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Jean-Christophe Feraud & Denis Delbecq : Internet, innovation, Libération

Le 9 juin 2011 par Gayané Adourian

Denis Delbecq est journaliste tout comme Jean-Christophe Feraud. Des points communs à la pelle et pourtant, ils ne se connaissent pas. Je les ai rencontrés à quelques semaines d’intervalles et leurs discours se complétaient tant qu’il fallait une première rencontre virtuelle… avant la vraie !

Des journalistes de l’internet

Internet ? Denis Delbecq trempe dedans depuis ses débuts dans le journalisme alors qu’il travaille chez Science & Vie Micro (la presse informatique). « A l’époque, en 1994, on payait à l’heure » se souvient-il. Il en parle, publie sur le web, co-réalise l’un des premiers dossiers en 1994 comprenant une partition de Bach numérisée et un tableau du Vatican.

Lorsque le groupe de SVM se fait racheter, Denis se lance dans l’univers des quotidiens. D’abord intégré dans la rédaction du Monde Interactif, il dirige le supplément du Monde et participe à la première formule professionnelle du journal sur le web.

À cette époque, Internet est un vrai laboratoire d’innovation.  « C’était vraiment un univers très créatif… et puis le business est arrivé vers la fin des années 90 et pas mal de choses ont changé. ». A noter : en avril 2000, il participe au dossier du Canard enchainé coordonné par Marc Laimé intitulé « L@ folie Internet, l’envers de la toile. »

Le parcours a des similitudes avec celui de Jean Christophe Feraud. Après des études en histoire de la presse (IFP) et histoire des médias, il rejoint le quotidien La Tribune entre 1990 et 1993. Il voit arriver Netscape, Yahoo! (« THE moteur de recherche » de l’époque), Altavista. A l’époque, le traitement du web est très marginal. «  On ne voyait pas que le numérique allait tout traverser pour devenir un méta-média. » souligne-t-il.

Il est ensuite débauché par Les Echos avant de se consacrer entièrement à l’Internet entre 1998 et 2000. Lorsqu’il est invité par les entreprises de la Silicon Valley, il constate que ces start-up sont des multinationales en gestation… Il s’intéresse à Google, moteur de recherche qui vient de se lancer en 1998 et réalise la première interview de Sergey Brin pour un journal français (L’Expansion) ! À l’époque, le web est lent et on essaie de copier les média traditionnels… Globalement, il y a très peu de réflexion sur la manière dont la technologie transforme le métier de journaliste.

L’innovation avec Libération

L’un comme l’autre mettent Libération en haut du panier. Pour Denis, qui l’a quitté, ce journal offre une vraie liberté intellectuelle. Pour Jean-Christophe qui le rejoint, c’est LE journal où il pourra de nouveau s’exprimer. Quand il découvre ce journal, en 1982, il lui fait l’effet d’une bombe dans la presse de l’époque, tant sur le fond que sur la forme. Le mode magazine, les titres de unes qui « déchirent », l’irrévérence permanente… « C’était Groland avant Groland » sourit-il.

Lorsqu’en 1973 Serge July fonde ce journal politique, il comprend que la société change et qu’il faut raisonner avec elle. Ce sera par exemple le premier journal qui s’intéresse au mouvement écolo, considéré  à l’époque comme un débris de l’extrême gauche. Puis le terrain des luttes se déplace et il faut lutter contre le lobby nucléaire tout puissant. Avec l’élection de François Mitterand, Libé incarne le journal du changement (dans une société bloquée) : il devient LE laboratoire de la presse.

Cette idée de laboratoire se retrouve dans le discours de Denis Delbecq. Il fait le constat que le journal a toujours joué un rôle d’entrainement pour toute la presse quotidienne, se rapprochant plus ou moins d’un laboratoire d’innovation médiatique. Depuis 1973, date de création du quotidien, celui-ci joue un rôle moteur. Son grand atout ? La capacité à fédérer toute la rédaction lorsqu’il y a un GROS événement… et faire travailler ensemble des gens de domaines et de culture très différents.

Toutefois, cette créativité semble avoir raté le coche du numérique. Le Monde a par exemple été beaucoup plus ambitieux avec le développement des webdocumentaires. Le premier, Voyage au bout du charbon, est sorti le 22 décembre 2008 et depuis, le journal s’est positionné là-dessus. «Un formidable travail du photographe Samuel Bollendorf et d’un collaborateur de Libé à Pékin, Abel Ségrétin».

À propos du numérique, Jean-Christophe n’hésite pas à dire qu’ils sont en retard aujourd’hui chez Libé. « C’est un journal qui vieillit avec son lectorat. » Son arrivée là-bas, avec sa culture numérique devrait participer à la mutation…

Les pages Terre de Libé

Lorsque Denis Delbecq arrive à Libération, il est intégré au service Science. « Être à Libé était un rêve de journaliste. Je voulais y être sans oser l’imaginer » confie-t-il. Passant ensuite au service Science et environnement, il a l’idée de lancer les pages Terre… qui voient le jour en 2003.

Le but : parler de l’environnement au sens large (climat, pollution, etc.) en mêlant science, économie, société et politique. La force du service : réunir des journalistes scientifiques « purs » et des sensibilités écolos. « Dans mon équipe, l’enjeu se situait surtout en terme de dialogue entre ces deux communautés ! ».

En novembre 2006, Laurent Joffrin provoque la fusion des services Économique et Terre alors que Denis, passé huit mois plus tôt rédacteur en chef adjoint du site web, militait pour un couplage des pages Terre avec les pages Internationales. Ce service Eco-Terre est celui que vient diriger Jean-Christophe Feraud.

Son premier contact avec les questions environnementales ? 2001. À  la sortie du rapport du GIEC. Il travaille pour La Tribune sur le climat, les énergies renouvelables, le pétrole, le nucléaire… « Mon background dans les nouvelles technos ne m’a pas trop servi sauf pour m’informer, notamment via les blogs. ».

Fukushima vue d’Internet

Fait remarquable, l’audience d’Effets de Terre a doublé en mars avec l’accident de Fukushima. C’est la deuxième fois que cela lui arrive, la première s’étant produite après un post sur Claude Allègre et son livre L’Imposture Climatique… Denis remarque que ses lecteurs sont plutôt « spécialisés » (des journalistes, des experts, des représentants ou membres d’ONG) mais que les internautes un peu moins pointus s’expriment dans les commentaires. Il constate en même temps qu’il est peu cité par les blogueurs alors que les journaux en ligne n’hésitent pas à le référencer.

« On s’expose en s’ouvrant aux commentaires mais c’est le jeu. » Il a d’ailleurs publié sa première lettre ouverte en prenant un droit de réponse s’étant senti attaqué dans sa façon même d’être journaliste à propos de son traitement de Fukushima. Plus généralement, il considère que la plupart des médias n’ont pas été à la hauteur avec des titres catastrophistes, un manque d’explication et de clarté. « Il y a un vrai problème à Fukushima, mais il ne faut pas exagérer. » (Voir sa réaction ici).

De son côté, Jean-Christophe met en avant le rôle de Twitter. « Les gens s’en sont servi pour raconter en temps réel ce qui se passait. Le réseau a été un vecteur d’information pour contourner le discours officiel. » A tire d’exemple, au début de l’événement, le correspondant des Echos au Japon racontait ce que transmettait les autorités et il y avait un vrai décalage avec ce qui pouvait être perçu via Twitter.

« On avait une sorte de double perception de l’actualité : très lointaine et distanciée par rapport aux correspondants embeddés. » remarque-t-il. Le temps réel venant de l’information citoyenne change notre manière de travailler mais peu dans la presse l’ont compris ». Pourtant, elle ne remet pas en cause le statut du journaliste, Twitter est un pourvoyeur d’infos bien plus efficace qu’une agence de presse.

Des journalistes blogueurs

Depuis 2007, Denis Delbecq est retourné à la vie de pigiste. Il n’aime pas les casquettes et préfère éviter tout épithète « Je ne suis pas journaliste scientifique mais un journaliste qui s’occupe beaucoup des sciences et de l’environnement ». A ce titre, il ne fréquente pas les associations de journalistes scientifiques. « Je m’intéresse à l’environnement et à la science par leur aspect mondialisé et transversal : tout le monde est concerné. On ne peut pas, à mon avis, saucissonner les sciences, l’économie et la société qui sont complètement liées. »

Il pige pour des journaux comme Terra Eco, la Recherche mais aussi Le Temps, l’Express et le Monde des Ados. Son blog, ouvert en 2005 alors qu’il était à Libé a fait partie des tous premiers affiliés au quotidien. Pour lui, l’interaction avec les lecteurs est cruciale. En partant du journal en 2007, il a choisi d’emporter son blog avec lui et constate maintenant qu’il lui sert dans sa veille. Il fait parti des blogs de référence, comme le sont ceux de Sylvestre Huet (Science²) et Pierre Barthélémy (Globule et Télescope).

Aujourd’hui Denis cherche à développer son blog en anglais, car il a constaté que nombre de ses lecteurs ne venait pas de France… Il aimerait également travailler pour un média anglais mais s’auto-censure pour l’instant. Étiqueté journaliste science et environnement, il aurait préféré ne parler que d’environnement mais, aujourd’hui encore, ce n’est pas un sujet suffisamment sexy… ou vendeur. Ce sont les sciences qui le font vivre.

« Le blog c’est la liberté ! » Jean-Christophe Feraud n’hésite pas à dire qu’il s’est réinventé. Même s’il est plutôt considéré comme un journaliste techno, le blogging et Twitter ont changé sa manière de concevoir le monde, son métier et le rapport aux gens. Pour pouvoir le rencontrer, quelques DM sur twitter ont suffi… #cool

Pour lui, on va vers un mix complet entre le papier et le numérique. Le quotidien est quasiment un format obsolète car, pessimiste (ou réaliste) il soutient que dans 5 ans il n’y aura plus de quotidiens tels qu’on les connait actuellement. La presse papier dispose de peu de temps pour se familiariser avec la culture numérique et réinventer son modèle économique.

C’est son blog qui l’a fait arriver à Libération, c’est par Twitter qu’il s’est fait connaître… mais au bout de 2 ans de blogging, il est épuisé. « Bloguer, c’est un sport de combat ! Je ne sors qu’un billet par semaine mais il est très fouillé.» Il faut donc que quelque chose change. Son arrivée à Libé le sort de l’impasse et lui permet de réinventer quelque chose. Peut-être une autre manière de bloguer. «  Je suis persuadé que le blogging a sa place dans les journaux, d’autant plus que quand on est solitaire, on s’épuise. » Faire partie d’un journal – ou d’une communauté – peut permettre d’éviter ça.

« Ce qui est génial, c’est que le métier peut renaitre à la marge ». Du coup, il plonge dans la transformation, s’investit sur les nouveaux médias, devient blogueur, rencontre Nicolas Voisin d’OWNI… Pour lui, le numérique est une manière de ré-éxister… sans oublier des fondamentaux : sortir, voir des gens. « Tout l’écosystème est chamboulé avec la bulle internet. Les journalistes ont perdu une partie de leurs repères. »

Denis réfléchit également aux nouveaux modèles de journalisme. Pour lui, le problème de la presse en ligne est le même que celui de la presse papier : un problème de qualité. « Je pense qu’il faut faire payer l’information sur internet mais en même temps il faut en donner aux gens pour leur argent ». Le Canard Enchainé, tout comme Médiapart apportent quelque chose d’unique, qu’on ne trouve pas ailleurs. C’est leur force.

>> Illustrationssergio m. mahugo, Adobe of Chaos (Flickr, licence CC)

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