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Jean-Michel Besnier : « La culture scientifique est fondamentale pour pacifier les relations entre la science et les citoyens »

Le 24 août 2012 par Florent Lacaille-Albiges

Jean-Michel Besnier a travaillé de 2009 à 2011 au ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche où il a développé les actions « Science(s) et Société ». Dans cet entretien, il tire un bilan critique de cette expérience et évoque la gouvernance de la culture scientifique.

Quel est votre parcours dans la culture scientifique ?

Je suis professeur de philosophie à l’Université Paris-Sorbonne mais j’ai un profil assez interdisciplinaire, ne serait-ce que parce que ma spécialité tourne autour des sciences cognitives. En 2008, j’ai participé à la rédaction de la SNRI (Stratégie Nationale pour la Recherche et l’Innovation). Après cette implication perçue comme probante dans la rédaction de la partie science et société de la SNRI, j’ai été recruté en 2009 par le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche pour créer et animer un secteur nouveau : le secteur sciences et société. Celui-ci est rattaché à la Direction Générale de la Recherche et de l’Innovation, la principale direction du ministère. Mais ce travail au ministère ne correspondait pas vraiment à mes convictions et j’ai démissionné début 2011.

Quelle était votre mission au ministère de la recherche ?

Mon travail était apparemment simple : je devais définir des stratégies et des orientations pour la culture scientifique en France. Le ministère a traditionnellement un rôle important dans la culture scientifique : il est en charge des CCSTI (centres de culture scientifique technique et industrielle), il subventionne des associations comme Planète-Science, les Petits Débrouillards ou la Main à la pâte, il agit dans l’organisation de la Fête de la science. Mon travail c’était de définir une stratégie du ministère dans ces actions.

En réalité, on m’avait aussi sollicité pour consacrer le désinvestissement de l’État sur ces dossiers. Rapidement, j’ai dû mettre en place un « pôle national de référence » pour assurer la dimension opérationnelle de ces initiatives. La politique générale du gouvernement de l’époque était de créer des agences autonomes pour diriger le coté opérationnel. Le ministère se contentait pour sa part de définir la stratégie et d’évaluer l’efficacité de ses recommandations.

De nombreuses agences de moyens ont été ainsi créées par ce gouvernement : ANR pour la recherche, AERES pour les universités et dans notre cas Universcience, l’organisme issu de la fusion de la Cité des sciences et du Palais de la Découverte. Le choix d’Universcience fut immédiatement contesté par les acteurs car il paraissait traduire une complaisance gouvernementale à l’égard d’un grand établissement promu comme tutelle de l’ensemble des structures exerçant la même mission au niveau local. Le conflit d’intérêt était prédit comme inéluctable dès lors qu’Universcience aurait à intervenir dans l’élaboration d’appels à projets auxquels il répondrait également.

Quel est pour vous le rôle de la culture scientifique ?

La réponse n’est pas exactement la même pour moi et pour le ministère. Pour moi, la culture scientifique n’a jamais été spécifique, c’est de la culture avant tout. À mon sens, faire des êtres cultivés fait partie de la mission d’un État. De plus, en démocratie la culture et la technique ont pris une importance considérable, nous ne pouvons pas nous satisfaire d’un déficit d’information sur ces sujets. Il y a donc un travail d’information et d’acculturation à faire. La culture scientifique et technique est fondamentale pour pacifier les relations entre la science et les citoyens.

Actuellement, le ministère devrait avoir à gérer les débats socio-scientifiques sur les nanotechnologies, les ondes électromagnétiques, la biologie de synthèse, etc. tout en faisant face au désintérêt actuel des jeunes pour les études scientifiques. Cependant, l’objectif principal du ministère n’est pas de cet ordre : il s’agit avant tout de développer les secteurs économique et industriel, directement liés à l’innovation technologique. C’est pourquoi, la façon de gérer les débats socio-scientifiques est si souvent biaisée en faveur des entreprises. Quant au problème du manque d’étudiants dans les filières scientifiques, il n’est jugé alarmant que dans les domaines où l’on attend de l’innovation.

Cette préoccupation au demeurant légitime pour le développement économique est difficilement compatible avec la démarche désintéressée de beaucoup d’acteurs de la culture. Une opposition apparaît inévitablement entre les différents objectifs. Un exemple : lors du débat sur les nanotechnologies est apparu un hiatus entre consommateur et citoyen. Le premier avait à cœur d’interroger les nanos sous l’angle de leur nocivité possible, tandis que le second se demandait si l’investissement de l’État et des industriels dans ce domaine correspondait à un projet de société souhaitable. L’État n’a pas compris que prétendre répondre au premier, ce n’est pas forcément satisfaire la demande éthique du second.

Comment situez-vous la culture scientifique dans le paysage culturel  ?

La culture scientifique fait partie de la culture. D’ailleurs, au niveau institutionnel, Universcience est à la fois sous la tutelle du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche et sous celle du ministère de la culture. Au niveau historique, il faudrait remonter au XIXe siècle et au positivisme pour retracer l’histoire de la séparation entre les sciences et les humanités : aujourd’hui, on paie les frais de cette séparation… Il faut convaincre de la nécessité de réintégrer dans la culture – au sens humaniste – les sciences et les techniques. C’est un travail qui est en gestation. On commence à intégrer des enseignements appartenant au registre du binôme science et société (histoire et philosophie des sciences, éthique, épistémologie) dans les filières scientifiques.

Quel est pour vous le lien entre la culture scientifique et la recherche ?

Il y a un lien extrêmement fort. L’identification d’un objet de recherche est toujours liée à un contexte de culture scientifique et technique. C’est vrai pour les sciences humaines comme pour les sciences « exactes ». En histoire, il y a un livre qui fut très connu en 1968, Du passé faisons table rase de Jean Chesneau, qui analyse la construction des objets de recherche. Jean Chesneau conclut, par exemple, que le choix d’une recherche sur « La femme chez les phéniciens » ne correspond pas à une augmentation soudaine des connaissances sur le sujet, mais est lié à des enjeux contemporains. L’histoire du passé obéit aux enjeux du présent et à l’orientation des lutes destinées à ouvrir l’avenir.

Un autre exemple : selon la biologiste américaine Evelyn Fox-Keller, la recherche intensive sur le noyau de la cellule plutôt que sur le cytoplasme appartient à une société machiste. Je ne reprendrais pas ses arguments ; mais il est certain que le tout-génétique fait partie d’une certaine culture scientifique : une culture qui prédispose à prêter attention à un objet plutôt qu’à un autre, à filtrer ce qui mérite d’être connu et ce qui restera hors-champ de la science.

Quels sont les changements dans le milieu de la culture scientifique ?

Le grand changement, c’est d’abord le changement d’interlocuteur issu du désinvestissement de l’État. Concrètement, le ministère a dit aux acteurs : « Il n’y a plus d’argent dans mes caisses ! Allez voir Universcience à qui j’ai tout transféré ». Les centres de science se sont donc tournés vers les régions qui les finançaient déjà largement, en retirant tout crédit à l’État. Cela a donc complètement lié le développement des centres aux politiques régionales. Ils ont perdu l’espoir de faire face aux impératifs de leur région grâce à l’aide de l’État.

Ces changements de gouvernance ont également nuit aux coopérations intra et interrégionales. Quand l’État était aux commandes, il impulsait des orientations régionales avec les Directions Régionales pour la Recherche et la Technique (DRRT). Il contribuait grandement à tramer le tissu de la culture scientifique et technique qui permettait des coopérations. Les DRRT ont perdu beaucoup de leurs attributions (et l’essentiel de leur enveloppe budgétaire) et cela a beaucoup fragilisé le réseau régional de la culture scientifique.

>> Illustrations : jlavadou (ActuSF.com, ©), Packt like (Flickr, CC)

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