes scientifiques qui veulent avoir des enfants », souligne-t-elle. Par ailleurs, on observe un phénomène de « tuyau percé » dans tous les pays européens : les femmes se font rares à mesure que l’on monte dans la hiérarchie. Un discours dans lequel semblent se retrouver plusieurs femmes présentes dans l’amphithéâtre, qui acquiescent aux arguments de la professeure.

France, Allemagne, Portugal et Pays de l’Est : à chacun ses peines

Claudine Hermann donne quelques exemples de particularités nationales : la France est plutôt bien lotie si on la compare à d’autres pays : système de crèches, écoles primaires gratuites, recrutement à des âges plutôt jeunes… Mais la progression du taux de femmes dans la Recherche reste très lente. Un système de quotas serait-il judicieux ? Mme Hermann ne semble pas convaincue : « Le mot quota est presque une grossièreté en France. On croit en l’universalité, que tous les hommes sont égaux. C’est donc très difficile de les imposer ».

Autre inimitié des Français : les études des genres qui analysent la place des femmes dans la société restent quasi-absentes. La Région Ile-de-France a néanmoins mis en place les bourses de l’Institut Émilie du Châtelet pour financer des thèses sur ces sujets. Restent quelques structures en faveur des femmes comme les « missions pour la parité » du CNRS et du Ministère de la Recherche ou le « Comité pour l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes dans l’enseignement supérieur et la Recherche », mais ces programmes sont « un peu en dormance » selon Mme Hermann.

Puis direction l’Allemagne, pour un état des lieux peu brillant, contrecoup d’une histoire tumultueuse : époque Bismarck « pas vraiment féministe » où les grandes préoccupations de la femme se résumaient aux trois K – « Kinder, Küche, Kirche » (« Enfants, Cuisine, Eglise ») -, le Troisième Reich où l’on renvoya les femmes à la maison, la perte des systèmes de garde d’enfants après la chute du Mur de Berlin… « Travailler en ayant des enfants en bas âge est encore très mal considéré ».

Depuis son arrivée au gouvernement, Mme Merkel a bien essayé d’inverser la tendance… c’était sans compter les conservateurs qui ont lancé en 2007 une campagne de presse contre ces « mères corbeaux » jugées égoïstes. « La violence de ces polémiques, c’est quelque chose que l’on aurait plutôt imaginé en France dans les années 1930 ! » Cet esprit couplé à des études longues, au manque de système de garde, à une école primaire ouverte seulement le matin, et à l’obligation de changer de villes tous les cinq ans pour les chercheurs n’aide en rien les Allemandes à envisager une belle carrière scientifique.

« Il y a encore peu de temps, il était interdit de travailler dans la même structure que son mari » ajoute Mme Hermann, créant une vraie consternation dans la salle. Elle tempère en notant la mise en place d’actions comme la présence de femmes déléguées à l’égalité dans les comités de recrutement des universités – « mais à seul titre consultatif », la création du Centre of Excellence Women in Science ou le lancement du « Label Égalité » pour les « bonnes » entreprises.

Au Portugal, le bilan est plutôt mitigé : « Il y a tout de même 43 % de femmes scientifiques dans les universités, mais la majorité sont insatisfaites de l’évolution de leur carrière ». Enfin, Claudine Hermann mentionne le cas épineux des ex-pays communistes, où malgré la présence importante de femmes dans la recherche, la situation économique difficile les cantonne à des postes particulièrement précaires.

Parité dans la Recherche : objectif non atteint pour l’Union européenne

« On observe une sorte d’inertie globale. […] Pourtant, l’égalité homme/femme est un des grands principes de l’Union européenne ». L’Europe ne souhaitait-elle pas, en 2000, rattraper la compétitivité américaine et japonaise en engageant 700 000 nouveaux chercheurs en dix ans ? « Un objectif qui n’est évidemment pas réalisé ! »

Des dispositions ont tout de même été prises, notamment avec la création en 1998 de l’unité « Femme et Sciences » chargée de recueillir et de diffuser des statistiques sur la situation des femmes dans la recherche au sein des pays de l’UE. Ces travaux sont enrichis par le groupe « Helsinki » composé de fonctionnaires nationaux – dont Claudine Hermann est la représentante française. Les rapports produits par l’unité sont de précieux outils afin d’avoir une vue globale sur les enjeux.

Quid des derniers résultats ? La bonne surprise vient de Suisse, plutôt mal partie avec un petit 5 % de femmes en poste à l’université en 1998, passée à 22 % en 2007, contre une hausse de 13 à 19 % pour la France. Pas de miracle, mais de bonnes résolutions : financement de garde d’enfants et de séminaires, mentorat, etc. « Avec une politique volontariste, ils nous sont passés devant ! » Et qu’en est-il du nombre de femmes en fonction du grade ?

Mme Hermann présente alors le diagramme ci-dessous issu du rapport européen ETAN 2001, illustrant la population universitaire de plusieurs États européens sur l’année 1997 – tendances qui auraient peu changées, semble-t-il. Si pour la France et l’Espagne, on observe une chute entre les postes de Maitre de conférences et de Professeur d’Université, les pays germaniques voient leurs femmes scientifiques se volatiliser après le doctorat. « L’obligation de mobilité imposée dans ces pays est difficile à vivre », et pour elles, le jeu n’en vaut pas la chandelle.

Pas de répit pour l’Unité Femmes et Sciences, qui a également présenté un rapport en 2003 sur la situation des femmes dans la recherche privée. Résultat : de gros groupes industriels se sont engagés lors d’une conférence internationale à Berlin à mettre en place des actions en faveur des femmes. Principes moraux peut-être, mais « business case » avant tout, confie la conférencière : qui mieux que des femmes peuvent connaître les attentes des consommatrices ?

Il faut agir pour construire

Pour achever son esquisse, Mme Hermann suggère quelques idées et en appelle « à l’imagination de chacun » pour apporter de nouvelles pistes : « À toutes les femmes scientifiques, je vous conseille de vous associer pour réfléchir ensemble et apporter des solutions ». Elle évoque notamment son implication dans la « Plateforme européenne des femmes scientifiques », qui regroupent plusieurs associations de femmes en Europe.

Quant aux institutions, « il est impératif de récupérer des statistiques sexuées » et « d’être vigilant sur l’image du scientifique et de la recherche véhiculée auprès du public ». Elle n’aura pas manqué de provoquer un éclat de rire dans l’assemblée en présentant une vieille parution du journal du CNRS avec pour Une « Chimie, la magie du quotidien » illustrée par une jeune ménagère béate, spray et chiffon à la main.

L’hilarité de salle ne désenflera pas avec la projection d’un dessin humoristique issu d’un rapport sur la parité dans la science. Un professeur énonce à un singe, un éléphant, un poisson dans un bocal et à un phoque que par souci d’égalité, l’épreuve sera la même pour tous : ils devront tous grimper à l’arbre ! « L’égalité n’est pas forcément une condition suffisante. », explique Mme Hermann.

Elle prend l’exemple de la promotion en fonction du nombre de publications : cela créé un handicap pour les femmes passant par une période de grossesse durant laquelle elles ne produisent plus rien. « Pourquoi ne pas créer des périodes “blanches” ? », propose-t-elle. « Mais on ne sait pas qui dans ce dessin, entre les hommes ou les femmes scientifiques, est le phoque ou le poisson rouge ! »

>> Illustrations : Diagramme de Femmes & Sciences, -Kj., mathieu68 (Flickr, Licence CC)


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