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La 3e révolution industrielle : entre prospective et propagande

Le 26 septembre 2012 par Grégory Ficca

L’économiste et prospectiviste Jeremy Rifkin consacre son dernier ouvrage à la « 3e révolution industrielle » portée, selon lui,  par l’avènement des énergies renouvelables et le développement des communautés numériques. L’intention de ce billet est de dénoncer un concept creux, oscillant entre prospective, prophétie et propagande. Une conclusion sera d’affirmer qu’un peu de culture (celle qui donne des clefs pour comprendre la société) permet de garder la tête froide face aux sirènes de la révolution, soit-elle industrielle.

Commençons par un truisme. Si on nous prédit la 3e révolution industrielle, c’est qu’il y en a déjà eu deux. Officiellement, la 1re révolution industrielle aurait eu lieu dans la 2e moitié XVIIIe siècle et serait la conjonction de trois phénomènes : le développement de la machine à vapeur, l’utilisation du charbon comme source d’énergie et l’apparition du chemin de fer comme moyen de communication ; ce contexte aurait alors vu naître un essor économique sans précédent basé sur le textile et la métallurgie. La 2e révolution, quant à elle, aurait eu lieu vers la fin du XIXe siècle, fruit du développement du moteur à explosion, de l’utilisation du pétrole et de l’électricité comme source d’énergie et du télégraphe/téléphone comme moyen de communication. C’est ce qu’on apprend à l’école…

La thèse de Jeremy Rifkin est simple : « quand un nouveau système énergétique rencontre une nouvelle technologie de communication, il se produit une transformation radicale de l’économie et de l’organisation des relations humaines. Il y a alors création d’un nouveau récit collectif ». Selon lui, une révolution industrielle se caractérise par un nouvel outil, une nouvelle source d’énergie ainsi qu’un nouveau mode de communication. Belle astuce méthodologique : il n’y a plus qu’à remplir les cases. Ainsi, il prédit la 3e révolution industrielle comme la conjonction des systèmes informatiques, de l’utilisation des énergies renouvelables et des réseaux sociaux comme nouveau moyen de communication. Il parle à cette occasion de « révolution économique » et de « nouveau paradigme économique ».

La révolution industrielle, un concept socialiste

Ma première critique porte sur la vision volontairement techno-centrée de Jeremy Rifkin. Il se place dans un contexte industriel et dépeint la révolution comme une évolution technologique : voici à mon sens une erreur épistémologique grave ; on omet ici que la Révolution Industrielle n’est pas une révolution dans l’industrie mais une révolution dans la société. Ainsi, Rifkin nous présente cette dernière comme une simple conséquence de l’histoire des sciences ; il réduit la mutation de la société à une simple question de maîtrise des sources d’énergies alors qu’elle est bel et bien une révolution dans la relation science et société.

Le concept de Révolution Industrielle a germé dès le XVIIIe siècle et a été réellement formulé vers 1830 par Blanqui, Marx et Engels. Il découle d’une analyse socio-économique de l’essor du machinisme dans les processus de production : la révolution industrielle est alors accomplie quand le travail de l’homme est remplacé par la machine. Explication : pour Marx et Engels, la machine-outil transcende le travail humain en ceci qu’elle n’est pas le simple prolongement de la main mais suppose l’élimination de la force humaine dans la production industrielle (l’outil de production appartenant à la classe bourgeoise). La machine-outil offre donc la perspective d’un développement illimité, d’une société sans classe laborieuse car débarrassée du joug du travail. C’est le point de départ de la pensée socialiste, progressiste de fait.

Poursuivons la réflexion de Marx. Grâce à la machine la production devient illimitée. Or, le capitalisme (qui cherche le maximum de profit) doit au contraire limiter sa production car il ne peut socialement remplacer l’homme et ne peut finalement écouler sa production – d’où les crises de surproduction. Le communisme nait donc de l’envie de libérer la productivité  (en contrôlant l’ensemble des moyens de production – et de consommation) afin de permettre l’émancipation des classes ouvrières… pour les transformer en classes consommatrices.

Ainsi, contrairement à ce que nous livre la propagande progressiste, ce n’est pas la machine à vapeur qui fut au centre de la Révolution Industrielle mais la « machine-outil ». La machine à vapeur faisant alors office de déclencheur. Partant de là, l’idée même de succession de révolutions industrielles n’a aucun fondement puisque la Révolution est basée sur le machinisme, indépendamment des domaines techniques dans lesquels il s’inscrit.

Quid de la 2nde révolution industrielle ?

À l’évidence, elle apparaît en réaction comme un concept bourgeois – au sens du XIXe siècle -, basé sur la contemplation du progrès scientifique et l’hagiographie de quelques grands inventeurs. Mais certains veulent y voir également un concept mercantile promettant un nouvel âge d’or où tout le monde sera enfin heureux… grâce aux automobiles Ford, à l’électricité Westinghouse et au téléphone Bell.

D’ailleurs, on peut déjà y voir poindre une once d’idéologie en admettant que le concept de « 2nde révolution » (contenant la notion d’évolution) soit déjà une façon de banaliser la Révolution Industrielle, qui du coup est reléguée au niveau de « 1re révolution ». Surtout, la notion de « 2nde révolution » est d’autant plus factice qu’elle est floue : certains la place au moment de l’apparition du pétrole et de l’électricité (fin XIXe siècle), d’autres tablent plutôt sur l’électronique (milieu XXe siècle), d’autres encore placent ce concept avec le développement d’Internet. Bref, on ne sait pas quand c’est…

L’amalgame entre « révolution » et « rupture technologique » ne semble pas si anodin, surtout si il permet la mise en place d’un récit cohérent et positif autour de la techno-société occidentale. Mais de révolution en révolution, ne peut-on pas voir en filigrane l’inébranlable mythe du progrès, à la sauce ketchup ? Mon avis : Rifkin est plus un prophète qu’un prospectiviste. Il considère qu’une révolution industrielle se caractérise par l’arrivée conjointe d’un nouvel outil, d’une nouvelle source d’énergie et d’un nouveau mode de communication. Y a plus qu’à remplir les cases avec l’informatique,  les énergies renouvelables et les réseaux sociaux…

Jeremy Rifkin, prophète en son pays

Ce qui m’interpelle en premier lieu, c’est le simplisme de la thèse de départ : on y ressasse les poncifs autour du réchauffement climatique, de l’effondrement d’un système économique basé sur les énergies fossiles et du retour de la techno-société occidentale comme guide salvateur.

Autre platitude : l’utopie d’une société basée sur une énergie gratuite et accessible pour tous. Rifkin prône l’avènement des énergies renouvelables qui marquera une ère de désurbanisation du fait d’une décentralisation des sources d’énergies – chaque citoyen deviendrait producteur d’une énergie pouvant être partagée. Ne sommes nous pas une sorte de ‘populisme énergétique’ ? Les citoyens se tourneraient eux-mêmes vers les énergies renouvelables du fait de la prise de conscience collective de la question écologique ? L’idée est intéressante, mais à trop imaginer le futur, Rifkin regarde-t-il le présent ? La tendance actuelle est plutôt à la construction de centrales à charbon…

La 3e révolution industrielle serait donc conséquente à l’émergence d’une société altruiste et connectée. Rectification : altruiste CAR connectée, une fadaise dans l’air du temps. Jeremy Rifkin surfe sur les concepts de latéralité, de communauté cybernétique, de village global… Que penser de ce « modèle social coopératif » qui en première approximation ressemble à un amalgame grotesque récupérant les tendances réelles qui animent la génération connectée ? A-t-il seulement compris ce qu’est le web communautaire ? Bref, je préfère considérer sa 3e révolution industrielle comme une Nième théorie qui relèvent plus du ‘facebookisme’ que de l’analyse sociétale. Mais ceci n’engage que moi… et qu’en première approximation.

Mais outre les arguments avancés, ma critique va également vers cette folie qui veut nous fournir une histoire pré-mâchée où il suffit de remplir les cases pour écrire le futur. Nous sommes devant une dérive méthodologique fréquente, nous proposant une histoire policée qui biaise (parfois à dessein) notre perception de la société. Ainsi, en créant lui-même des concepts factices, soutenus par des faits prétendument  révolutionnaires, Rifkin sert de la bouillie appuyant une belle petite histoire de la civilisation humaine. Et je ne suis pas loin de penser que cette Histoire est volontairement réduite à la société occidentale.

Culture confiture et manigances idéologiques

Même s’il est un lieu commun de dire que l’Histoire est écrite par les vainqueurs, le rappeler me semble utile car nous sommes peut-être ici devant un flagrant délit de manipulation idéologique. Je pense déjà que le simple fait de réduire l’Histoire à des formules simplistes comme celles de Jeremy Rifkin constitue en soi un discours idéologique. Mais il est surtout intéressant de remarquer le mélange d’arguments en faveur de la décroissance et de l’écologie, tout en imposant la surenchère technologique et l’innovation (n’est-ce pas d’ailleurs tout l’intérêt du « développement durable » ?). Il me semble alors que la culture confiture existe en science et technique.

Cela étant, pour moi, le plus gros biais est la vision centrée sur la société occidentale (Europe et USA). L’Histoire de la société selon Rifkin commence au XIXe siècle en Europe et passe inéluctablement par la Silicon Valley d’où viendra le salut. Comment être un aussi imminent prospectiviste et penser l’avenir du monde sans considérer les pays émergents (les BRICOs) ? Peut-être devons-nous remettre à jour le contexte : face aux pays émergents, les USA font désormais partie du « Vieux Monde ». Ce vieux monde (Europe et USA) est aujourd’hui décadent, et même s’il a été le fondateur de la société moderne il sent aujourd’hui qu’il ne courre que pour espérer rester en place. La dynamique est ailleurs. Ainsi peut-être faut-il rapprocher les propos de Rifkin d’une volonté de promouvoir les USA comme initiateurs d’une société nouvelle, un Novus Ordo Seclorum… au sein duquel l’oncle Sam occuperait toujours une place de choix.

Le pas est donc franchi : on est passé d’une analyse économique à la magnifique propagande américaine. Et du coup la 3e révolution industrielle apparaît bien plus insidieuse… Mais l’idée ici n’est pas de tomber dans un délire conspirationiste mais de débusquer une pirouette intellectuelle et marketing. Il suffirait d’inonder le marché d’iPhone (par ex.) et d’affirmer que c’est une révolution au sein de la société : « la révolution en marche », un biais cognitif bien connu… Ainsi, je me pose la question d’un éventuel effet d’annonce cherchant à orienter le développement industriel dans le sens qui valorise le plus l’industrie et la pensée américaine.

Soyons fous et péremptoires : imaginons la 3e révolution industrielle comme un moyen de raviver la ruée vers l’or et de faire gonfler la bulle Energies Renouvelables ! Imaginons un concept mercantile et impérialiste servant à maintenir sous perfusion un ordre mondial qui tend à basculer. Bon, c’est vrai, j’en rajoute un peu. Mais l’idée est celle-ci. Partant de là, il me semble que ce concept prédit non pas une révolution mais bel et bien à un statu quo industriel, où américains et européens continuent de mener la danse. En sont-il capables ? Je pense que non – difficile de danser avec des oeillères – mais ceci est une autre affaire.

La Révolution Industrielle est une vraie période charnière lorsqu’on parle de science et technique, mais c’est surtout la période charnière pour la société humaine : le basculement définitif dans la société moderne. Tout médiateur, tout vulgarisateur et tout communicant a déjà utilisé l’argument de la Révolution Industrielle pour soutenir ses propos. Je regrette simplement que peu d’entre eux se soient vraiment intéressés à cette question (d’un point de vue philosophique j’entends). Je vous y encourage vivement car il se peut qu’ensuite on regarde le monde autrement, et notamment celui à venir.

Pour aller plus loin

- Un storify de l’intervention de Rifkin à la Global Conference

- Un article d’Internet Actu sur la 3ème révolution industrielle

>> Illustrations : Boellstiftung (Flickr, CC) , Gregory Ficca (Dessins)

3 commentaires

  1. bubu le 26 septembre 2012 à 23:49

    Billet intéressant.
    A la question de l’auteur « en sont-ils capables ? »

    je répondrai que comme quasi toutes les technologies sont concentrées et appartiennent aux US et en Europe, il semble compliqué de les empêcher de mener la danse.

    De plus le fait que l’auteur lui même parle de l’iPhone ( produit américain par excellence) et non du Samsung galaxy (asiatique lui), en y associant le mot révolution, indique qu’implicitement l’occident ait gagné. Je tiens ici
    a préciser que la seule révolution de l’iPhone 5 par exemple est l’ajout d’une 5ème ligne d’icones et d’un écran enfin 16:9. Ce que ses concurrents asiatiques font depuis fort longtemps.

    Enfin je suis d’accord avec cette affirmation:
    « La Révolution Industrielle est une vraie période charnière lorsqu’on parle de science et technique, mais c’est surtout la période charnière pour la société humaine »

    Je l’ai vu et la vie cette révolution qui a fait que cultures scientifique et technologique aient été balayés par marketing, incompétence et futilité. Je ne pense pas que Licklider ou Ritchie aient voulu çà …

  2. hubertguillaud le 12 octobre 2012 à 11:13

    Il me semble que le livre précédent de Rifkin (sur l’empathie, « la société altruiste et connectée ») montrait justement les bases sociales de la révolution industrielle qu’il décrit dans son dernier livre. Il me semble que pour lui, si une révolution industrielle basée sur le décentrement des activités est possible, c’est bien parce qu’il y a changement social. Votre critique sur le fait qu’il ne verrait qu’un révolution industrielle sans observer une révolution de société, me semble donc ne pas vraiment tenir… (même si pour ma part, je suis assez sceptique sur cette transformation sociale qu’il décrit).

    Comme toute vision, elle est dotée d’un puissant storytelling (donc d’une volonté manipulatrice, nous sommes d’accord). Mais elle me paraît peu américano-centrée en fait. Dans son livre, Rifkin explique assez bien que l’Amérique est peu sensible à son propos. Quant à la production des techniques d’énergies alternatives (turbines, cellules photovoltaïques, etc.), elles ne sont déjà plus en Amérique, non plus.

    Quant aux platitudes et aux poncifs que vous pointez chez lui, on pourrait vous renvoyer les mêmes (et les renvoyer à tout un chacun).

    Cordialement,
    http://www.knowtex.com/nav/rifkin-nous-avons-a-nouveau-un-futur_36828

  3. Gregory FICCA le 23 octobre 2012 à 09:03

    Bonjour Hubert,

    J’avais eu le plaisir de lire votre article à l’époque. Certes nous avons des points de désaccord sur le fond (peut-être ne suis-je pas assez optimiste), toutefois il n’est pas dans mon intention de m’opposer aux journalistes qui relaient les propos de J. Rifkin. Navré de vous avoir brusqué. ;o)

    Ma critique ne porte pas sur le fondement de la pensée de J. Rifkin mais sur son argumentaire que j’estime hautement fallacieux : je ne pense pas qu’une révolution puisse se prédire, et encore moins à coup de slogan à la mode.
    Le fond de ce billet est d’encourager chacun à se méfier des diseurs de bonne aventure, par un peu de culture scientifique et technique par exemple.

    Au plaisir d’échanger de nouveau !

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