Knowtex Blog

Le livre et l’écran : mariage interactif

Le 4 mars 2013 par Nathalie Paquet

À l’heure où le livre est chamboulé dans sa chair, de belles expérimentations articulant papier et numérique sont nées. Il est d’ailleurs amusant de voir que certains livres cherchent leur (nouvelle) identité. Au sortir du hackathon Print is not Dead, Nathalie Paquet revient sur les expériences proposées par le livre numérique.

Le livre papier, dès qu’il commence à être « interactif », n’est souvent plus nommé uniquement « livre ». En 2008, apparaît même aux Éditions Volumiques le livre qui voulait être un jeu vidéo. Beaucoup de livres numériques cherchent quant à eux à ressembler au livre papier comme le souligne à juste titre Geoffrey Dorne dans son article La lecture numérique : du tactile au tangible.

Les technologies qui permettent de rendre le livre [papier] connecté et interactif sont très nombreuses et offrent une multiplicité de potentialités. Le sujet est très vaste, aussi ici ne seront traités que les livres et projets qui lient papier et écran, c’est à dire les livres qui ont recours à des technologies nécessitant un intermédiaire (téléphone, ordinateur, application, etc.) pour permettre au lecteur d’accéder au contenu, le plus souvent en ligne. Les livres papiers interactifs lisibles par eux-mêmes feront sûrement l’objet d’un autre article. Voici un petit tour d’horizon des possibilités offertes lorsque papier et écran sont connectés.

Tour d’horizon

1. Enrichir

La technologie permet d’enrichir le livre papier en ajoutant des éléments que l’on ne peut pas mettre sur le support papier : vidéos, sons et animations.

Un livre sonore, Éditions Volumiques, 2011 (2)

Le prototype nécessite de glisser un iPhone dans un étui pour que le lecteur déclenche des sons en posant son doigt sur le papier. L’écran disparaît au profit d’une interaction entre textes, images et sons.

Le sens des choses de Jacques Attali en collaboration avec Stéphanie Bonvicini, 2009 (3)

Les flashcodes présents dans cet « hyperlivre » permettent d’enrichir le contenu en l’illustrant, le complétant ou en proposant au lecteur de réagir : interviews, vidéos de spectacle, annexes. Malheureusement, le contenu a été désactivé. La désactivation fut volontaire…sûrement une question de droits d’auteur.

2. Échanger

Il y a également l’envie d’échanger avec son audience. C‘est l’idée d’un livre en réseau, qui instaure un autre type de relation avec ses lecteurs. Comme le dit Pierre Mounier dans son article Le livre et les trois dimensions du cyberespace (4) «Les commentaires et critiques de livre ont certes toujours existé ; mais ils sont ici immédiats, partagés, visibles à tous et surtout, émis par tous les lecteurs possibles».

La métamorphose des objets de Frédéric Kaplan, 2009 (5)

À chaque page, un code QR renvoie à une page Internet où l’on peut commenter le contenu de la page en question. Lors d’une conférence, Frédéric Kaplan s’amusait de voir que, non seulement, il pouvait échanger avec ses lecteurs mais la plateforme utilisée permettait de voir quelle page et donc quelle partie du livre suscitait le plus de commentaires.

3. Actualiser

Une autre ambition du livre connecté est de pouvoir actualiser le livre, le rendre dynamique en donnant de nouvelles informations ou même de l’information temps réel.

Outil polymorphe [Qr]iosité, Urban Expé, 2012 (6)

Cet exemple ne se situe pas dans le domaine du livre mais pourrait y être appliqué. Un code QR a été intégré à la brochure sur les Journées Européennes du Patrimoine 2012 sur Issy-les-Moulineaux. Le code scanné donnait accès aux animations temps réel sur la ville. Deux lectures des événements étaient donc proposées : la brochure permettait de voir tout ce qu’il était possible de faire et le code QR permettait un accès rapide aux événements qui se passaient au moment où le code était scanné.

4. Offrir une nouvelle relation au livre et à son contenu

L’introduction des technologies instaure inévitablement une nouvelle relation entre le livre et le lecteur – on le voit déjà avec les exemples précédents.

Le Monde des Montagnes, de Camille Scherrer, 2008 (7)

La réalité augmentée dans ce livre, comme dans le précédent The Haunted Book, permet d’animer les dessins et de les faire sortir de leur cadre. Le lecteur est transporté dans le livre qui s’anime.

Between Page and Screen de Amaranth Borsuk et Brad Bouse, 2012 (8)

Uniquement fait de codes en réalité augmentée le livre permet de découvrir “autrement” des poèmes qui apparaissent à l’écran tels des pop-up.

5. Interagir avec le livre

Grâce aux technologies, le lecteur peut également interagir d’une nouvelle manière avec le livre. Il interagit avec le livre parce qu’il doit accéder à cet « autre » contenu qui est « hors » du livre papier mais l’interaction peut également être scénarisée : le lecteur doit choisir, doit agir d’une certaine façon.

Chroniques de Zaak Izbaak de Matthieu Lestrade, Camille Ledent, Wesley Wilquin et Étienne Rols, 2011 (9)

Le livre combine livre en pop-up et contenus en réalité augmentée. Il permet aussi au lecteur d’interagir avec l’histoire en manipulant certaines images qui enclenchent des changements.

6. Raconter différemment

Enfin, il y a l’envie et la possibilité de raconter autrement ! Mettre en valeur des éléments différents, offrir un nouveau point de vue, créer une narration différente, des structures narratives originales ou créer une œuvre transmedia.

Monde Binaire « Hello World » de Baptiste Milési, Julien Milési et Raphaël Munoz, 2012 (10)

La bande dessinée, constituée d’un livre et d’une application iPhone, est interactive et permet au lecteur de jouer avec les héros de l’histoire. Les cases de BD qui permettent l’interaction sont reconnues par l’application et l’aventure continue à travers l’écran du téléphone.

QR1book de Jean-Thierry Lechein, 2012 (11)

Nommé « extralivre », ce livre ne comporte que des codes QR. Les contenus sont dits « évolutifs » et son écriture est dite « perpétuelle ».  À «chaque page papier correspond un module numérique et chacune de ses pages peut même devenir un serveur à part entière ou s’interconnecter sur d’autres ».

[Qr]iosité, Outil polymorphe de Urban Expé, 2012

[Qr]iosité permet de donner de la visibilité à un contenu en fonction de créneaux temporels à travers des codes QR, des puces RFID, des puces NFC. Avec cet outil, les livres peuvent raconter des histoires différentes selon l’heure et le jour. Des projets éditoriaux avec cet outil sont en cours.

Au vu de ce bref panorama qui est loin d’être exhaustif, la richesse du livre alliant papier et écran apparaît multiple et l’étendue des possibilités qui s’offrent aux lecteurs est infinie. Le livre papier devient un objet hybride dont les potentialités sont démultipliées. Cependant, il convient de s’interroger sur ce qu’engendre l’introduction de ces technologies.

De nouvelles problématiques

1. L’accès au contenu du livre

Le jeu entre papier, écran et lecteur est subtil et ne doit pas dénaturer la relation du lecteur au livre. Certains projets sont très beaux mais, pour l’instant du moins, ce n’est pas le livre que l’on regarde mais l’écran si on souhaite voir l’intégralité du contenu. Certains livres n’ont quant à eux aucune existence sans l’écran. On perd également souvent l’accès en mobilité, lire le livre où l’on souhaite est une liberté perdue avec certaines technologies. Ajoutons à cela que l’accès au contenu extérieur au livre nécessite un intermédiaire qu’il importe de scénariser afin de ne pas déranger l’expérience de lecture. Enfin, certaines fois l’accès au contenu en ligne est restreint, empêchant même l’accès au contenu, voir à ce sujet l’exemple des bibliothèques dans l’article de Lionel Maurel eBooks : livres augmentés ou livres diminués ? (12).

2. L’accès à la technologie

L’introduction d’une technologie dans un livre implique l’existence de plusieurs barrières qu’il ne faut pas sous-estimer. Il y a tout d’abord la barrière visuelle. La reconnaissance visuelle par exemple se doit d’être explicitée. Il y a également la barrière sociale et psychologique : certaines technologies sont considérées de facto par les lecteurs comme n’étant « pas pour eux ». Et enfin la barrière technique : il faut savoir se servir de la technologie qui est présente dans le livre.

3. La pérennité de l’accès au contenu en ligne

Il est important par ailleurs de se demander combien de temps ce contenu sera accessible et combien de temps…le mode d’accès sera disponible ! Beaucoup de technologies apparaissent mais on peut se demander quelle sera leur durée de vie ? À l’heure actuelle, il existe une multiplicité de plateformes de réalité augmentée ; resteront-elles toujours actives ?

4. La question du statut juridique du lecteur

Enfin, les contenus en ligne appartiennent-ils aux lecteurs au même titre que le support papier ? Et une question d’actualité  se pose également concernant la confidentialité de lecture et la question de l’accès aux données personnelles. Voir à ces sujets l’article de Lionel Maurel eBooks : livres augmentés ou livres diminués? (12)

Ces nouvelles problématiques illustrent le fait que nous sommes encore au début de ce processus et que toutes les potentialités n’ont pas été imaginées. À ce sujet a eu lieu ce week-end le Hackathon Print is not Dead, organisé par le Labo de l’Édition et La Cantine, un week-end pour inventer de nouvelles formes d’hybridation entre papier et numérique.

De très belles experimentations sont ressorties : le livre @lismoilismoi qui te tweete si tu le délaisses, le projet qui t’immerge dans 20 000 liens sous les doigts lorsque l’on tourne une page, livre et iPad qui ne forment qu’un, cocotte en papier qui selon son pliage raconte une histoire en réalité augmentée différente, Paperfarm sur papier/tablette, etc.

Les perspectives sont loin d’être épuisées

On peut avoir un aperçu de technologies qui n’ont pas été traitées ici dans le premier exemple cité : Le Livre qui voulait être un jeu vidéo1, Éditions Volumiques, 2008. Ce livre est non seulement interactif et « intelligent » (il sait à quelle page il est ouvert, il connaît sa position dans l’espace, etc.) mais il a intégré plusieurs fonctionnalités au travers de plusieurs capteurs au sein d’un même livre. Les actions du lecteur sont riches et variés… Pourquoi ne pas rêver de livres polymorphes dont l’accès au contenu varierait d’une page à une autre surprenant le lecteur comme le contenu seul peut le faire !

Pour aller plus loin

Notes

  1. Éditions Volumiques avec l’aide de Kevin Donnot. Le livre qui voulait être un jeu vidéo, Éditions Volumiques, 2008, http://volumique.com/v2/portfolio/video-game-book/
  2. Éditions Volumiques, Un livre sonore, Éditions Volumiques, 2011,
  3. Jacques Attali en collaboration avec Stéphanie Bonvicini, Le sens des choses, Robert Laffont, 2009
  4. Pierre Mounier, Le livre et les trois dimensions du cyberespace, janvier 2010
  5. Frédéric Kaplan, La métamorphose des objets, FYP Éditions, 2009
  6. Urban Expé, [Qr]iosité, 2012, [Qr]iosité a  bénéficié du soutien du Ministère de la Culture et de la Communication, dans le cadre de l’appel à projets 2012 Services numériques culturels innovants.
  7. Camille Scherrer, Le Monde des Montagnes, 2008,
  8. Amaranth Borsuk et Brad Bouse, Between Page and Screen, Siglio, 2012
  9. Matthieu Lestrade, Camille Ledent, Wesley Wilquin et Étienne Rols, Chroniques de Zaak Izbaak, 2011, http://vimeo.com/30473658
  10. Baptiste Milési, Julien Milési et Raphaël Munoz, Monde Binaire « Hello World », Ce livre est issu d’un travail initié à la HEAD de Genève | (Diplôme en Master Media Design), 2012
  11. Jean-Thierry Lechein, QR1book, Chamanéditionuméric, 2012,
  12. Lionel Maurel (Calimaq),eBooks : livres augmentés ou livres diminués ?, 13 septembre 2012

>> Illustration : Happiness is a beginning (© Editions Volumiques), Le Labo de l’édition (Print is not dead, Facebook)

Ajoutez un commentaire

Pas encore membre ? Inscrivez-vous pour laisser un commentaire ! Déjà membre ? Connectez-vous

Tous les contenus, sauf exception signalée, sont sous licence Creative Commons BY-NC-SA