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Le Laboratoire : la culture comme innovation

Le 20 juin 2011 par Marion Sabourdy

C’est un lieu comme aucun autre. Les visiteurs en partent souvent décontenancés. Là-bas, pas de cartel ou de frises chronologiques rassurants mais la création pure, semblable aux plus obscures œuvres d’art contemporain. Et pourtant, chaque exposition – on les appelle plutôt « expériences » – a un petit goût de déjà vu pour les habitués des CCSTI. Une telle familiarité s’explique sans doute parce que la science est présente, là, en filigrane…

Autant l’avouer tout de suite, je faisais partie des visiteurs dubitatifs à ma première visite au Laboratoire, ouvert en 2007 non loin du Louvre. A l’époque, dans la salle principale, le plasticien Fabrice Hyber et le chercheur Robert Langer souhaitaient « faire partager (métaphoriquement) le processus de division cellulaire et de transformation d’une cellule souche en neurone » à l’aide de grands sabliers gonflables, de tonneaux de pommes en fermentation et d’un axone en malabar géant… Dans une salle proche trônait un système de filtration végétale de l’air plutôt mystérieux (1). Mais les membres du Laboratoire savent y faire. Accueillants, curieux de connaître le ressenti de leurs visiteurs, ils vous donnent irrésistiblement envie d’en savoir plus. Je suis alors revenue voir l’exposition sur le design cellulaire et la présentation de la gourde Pumpkin au LaboShop, un showroom attenant au Laboratoire. Toujours cette sensation de décalage…

Système de purification végétale de l’air (Bel-Air renommé en ANDREA)

Il aura fallu une rencontre avec David Edwards, le fondateur du lieu, écrivain et professeur à l’Université Harvard, marié à une française et qui partage son temps entre Paris et Boston, pour comprendre vraiment la philosophie du lieu. Selon lui, le Laboratoire est un point de rencontre entre l’art et la science qui donne à voir les processus de recherche souvent occultés au public et « qui comptent parfois plus que les résultats qu’ils génèrent ». Des artistes et des chercheurs renommés s’y côtoient et réfléchissent ensemble sur un thème donné. Le Labo est donc à la fois le lieu de leur recherche expérimentale et celui de la présentation de ces œuvres. En somme, il vient remplacer le système de peer-review bien connu des chercheurs.

Depuis 2007, 12 expositions ont été présentées dont six orientées design et six autres plutôt art contemporain (2). Lors des vernissages, le Labo peut accueillir entre 300 et 600 personnes, un nombre qui tombe à 50 par jour ou 100 en semaine, lors des quatre jours d’ouverture, à cause du caractère encore « confidentiel » du lieu. Cette discrétion auprès du grand public n’empêche pas les œuvres d’être vues par un million de personnes par an dans le monde entier. Pour preuve « l’achat de l’exposition de Shilpa Gupta par le muséum du Danemark et l’évolution permanente de l’exposition de Ryoji Ikeda à Tokyo et ailleurs ».

En somme, rien à voir avec les centres de sciences qui ont « un modèle plutôt orienté vers la communication scientifique, ce qui n’est ni notre mission ni notre intérêt » précise David Edwards. Selon lui, les musées de sciences ne présentent pas suffisamment de « controverses, d’angoisse, de conflit ». L’étude qu’il a menée en 2005 auprès de parisiens était claire. Ceux-ci n’avaient « pas envie d’une autre salle d’exposition à Paris » mais ils étaient néanmoins ouverts à un lieu expérimental ainsi qu’à la science, sous réserve de pouvoir la critiquer.

Le réseau ArtScience Labs

Actif dans le milieu de l’éducation et du design, entrepreneur à la fibre sociale et au carnet d’adresse bien rempli, David Edwards souhaite participer et soutenir financièrement des projets « artscience » qu’il considère comme de véritables « catalyseurs de l’innovation ». « Nous pensons que les expositions culturelles sont une façon intéressante et efficace socialement pour faire avancer les idées. Cette idée est assez répandue dans le monde du design mais pas encore du côté des sciences ou de l’éducation en général ». Voilà pourquoi « l’incubateur culturel » de Paris s’inscrit dans un réseau international de laboratoires, les « ArtScience Labs » aux États-Unis (Boston, Cambridge dans le Massachusetts) et en Afrique du Sud (Le Cap et Pretoria).

Tous inspirés des pratiques du Media Lab du MIT, des labos de Google et d’Ideo et du Futurelab d’Ars Electronica, ils pratiquent « la collaboration interdisciplinaire, le prototypage rapide, le contact permanent avec le public [et] l’ouverture sur la production » (3). Le réseau propose ainsi une cinquantaine d’expériences chaque année, « faisant appel aux esprits créatifs de centaines d’étudiants, artistes, designers et scientifiques du monde entier ». Le financement de ces programmes provient de trois sources : d’une part la diffusion des programmes éducatifs, d’autre part la vente de produits et enfin la partie culturelle (sponsors des expositions, des galeries et des lieux où sont vendues les produits).

Le prix étudiant « ArtScience Prize »

Ce large réseau est fédéré par un programme éducatif pensé par Edwards dans le cadre des cours qu’il donne à Harvard depuis 10 ans et prolongé par le ArtScience Prize qui a vu le jour à Paris à l’automne 2010. Cette année, des étudiants de grandes Ecoles d’ingénieurs et de design (4) planchent sur le thème du futur de l’eau en partenariat avec Orange Labs. A la clé : un workshop d’une semaine du 14 au 20 août prochain à Paris et la présentation du lauréat à l’Université Harvard à l’automne. « Dans ce programme éducatif, les jeunes apprennent en créant. On pousse les étudiants à créer des rêves d’art et de design à la frontière de la science ». Pour 2012 et 2013, les thèmes des mondes virtuels et de la biologie synthétique ont été retenus.

Le FoodLab et le PureStore

Alter ego culinaire du Laboratoire, le FoodLab se concentre sur des projets de recherche autour de « l’air que nous respirons et [des] liquides que nous buvons (…) inspiré[s] des recherches de David Edwards sur les aérosols et [de] la cuisine techno-émotionnelle de Thierry Marx ». Ses expérimentations ont mené à différents produits originaux : le Whif, le Whaf, les bouteilles consommables, la gourde Pumpkin… Lorsqu’un projet « prototypé » dans le cadre d’une exposition, du FoodLab ou du prix ArtScience « présente une propriété intellectuelle intéressante, il est breveté par le biais de notre organisation commerciale ». Parfois, une start-up est même lancée pour commercialiser le produit issu de cette recherche, qu’on retrouve dans le PureStore (nommé jusqu’ici Laboshop) juste à côté du Laboratoire à Paris.

En plus du développement commercial, David Edwards brigue un développement social. « L’arrivée d’Alexandre Terrien à la tête du Pure Store en septembre prochain va nous permettre de proposer une vie sociale et culturelle » espère David Edwards. Interrogé sur ce futur lieu, le dynamique Alexandre explique : « qu’il s’agira d’un espace public plutôt tourné vers les jeunes générations et qui fonctionnera sur le principe d’un club. A l’étage, le public sera accueilli dans le Store et pourra descendre dans le FoodLab au sous-sol, afin de pouvoir déjeuner pour un prix raisonnable ». Bien entendu, les créations du Laboratoire dont les deux petits nouveaux (Pure et Aladdin), tournées vers le bien-être et l’écologie, figureront au menu dans une ambiance conviviale. A côté, un espace de recherche et d’innovation culinaire sera réservé au Chef Thierry Marx et au scientifique Raphaël Haumont. Egalement présenté sous le signe de l’expérimentation, le PureStore sera l’ambassadeur du Laboratoire auprès des plus jeunes, avec une forte volonté d’innovation et de co-construction de projets.

Notes

  1. J’apprendrais plus tard que le système Bel-Air, conçu par le designer Mathieu Lehanneur et David Edwards a été présenté à une exposition du MOMA de New York et s’est vu décerner le titre d’Invention de l’année par Popular Science au printemps 2008 ! Ce système est maintenant commercialisé sous le nom d’ANDREA
  2. Selon Valérie Abrial, directrice de la communication, les expositions de design qui « augurent d’un futur produit drainent un public large et intéressé contrairement aux expositions culturelles qui attirent plutôt un public habitué d’art contemporain ».
  3. Le manifeste du Laboratoire, par David Edwards, 2010, Odile Jacob
  4. Le programme est proposé à Télécom ParisTech, l’Ecole Centrale de Paris et Strate Collège Designers pour Paris, aux écoles publiques de Boston, à l’école publique d’Oklahoma City et à l’Institut St Joseph de Singapour.

Suivez l’enquête « Ville créative » menée en compagnie de l’Atelier Français, grâce à la weblist dédiée

>> Illustrations : Image de Une par bicouni et images de l’article par THEfunkyman, redking, redking, Marion Sabourdy

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