Knowtex Blog

Geoffrey Dorne : du hacking citoyen au design sensible

Le 14 juillet 2011 par Gayané Adourian

Hyperactif sur twitter (@Geoffreydorne), bien connu sur Owni avec son fameux « Vendredi c’est Graphism« , Geoffrey Dorne ne passe pas inaperçu. Quand en plus, on se retrouve au même moment et au même endroit (au Lift France à Marseille) c’est l’occasion parfaite de le rencontrer IRL et avoir une jolie discussion sur le design.

Un designer qui discute

Geoffrey Dorne« Ce n’est pas compliqué de parler de son métier ce qui est plus intéressant c’est d’essayer de voir comment les autres le comprennent. » Pour Geoffrey Dorne, designer, la question du langage est essentielle dans son métier. Il peut travailler sans problème (et avec plaisir) avec des développeurs et des ingénieurs à partir du moment où chacun se comprend. « Lorsqu’il s’agit d’une équipe de designers, on parle le même langage dès le départ, il n’y a qu’à partager. »

Il voit le designer un peu comme un facilitateur voire presque comme un accoucheur de projet. « Il y a tout un aspect pour rassurer, comprendre et expliquer ce qu’on fait avec les gens avec qui on travaille auquel on ne pense pas toujours. » Sans oublier l’objet final, l’aboutissement du projet. Mais pour lui, ce qui compte, c’est d’avoir l’intention de départ et de pouvoir bifurquer en chemin vers la réponse la plus pertinente. « Il ne vaut mieux pas avoir la meilleure réponse trop tôt. » sourit-il.

S’il a commencé par une formation à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs avec une composante graphisme d’un côté et multimédia de l’autre, aujourd’hui, Geoffrey n’est plus seulement un designer graphique. Le côté freelance lui permet de travailler sur de nombreux projets en ne se fermant aucun porte. Par exemple, il est présent sur une grande partie du processus, sur un projet chez Orange Vallée : de la conception au process de design. « Généralement, ce qui est le plus difficile, c’est de se faire comprendre ! J’essaye de mettre beaucoup d’empathie lorsque j’explique quelque chose. » raconte-t-il.

Designer c’est aussi créer du lien

Pour le designer, tout est centré sur l’utilisateur. C’est d’ailleurs le point de séparation avec l’artiste qui peut lui créer un objet sans en tenir compte. « On ne fait pas de projet hors contexte. C’est aussi pour ça que la phase de discussion est importante. » Une grande composante de pédagogie dans le design ? :) D’autant plus que chaque process est différent, qu’il existe des tas de méthodes et qu’on ne peut pas vraiment se représenter physiquement un projet… tant qu’il n’est pas fini ! « La physicalité du projet en cours, s’exprime par les humains qui sont dedans » souligne-t-il. 

Un autre point important pour lui : le lien. Les grosses entreprises ont l’avantage de procurer de la transversalité dans un projet : cela en imprègne sa structure. Pourtant en général, il reste encore beaucoup de liens à créer. C’est à ça, par exemple, que servent les temps libres de Google : rassembler des salariés sur des projets qui leur tiennent à cœur. Il note le même manque dans le cas des événements. « Beaucoup d’intelligence est générée à ce moment, un immense potentiel de sources d’idées mais tout ceci est stocké et meurt en quelque sorte. » L’augmentation des réunions post-it montre d’ailleurs un petit changement à ce niveau. 

Post-it Lift

Des blogs pour parler du design

En parallèle, Geoffrey est aussi un blogueur prolifique et très régulier. Il fait de la veille sur tout, sauf sur le design. « Je suis très intéressé notamment par les maths et les sciences cognitives qui ouvrent plein de portes. » Pour autant, sur son blog Graphism.fr, il poste trois articles par jour depuis deux ans (#respect) à propos du design. Au menu : actualités et analyse, avec une part croissante de cette dernière. « Je m’adresse en priorité à ceux qui veulent en savoir plus sur le design. » Il insiste également sur l’enrichissement que procurent les commentaires, riches et variés, qui lui donnent d’autres pistes et sources qu’il n’avait pas forcément vu.

Avec « Vendredi c’est graphism », il expérimente également d’autres format et temporalité : la synthèse. « Au début je ne faisais que de la veille et petit à petit j’ai pris de la hauteur pour faire des analyses et insister sur les tendances que je voyais ressortir. » Par exemple, il capte en ce moment les signaux faibles qui annoncent un retour à l’objet. A l’heure actuelle, le design d’objet est encore très ancré sur « l’aspect » et pas assez sur la forme et l’expérience de l’objet mais la tendance évolue. Si on revient un peu en arrière, on a d’abord eu la vague du numérique, puis du tactile et de la gestuelle. On se dirige maintenant vers l’haptique, un mot qui désigne le toucher d’objet physique pour donner ou avoir de l’information.

galerie geoffrey dorne

Dans sa démarche, Geoffrey s’adresse également aux sociologues et travaille avec eux. Un parallèle avec la période post-moderne est intéressant. « On vit une transition entre l’époque moderne du « self made man » structurée par une hiérarchie pyramidale, et une évolution vers quelque chose de plus horizontal. » Autre changement perceptible, la technique ne nous fascine plus. C’est l’expérience qui produit de l’émerveillement.

Du coup, notre rapport à l’objet bascule complètement en même temps que le rapport à l’autre et au groupe. « On observe de plus en plus de communautés non hiérarchisées mais qui fonctionnent plutôt sous forme de groupes. » La technologie de l’informatique est mise en vis-à-vis avec le côté vivant de l’objet. « On peut intégrer une sorte de bienveillance dans l’interface et réintroduire du lien grâce à ça. » Un exemple ? Notre téléphone qui nous indique qu’on n’a pas appelé notre grand-mère depuis 3 mois…

Donner du sens : l’éthique et le hacking

Pendant les conférences de Lift, le thème de l’éthique a été abordé mais pas vraiment creusé. Pourtant, pour Geoffrey, c’est un aspect essentiel. Dès son projet de diplôme de l’ENSAD, il avait travaillé sur le « hacking citoyen » : intégrer le hacking dans des process de design pour entamer une réflexion dessus et faire des propositions pour aider le citoyen à garder ça liberté. « L’idée, c’était de détourner le système de surveillance mis en place par l’état pour que les citoyens puissent choisir.»

Par exemple, il invente une veste à capuche infra-rouge qui empêche le visage d’être filmé en éblouissant les caméras avec de la lumière infrarouge – invisible à l’œil humain mais pas à celui des caméras. Le designer doit aussi inclure une notion de responsabilité et surtout prendre conscience de son travail. « On crée pour quelqu’un ou un ensemble de personnes, dans un certain contexte. »

hacking citoyen

Pour lui, il est évident que l’utilisateur doit avoir une contrepartie sur les informations qu’il donne de lui même ou par le système de tracking. Au moins, qu’il sache explicitement ce qu’il a donné et quand. Geoffrey est persuadé que les hackers, ceux qui n’ont pas peur de la technique, prendront une part de plus en plus importante dans notre société. Il prend l’exemple des révolutions arabes ou de la guerre en Libye, au cours desquelles les Etats n’étaient pas capables d’utiliser Internet pour contrer ce qui arrivait. Leur solution : tout couper pour pouvoir maîtriser. « Mais si un jour l’Etat peut maitriser cette technologie, il faut qu’il reste des hackers ».

Hacker c’est aussi et surtout comprendre comment ça marche, s’approprier les technologies et leur environnement. Ce n’est pas le tout de savoir utiliser un objet technologique, savoir ce qu’il y a « sous le capot » est aussi très important…même si aujourd’hui très peu de gens le savent. Sans aller jusqu’à dire que pour survivre aujourd’hui il faut savoir programmer – tous les citoyens ne peuvent pas devenir des hackers aguerris – on peut tout de même apprendre les bases comme on pourrait apprendre à lire ! :) La comparaison de notre époque avec celle de l’apparition de l’alphabet est intéressante de ce point de vue là.

Pour autant, aujourd’hui ce n’est pas encore un handicap de ne pas savoir programmer même si de plus en plus, certains commencent à coder dans leur métier… dont les journalistes et les designers. Peut-être parce qu’on se sent plus libre si on sait programmer. Pour l’usage, ce sont les adolescents et leur façon d’utiliser le numérique qui servent de laboratoire.

Il n’ont globalement aucune idée de comment ça marche techniquement (avant on savait plus ou moins ce qu’il y avait dans un ordinateur) et pourtant… ils ont une certaine « logique numérique » intégrée dans leur réflexion. Un degré d’attention relativement limité mais en contrepartie notamment, la faculté d’être multitâche. Geoffrey leur fait confiance : « Ils ont une plus grande sensibilité dans le rapport à l’autre avec le numérique ».

Pour aller plus loin

A Lift France, Geoffrey a présenté son projet de recherche, neen, sur lequel il a tout développé de A à Z . A lire ici aussi.

>> Illustrations : Photos Knowtex (licence CC) et Geoffrey Dorne

Ajoutez un commentaire

Pas encore membre ? Inscrivez-vous pour laisser un commentaire ! Déjà membre ? Connectez-vous

Tous les contenus, sauf exception signalée, sont sous licence Creative Commons BY-NC-SA