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« Grenoble, ville augmentée » : la visite culturelle de demain ? 

Le 13 avril 2011 par Audrey Bardon

Mais que fait cette jeune femme, casque sur les oreilles et regard captivé, qui pointe son iPhone en direction de la place Saint-André ? Ce comportement ne sera peut-être plus aussi étonnant d’ici quelques années. Pour l’instant, il s’agit d’une toute nouvelle expérience proposée par le CCSTI de Grenoble, la Casemate : « Grenoble, ville augmentée ». L’idée ? Tester une visite culturelle enrichie, s’appuyant sur une technologie en vogue, la réalité augmentée.

Tout est parti d’une première rencontre entre la Casemate et les ingénieurs de l’INRIA Grenoble – Rhône-Alpes dans le cadre de l’exposition « Tous Connectés ? Enquête sur les nouvelles pratiques numériques », lancée en 2010. Le principal objectif du centre lors de cette exposition était de susciter le questionnement du public sur ces technologies numériques qui se fondent petit à petit dans notre quotidien. Parmi elles, la réalité augmentée qui consiste à mêler réel et virtuel, de manière à « augmenter » notre perception. Observer le monde qui nous entoure – à travers un écran – prend une toute nouvelle dimension lorsque sons et images sont ajoutés en temps réel au paysage. Ce qui n’a pas manqué de séduire les visiteurs de l’exposition.

« Nous avons voulu alors pousser l’expérience plus loin, raconte Laurent Chicoineau, directeur du CCSTI. Sortir des murs… » Pourquoi ne pas créer une visite en extérieur qui utiliserait la réalité augmentée ? Il n’était pas question ici de produire une simple animation, mais de réaliser une véritable étude d’usages pour comprendre les enjeux liés à cette technologie. Une « activité R&D » du CCSTI en quelque sorte. La Casemate et l’INRIA se sont donc lancés dans l’aventure, rejoints ensuite par deux autres partenaires : le GRESEC (Groupe de Recherche sur les Enjeux de la Communication) de l’université de Stendhal et l’Office du Tourisme de Grenoble.

Sons augmentés et mobilité

« Grenoble Ville Augmentée » s’appuie sur la réalité augmentée mobile – en plein boom avec la démocratisation des smartphones. Pour un lieu donné géolocalisé, il est possible d’y associer des informations virtuelles, qui seront immédiatement transmises à l’utilisateur. Aucune recherche à effectuer. Le GPS et la combinaison de capteurs intégrés se chargent de tout. À condition qu’une petite application soit là pour les aider… Et c’est principalement sur ce type d’applications que travaille l’équipe WAM (Web, adaptation et multimédia) de l’INRIA qui a participé au projet. À leur actif : des systèmes de guidage audio en temps réel sur iPhone permettant d’améliorer l’autonomie des citoyens, et plus particulièrement des personnes déficientes visuelles.

« En assistant à une démonstration à l’INRIA, raconte Laurent Chicoineau, on s’est tout de suite dit qu’il y avait quelque chose à faire dans le domaine culturel ». Un enthousiasme partagé par Jacques Lemordant, chercheur au sein de l’équipe WAM, pour qui la réalité augmentée peut « participer à la sauvegarde de l’héritage culturel ». Médiateurs, ingénieurs et professionnels du tourisme ont alors travaillé conjointement pour aboutir à une application sur iPhone inédite : aux rues et monuments de la ville observés à travers l’écran du smartphone, viennent se superposer des informations virtuelles, sonores ou visuelles, créées par l’équipe.

Le système guide le promeneur à travers les rues de Grenoble et indique par une flèche les points d’intérêts à visiter. Un clic suffit pour obtenir textes et vidéos explicatifs. Mais là où le système joue sa plus belle carte, c’est en termes de production sonore. « Notre application mise beaucoup sur l’audio, commente Jacques Lemordant. C’est un peu ce qui nous distingue de la plupart des visites existantes en réalité augmentée ». Des ambiances réalistes ont été recréées pour donner une véritable dimension à la visite et un effet « hollywoodien ». Près de la statue du chevalier Bayard, les pas d’un cheval feront sursauter les expérimentateurs. Plus loin, musique des années folles pour une ambiance rétro devant l’un des plus vieux bars de Grenoble. Les audioguides classiques prennent un sacré coup de vieux ! L’appareil restitue des sons en 3D spatialisés, pour une immersion totale à travers les époques : le carillon de la vieille église réagira aux mouvements, tantôt dans les graves, tantôt plus aigus, au point qu’il devient difficile de savoir si tout cela est réel ou non.

Une étude d’usages avant tout

Le projet va bien plus loin qu’une simple expérimentation technique. « Il ne suffit pas de penser la technologie ou les contenus, précise le directeur du CCSTI, il faut aussi comprendre les usages et leur place dans des processus de médiation. ». Huit visites ont été organisées dans ce but, mobilisant près d’une centaine de citoyens curieux. Rendez-vous à l’Office du Tourisme pour le prêt d’un iPhone, petite flânerie « augmentée » à travers Grenoble, et fin de parcours à La Casemate pour un focus groupe. C’est là que le GRESEC entre en jeu : étudiants et chercheurs sont maintenant chargés d’étudier les opinions recueillies, avec à la clé un rapport d’étude prévu pour juin 2011.

Très bien pour le « grand public », mais qu’en disent les professionnels ? Une séance leur a été consacrée durant laquelle médiateurs et guides touristiques ont fait part de quelques inquiétudes. Les craintes sont semblables à celles des professeurs qui voient d’un mauvais œil l’entrée du numérique dans leurs cours ou celles apparues lorsque les musées ont mis en ligne leurs collections. « Les gens se passeront de nous », « Ils resteront scotchés à leur iPhone »… mais cela pourrait aussi attirer un nouveau public et enchanter les habitués blasés. Pour le directeur du CCSTI – premier concerné – « Le médiateur aura toujours un rôle central, qui va surement évoluer… »

Vers une visite augmentée plus poussée

Les premiers retours évoquent principalement des faiblesses en termes de contenus et de scénarisation. « Nous avons fait choix d’une visite historique classique. Mais on pourrait très bien imaginer une véritable fiction interactive ». Un jeu participatif dans les rues grenobloises, un polar immersif ou une découverte de l’environnement urbain à travers une démarche écoresponsable… Les idées ne manquent pas ! Il est aussi question de transformer cette activité individuelle en un moment d’échanges entre les participants : proposer des rendez-vous et discussions ou ouvrir à la contribution des riverains qui commenteraient et ajouteraient des informations.

Côté technique, Jacques Lemordant et son équipe aimeraient développer un système sonore « quasi indistinguable d’une source réelle ». Reste la question – « surement la plus importante » – de l’accès à la technologie. Le CCSTI lui-même s’est retrouvé à court d’iPhones devant un panel plus large que prévu ! Cela n’a pas terni pour autant la bonne humeur générale. Laurent Chicoineau confesse en toute humilité : « On a bien conscience que cela n’est pas généralisable pour l’instant. On reste sur de l’expérimental ». Mais qui sait, dans quelques années, les « promenades augmentées » seront peut-être un passe-temps ordinaire, et Grenoble en sera l’un des précurseurs…

>> Illustrations : photographies réalisées par ilan ginzburg ©, infographie de INRIA/Equipe WAM ©

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