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Joëlle Le Marec : « L’objectif de la Cité des Sciences était de changer le rapport d’une population aux sciences »

Le 27 août 2012 par Florent Lacaille-Albiges

Joëlle Le Marec est professeur en sciences de l’information et de la communication, spécialiste des musées et de leurs publics. Elle explique comment les choix politiques ont influencé les musées de sciences.

Quel est votre lien avec la culture scientifique et technique ?

J’ai commencé par des études de science et d’histoire de l’art. J’ai donc réalisé mes premiers travaux dans le domaine de la restauration des peintures pour les musées d’art. À la même période, je suis entrée à la Cité des Sciences comme animatrice. Cette expérience m’a amené à reprendre des études en muséologie. Aujourd’hui, je suis professeur en sciences de l’information et de la communication. Ce qui m’intéresse, ce sont les liens entre une population et ses musées.

En tant que scientifique débutante travaillant dans des musées, j’ignorais presque tout de la réflexion en muséologie des sciences jusqu’à qu’à la création de la Cité des Sciences en 1986. À cette date, il était impossible de ne pas voir le lien entre politique et culture scientifique. Le projet de création a été assumé comme un projet politique de diffusion des savoirs scientifiques : l’objectif de la Cité des Sciences était de changer le rapport d’une population aux sciences.

Comment la Cité des Sciences a-t-elle répondu à cet objectif ?

Un des choix de la Cité des Sciences a été de développer une muséologie thématique plutôt que disciplinaire. Aujourd’hui, on dirait que ce sont des thèmes socio-scientifiques : énergie, milieux, etc. Mais il restait aussi des expositions disciplinaires : mathématiques, astronomie, géologie… Outre cette thématisation, il y avait un mot d’ordre : l’interactivité, qui correspondait à une politique de culture scientifique. L’idée était de rendre les gens acteurs de leur apprentissage. De fait, cela correspond à la création des centres de culture scientifique technique et industrielle (CCSTI) en région. Les premiers ont ouvert notamment à Grenoble et à Marseille. L’objectif était d’ancrer la culture scientifique dans une certaine actualité scientifique et dans le vécu des visiteurs plus que dans le patrimoine.

Quels sont les relations entre politique et musées de science ?

Les liens avec le politique ne sont pas toujours aussi évidents. Ils sont assez faciles à voir dans les moments de création comme dans les années 1980, mais plus difficiles à repérer dans les rénovations qui ont suivi à partir des années 1990. Cependant, il y a aussi des réflexions politiques sur la façon de rénover. Quelques années après la création de la Cité des Sciences, il y a eu un grand chantier de rénovation dans toute la muséologie scientifique. C’est le Muséum National d’Histoire Naturelle qui a commencé avec la rénovation de la Grande Galerie, puis le Musée des Arts et Métiers a entamé sa rénovation et même la jeune Cité des Sciences a réfléchi à une actualisation. Aujourd’hui, on est dans la queue de comète de cette dynamique. Depuis 1990, pratiquement tous les Muséums se sont rénovés successivement.

Dans le cas du Muséum, les enjeux patrimoniaux ont beaucoup compté lors de la rénovation à cause de l’importance des collections et de l’histoire du lieu. Mais elle a permis l’émergence des enjeux environnementaux avec la salle des espèces disparues et tout le deuxième étage où la place de l’homme dans son milieu est questionnée. À la fin des années 1980, l’écologie n’était pas un sujet aussi porté que de nos jours mais c’était le début de son apparition sur la scène politique (1). D’ailleurs en 1989, la Cité des Sciences se demande si elle doit faire une exposition sur l’environnement et de quelle manière.

De nombreuses décisions politiques ont bousculé la culture scientifique. En 1981 quand la Gauche lance la décentralisation, les CCSTI font partie de la réflexion sur le développement des politiques régionales. D’ailleurs, la diversité des politiques régionales sont visibles : Bordeaux et Grenoble traitent beaucoup des questions d’innovation ; dans le Nord – Pas de Calais, la décision est de localiser le CCSTI à coté des universités et non en centre-ville ; à Marseille, le CCSTI est liquidé faute de volonté politique en matière de culture scientifique, etc. On voit apparaître des décisions qui favorisent plus ou moins les CCSTI et qui leur donnent des rôles et des publics différents.

Quels sont les changement en cours dans la culture scientifique ?

Dans les années 1990 et 2000, deux idées importantes ont influencé la culture scientifique et technique. Le premier grand changement dans la politique scientifique proprement dite est lié à l’idée d’un contexte de compétition internationale. Ce contexte est au moins partiellement lié au développement d’une politique européenne de recherche explicitement destinée à faire de l’Europe la première puissance mondiale grâce à l’innovation. Il est également lié à des principes de classements internationaux des établissements.

Le second changement touche au lien entre la science et la société. Alors que dans les années 1930 on voit dans les débats parlementaires l’idée de laisser les chercheurs faire selon leur idée, dans les années 2000 on leur demande tout au contraire de rendre des comptes sans arrêt. On a senti le poids des politiques libérales dans le monde de la science et par suite dans le monde de la culture scientifique (2). Les musées n’ont pas été affectés directement mais ils ont été impliqués dans l’objectif d’accompagnement d’un effort de croissance. Même s’il y a l’idée que la science peut rendre les gens critiques, l’objectif actuel est d’impliquer tout le monde pour aller dans le même sens. C’est un mouvement de fond d’intégration et d’encadrement.

Comment réagissent les acteurs culturels à ces changements ?

Comme souvent, les grands mouvements consensuels favorisent aussi leur opposé… Ces mécanismes d’effort pour la croissance ont été accompagnés par une diversification des points de vue sur la science. Des mouvements de critique des sciences sont apparus. Les CCSTI se sont trouvés à la croisée de ces deux objectifs : accompagner une politique générale de promotion de l’innovation, ou favoriser le débat critique à propos des relations entre sciences et société. À Grenoble par exemple, la Casemate est dans une vision assez réflexive du rapport à la science.

Ces impératifs de production et d’encadrement des pratiques ont amené les milieux de la recherche et de la culture scientifique à se professionnaliser et à remplir des critères de performance. Cela menace actuellement les liens historiques entre les deux communautés qui sont chacune très occupées de leurs propres performances, culturelles dans un cas et scientifiques dans l’autre.

Depuis trois ans, j’ai participé avec Roland Topalian de la Cité des Sciences à la fondation de la Plateforme musée/recherche. Nous menons des actions afin de créer des espaces de dialogues et d’alliance entre les chercheurs et le monde des musées. Nous agissons pour ne pas laisser les vieilles alliances implicites s’éroder lentement sans qu’on s’en rende compte, et nous nous demandons comment les musées et la recherche peuvent travailler ensemble sans devenir prestataires l’un de l’autre, car cette façon de faire bloque l’innovation. À mon petit niveau, c’est mon action politique.

Notes

  1. Les Verts entrent au Parlement Européen et au conseil de Paris lors des élections de 1989.
  2. Voir à ce sujet : Publiciser la science, de Bernard Schiele

>> Illustrations : george kiwi (Flickr, CC), dalbera (Flickr, CC)

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