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La communauté du « DIY Bio » émerge en Europe

Le 28 janvier 2013 par Anne-Laure Prunier

La 1ère rencontre « Hack Your PhD » s’est tenue samedi dernier à La Paillasse. Ce « bio-hackerspace » reste rare à l’échelle européenne… mais la donne pourrait vite changer dans la foulée de la conférence inaugurale du mouvement DIY Bio (« Do-It-Yourself Biology ») Europe qui a lieu au mois de décembre au CNAM (Paris). Pour les absents et les curieux, petit retour sur l’événement.

Lancement du DIY Bio Europe

Les membres d’un nouveau réseau scientifique européen se sont rassemblés pour la première fois le 1er décembre 2012 au Musée des Arts et Métiers de Paris. Il ne s’agissait pas d’une conférence scientifique comme les autres : on comptait parmi les participants des biologistes, des artistes, des sociologues, des informaticiens et même un apiculteur. Tous étaient venus lancer officiellement le mouvement DIY Bio Europe – un réseau international de biohackers (biologistes amateurs).

Le biohacking est un phénomène en pleine expansion. Des non professionnels construisent des laboratoires de fortune dans des lieux publics ou dans leur garage. La plupart s’intéressent à la biologie moléculaire ou à la génétique, certains veulent combler les lacunes de la recherche médicale, d’autres enfin s’engagent dans la diffusion publique de connaissances scientifiques jusque-là cantonnées aux grands instituts de recherche.

Mais les biohackers ont du pain sur la planche. Parmi la quarantaine de groupes que l’on compte dans le monde, beaucoup souffrent d’un sérieux manque de financement et d’une législation très restrictive quant à ce type d’activité. C’est, entre-autre, pour faire face à ces problèmes que des biologistes amateurs venus du Royaume-Uni, d’Irlande, des Pays-Bas, d’Allemagne, d’Autriche et de France s’étaient donné rendez-vous ce jour-là. Il s’agissait de jeter les bases d’une communauté européenne des biohackers et de donner à certains de leurs projets une dimension internationale.

Une communauté mal connue

Dans un musée où se côtoient le pendule de Foucault et le laboratoire de Lavoisier, l’événement venait judicieusement rappeler le temps où la science était une affaire d’amateurs passionnés. Dans un monde où la recherche est dominée par les institutions et les grands groupes, cette nouvelle espèce de savants citoyens était heureuse de mettre en avant ses propres expérimentations scientifiques.

Parmi les projets présentés, les plus notables étaient l’Amplino, un dispositif qui permet la détection rapide de la Malaria, un stylo bioréacteur dont l’encre est produite par des bactéries, des biobriques publiques pour la biologie synthétique ou encore des expériences artistiques où le code génétique est converti en visualisations numériques.

Si la présentation des différentes réalisations des groupes présents avait de quoi inspirer la nouvelle communauté, il y avait des problèmes beaucoup plus cruciaux à discuter quant à l’avenir du biohacking européen. À l’heure actuelle, les activités des groupes sont restreintes par la législation : la production et l’utilisation d’organismes génétiquement modifiés (OGM) sont strictement interdites sans autorisation. Une demande d’autorisation peut être très couteuse en temps et en argent et la complexité des lois européennes amène certains Etats membres à les interpréter différemment.

Aussi, en se présentant comme un facilitateur pour toute la communauté des biologistes amateurs européens, l’association DIY Bio Europe espère engager un dialogue constructif avec les législateurs européens pour assouplir le système et prendre en compte ce nouveau phénomène.

Innovation vs idées reçues

« Des règles européennes ridiculement strictes empêchent l’innovation biotechnologique » dit Pieter van Boheemen du groupe DIY Bio hollandais. « Tous les aspects de la recherche et de l’innovation doivent être encouragés sinon la biotechnologie ne deviendra jamais une industrie saine. Restreindre l’accès aux ressources de base pour les biologistes amateurs et les start ups entrave gravement le processus. »

Une meilleure reconnaissance permettrait certainement d’obtenir un meilleur soutien politique. Les biohackers vont à l’encontre de l’inquiétude publique suscitée par le bioterrorisme – inquiétude que beaucoup considèrent comme très exagérée. Plus généralement, la lutte contre les idées reçues sur la sécurité de leurs activités constitue une tâche ardue pour les biologistes amateurs. L’organisation DIY Bio Europe se propose donc de faciliter les collaborations de toute la communauté et de démontrer, par la sensibilisation, l’éducation et la transparence, que les risques ne sont pas aussi importants qu’il n’y paraît.

Il est apparu évident qu’un travail en commun apporterait beaucoup aux biohackers européens. Cependant, les tensions inhérentes à cette idée ont rapidement fait surface. Des débats animés ont mis en évidence l’attachement des participants à leur indépendance et à leur liberté, et nombre d’entre eux ont rappelé l’importance de continuer à mener une action décentralisée, libre de tout organe de direction.

Des réticences similaires sont apparues lorsqu’a été évoquée la possibilité de demander des financements européens. L’argent serait évidemment utile, mais accepter des subventions gouvernementales pourrait nuire à la liberté de parole des biohackers envers les législateurs. Beaucoup veulent absolument éviter de tomber dans les travers de la recherche académique, qui sacrifie sa liberté de choix de ses objectifs de recherche pour obtenir des financements.

Ces questions semblent cependant prématurées pour beaucoup de membres de la communauté. « La communauté DIY Bio Europe est tout juste naissante » remarquait Pieter van Boheemen. « Nous devons d’abord nous prouver à nous-même que nous sommes capables de coopérer. Quand nous en aurons vraiment besoin et que les gens se connaitront mieux, une organisation formelle se mettra en place d’elle-même. C’est pour cela que j’aime l’idée de commencer par mettre en place des petits projets-tests répartis entre les groupes. »

Une communauté européenne

C’est ainsi que les participants ont réfléchi ensemble à la mise en place de projets à l’échelle européenne dans les mois à venir. Certains ont proposé la création d’un «kit de démarrage pour biologiste amateur » pour aider les biohackers en herbe. Ce kit serait en fait une bibliothèque open-source recensant tous les produits chimiques et enzymes nécessaires à un laboratoire de génétique de base, et les moyens de les fabriquer.

Afin d’encourager les groupes européens à rester en contact, d’autres participants ont suggéré la mise en place d’un réseau de communication basé sur l’ADN : chaque groupe y aurait la possibilité d’envoyer des messages cryptés via des molécules d’ADN. Deux autres projets ont retenu l’attention des participants. Le premier porterait sur la recherche de bactéries produisant un plastique biodégradable qui pourrait être utilisé comme matériau de base par les imprimantes 3D. Le second, intitulé Bug ID vise à collecter, identifier et cartographier la biodiversité microbienne du sol européen.

Thomas Landrain, l’organisateur du colloque, a déclaré en fin de journée : « Je suis très satisfait de cet évènement. Tous les projets contenaient une part d’échange d’informations sur la biologie de manière libre et gratuite, ce qui est crucial, surtout quand on entend parler par ailleurs de brevetabilité des gènes. La communauté des biologistes amateurs démontre qu’il existe des alternatives bien plus proches de l’intérêt des citoyens. »

Les projets vont mettre plusieurs mois à aboutir et il faudra probablement attendre des années avant que DIY Bio Europe ne fasse véritablement ses preuves en fédérant la biologie amateur européenne. Mais l’enthousiasme des participants à cet évènement témoigne d’une volonté sans faille pour atteindre ce but.

Pour aller plus loin

>> Source : article de Joel Winston (@joelwinst) publié initialement le 12 décembre 2012 sur le site de Wired UK et traduit en français par Anne-Laure Prunier.

>> Illustrationsxtof (Flickr, CC), Guillaume Lacagne (La Paillasse)

2 commentaires

  1. autodidacte le 28 janvier 2013 à 23:07

    Waouw, ça fait même pas peur… Après tout, pourquoi seuls les grands labos auraient le luxe de faire de la recherche sur des sujets qui pourront donner le virus de 28 jours plus tard ?

    Plus sérieusement, je suis pour les think-tank, fab-lab, hackerspaces et autres DIY whatever-pops-in-ur-mind, mais comment vont réagir les « puissants » face à tout cela ? Soit ils vont les court-circuiter, soit les piéger, soit les utiliser…

    A l’heure où nos antibiotiques sont loin d’avoir une efficacité automatique et que plus aucune « vraie » molécule (pas un truc dérivé uniquement pour le marketing) n’est sortie des labos depuis longtemps, j’espère…

  2. Thomas Landrain le 29 janvier 2013 à 02:18

    Si vous voulez en savoir plus sur le biohacking ou même rejoindre le mouvement, je vous encourage à venir nous voir à La Paillasse. Nos réunions hebdomadaires sont les jeudis soirs. Bye!

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