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Le MuséoLab d’Erasme dans et hors les murs

Le 4 mars 2011 par Marion Sabourdy

Un Camarasaurus, une voiture, des insectes épinglés, le dieu Shiva : le Musée des Confluences n’est pas encore construit qu’il dévoile déjà ses réserves. Elles sont présentées jusqu’au 8 mai 2011 au Musée gallo-romain de Lyon-Fourvière en attendant la livraison du nouveau musée, estampillé « sciences et sociétés » à l’horizon 2014.

Les conservateurs présentent ici des objets choisis parmi l’imposante collection de feu Musée Guimet de Lyon et du muséum d’histoire naturelle, comparable en taille à celle du musée du Quai Branly (300 000 objets), ainsi que leurs nouvelles acquisitions provenant notamment de Nouvelle-Guinée, selon une scénographie semblable à des réserves de musée parsemée d’étagères et de cartons (1).

Enquête au musée

C’est l’occasion de tester deux dispositifs muséographiques originaux développés par le Centre d’expérimentation multimédia Erasme qu’on va retrouver plus loin. Pour commencer la visite, une hôtesse met dans les mains des familles un des 15 iPad connecté au réseau WIFI et une carte équipée d’une puce RFID. C’est parti pour un « jeu interactif des métiers » (2) à travers l’exposition.

Les visiteurs suivent les aventures d’un journaliste loufoque qui cherche à écrire un article sur les agents du musée (conservateurs, chargés de projet d’exposition, restaurateurs, techniciens d’exposition, socleur, médiateurs, webmaster, chargé d’étude sur les publics…). Chaque personne qu’il rencontre parmi les vingt profils est l’occasion pour les visiteurs de partir à la recherche d’un objet présenté dans l’exposition.

Nous nous lançons dans l’exposition, Maud Dalhem et moi, avec une mosaïque des métiers sur l’écran de notre iPad. En une courte vidéo, la chargée de développement des publics nous propose de retrouver « l’objet qui a côtoyé les étoiles ». Nous partons en chasse entre les étagères : vertes pour les sciences naturelles, roses pour les sciences et techniques et les sciences humaines, oranges pour les fossiles. Une disposition risquée, qui pourrait s’apparenter à un catalogue, mais qui trouve son sens grâce aux médiateurs. Nous apercevons une météorite ; Maud passe la fausse carte de presse RFID devant la vitrine : bingo.

S’ensuit une petite vidéo tournée dans l’ancien musée Guimet aujourd’hui fermé au public, qui présente l’activité de la jeune femme (3). La première mission est accomplie, le journaliste gagne un mot pour son futur article dans « La gazette des deux rives ». Les autres quêtes sont plus ou moins ardues ; un mini-jeu permet aux visiteurs perdus d’obtenir un indice en cas de difficulté. A la fin du jeu, un écran propose aux plus curieux de poursuivre l’aventure chez eux.

Le scénario, développé par Erasme en collaboration avec le Musée des Confluences, tient la route, les vidéos sont sympathiques, quoique un peu longues (1 minute 10 secondes) et le tout tient en haleine les joueurs. En revanche, la thématique des métiers n’a pas de rapport direct avec l’exposition, si ce n’est les objets qu’il faut chercher. Maud et moi avons entrevu un risque de se disperser lors de la visite, les explications étant assez pauvres dans les vitrines.

L’expérience de l’utilisateur avant tout

Selon l’équipe d’Erasme, représentée ce jour-là par Yves-Armel Martin (directeur), Christophe Monnet (chargé de production) et Patrick Vincent (chargé des expérimentations, développement et usages numériques), l’important réside dans la conception même du jeu, « semblable à celle d’un jeu vidéo, avec un cahier des charges peu précis au départ et qui s’affine au fur et à mesure des allers-retours ».

La volonté n’était pas de produire un simple « visioguide » mais plutôt « d’amener les membres d’une famille à s’ouvrir et à discuter ». L’ergonomie et l’expérience du public sont une priorité pour le centre qui a mis en place une étude statistique (avec les résultats enregistrés par l’iPad) et une étude plus qualitative grâce aux questions posées par l’hôtesse au moment de la restitution du matériel.

Le second dispositif est situé en fin de visite. Il s’agit d’une grande table multitouch nommée « MuseoTouch » qui présente les collections du musée sous forme de petites fiches zoomables.

On découvre les collections variées du futur musée selon la période historique et le continent. Autour des grands thèmes (sciences de la vie, sciences de la terre, ethnologie et sciences et techniques), les visiteurs découvrent les questions posées par le Musée des Confluences : d’où venons-nous ? Quels sont les rapports entre l’Homme et l’Animal, comment s’organise la vie en société à notre époque dominée par les sciences et techniques ?…

Après l’exposition, cette table tactile restera à la disposition des deux musées gallo-romains de l’agglomération lyonnaise ou sera installée dans l’espace de médiation situé près du chantier du futur musée. Erasme ne cache pas son souhait de voir se créer une communauté autour de MuseoTouch offrant la possibilité, à terme, de trouver et manipuler les œuvres de nombreux musées.

Un centre innovant en rase campagne

Cette exposition est l’occasion de mieux comprendre les activités du centre Erasme, dépendant du département du Rhône et spécialisé dans trois domaines : l’éducation, avec de la R&D sur les « Espaces numériques de travail » des collèges du Rhône, l’assistance aux personnes âgées (le webnapperon, c’est eux !) et le numérique dans les musées.

Cette dernière activité a vu le jour aux environs de 2005 suite à une étude réalisée pour le futur Musée des Confluences. « Plusieurs pistes de travail ont été [alors] retenues, peut-on lire sur le site d’Erasme, parmi celles-ci la personnalisation de la visite, le recours au texte numérique, la recherche de nouvelles interactions avec le visiteur ». Cette réflexion entraîne la création en 2006 du MuséoLab, « un espace de recherche et de maquettage des usages du numérique dans la muséographie » installé dans une salle dédiée du centre Erasme ainsi que le lancement de sa première « saison », le MuséoLab I. Je vous laisse découvrir plus en détail ici les recherches effectuées à cette époque.

Comme on peut le voir sur la frise temporelle, 2007 verra la mise en place de MuseoLab II avec un même principe : « tester la place du numérique dans la muséographie sous forme de maquettes puis in situ dans des équipements ou manifestations ouvertes au public » mais avec « une nouvelle configuration et de nouvelles installations ».

Il y a tout juste un an, en mars 2010 a vu le jour MuséoLab III, sorte de petit frère des deux précédents enrichi d’une nouvelle dimension pédagogique. « Nous chercherons à explorer comment les nouvelles interfaces et dispositifs technologiques peuvent favoriser de nouveaux modes de transmission de la connaissance ». La même année, Erasme a rejoint le réseau européen des « Living Labs » : Enoll (European Network of Living Labs).

Selon Jean-Pierre Dalbéra, expert TIC et culture du Ministère de la Culture et de la Communication « un Living Lab est un environnement de test et d’expérimentation grandeur nature où des utilisateurs et des producteurs créent ensemble des innovations ». L’équipe d’Erasme a donc joué les entremetteurs avec des trinômes composés d’artistes, des « explorateurs logiciels » (ou développeurs) et de « transmetteurs de savoir » (médiateurs, enseignants…). Ils les ont laissé libres, pendant environ six mois, de travailler sur des prototypes sur des thèmes aussi variés que « l’informatique ambiante, l’internet des objets, les espaces sensibles, les nouvelles interfaces (multitouch, espaces immersifs, réalité augmentée, internet mobile…) »

L’occasion pour ces explorateurs de confronter leurs univers et de lancer des idées aussi farfelues qu’indispensables, avec quelques lignes directrices tout de même : « canaliser l’attention d’un auditoire, le travail individuel articulé avec le travail collectif, apprendre par les sens, mémoriser par le geste, manipuler le sens des mots, créer un espace de classe sensible, visualiser l’invisible ». Parmi les heureux participants : des membres du groupe Ez3kiel dont Gayané nous a déjà parlé ici ou encore Laurent Chicoineau, directeur du CCSTI de Grenoble (pour découvrir les autres, c’est ici).

Inside MuséoLab

Entrer dans le MuseoLab plongé dans la pénombre fait l’effet de basculer dans un autre espace-temps. En un quart de seconde, le visiteur ne se trouve plus à Saint-Clément-les-Places mais dans un musée hypothétique, sans collection mais bardé de dispositifs numériques. A l’entrée, un écran tactile, le Keyging, permet de piloter tous les écrans d’une même salle et d’y ajouter les images et vidéos que l’on souhaite. Yves-Armel Martin nous le prouve en allumant successivement les nombreux écrans autour du groupe qui ne sait plus où donner de la tête.

Une petite manip’ et l’écran présente un second prototype, Tempera. Le mélomane « attrape » des sons représentés par des petits rectangles en haut et en bas de l’écran. Il les « étale » au centre selon une longueur souhaité, en ajoute autant qu’il souhaite puis les « lit » en créant une tête de lecture entre ses deux doigts.

Plus loin, une grande table baignée de lumière sur laquelle est projetée une carte de Lyon. Il suffit de placer une simple feuille de papier au-dessus pour changer la donne. Selon la position verticale de la feuille par rapport à la table – plus ou moins haut – le dispositif infrarouge projette des éléments différents, mais uniquement sur la feuille. L’image projetée sur le reste de la table ne change pas. Ainsi, selon le niveau, on peut découvrir une carte ancienne de Lyon (sur la feuille) parfaitement superposée avec la carte initiale (sur la table). Déplacez horizontalement la feuille et vous découvrez la carte ancienne où que vous placiez la feuille . L’exercice est aussi impressionnant avec le château de Chambord ou des problèmes mathématiques.

Juste derrière, une espèce de grand soufflet d’accordéon de 2,50 m de haut dans lequel Yves-Armel Martin enferme notre petit groupe. Voilà un espace de médiation tout trouvé, dans lequel on peut projeter des images. Refermé, les murs ne font plus que 10 cm d’épaisseur. Un peu plus loin, nous arrivons dans une petite salle de classe reconstituée. Aujourd’hui, c’est géométrie dans l’espace avec quatre tablettes tactiles. Les « élèves » du jour doivent créer des pentaminos, vous savez, ces formes utilisées dans le jeu Tetris. Le travail est collaboratif. Chaque fois qu’un des joueurs – pardon élèves – trouve un pentamino sur sa tablette, celui-ci est projeté sur la table. Au bout des 12 possibles, ça fait un joli chemin de table multicolore.

Fini de jouer ! Yves-Armel endosse le rôle de l’instituteur et nous propose un cours. Pour cela, il suffit d’aller décrocher une petite carte RFID fixée à une corde sur le mur. Yves-Armel passe la carte sur un lecteur et le cours commence. Le programme scolaire s’apparente alors à une ribambelle de petites cartes fixées les unes derrière les autres sur la corde, en une sorte de frise temporelle : « stocker les fragments de cours dans des petits objets permet de rematérialiser le contenu numérique » et donner des repères aux enfants. Ceux-ci peuvent aussi créer leurs propres cartes ou enregistrer des éléments sur les sorties de classe.

Enfin, et un de mes préférés, la table Multitouch (encore une) nommée LogoTouch que tous les profs de français aimeraient avoir pour dynamiser leurs cours. De nombreuses « étiquettes » de mot sont proposées. Secouez un mot et vous obtiendrez un synonyme. Ecartez-le et il se conjuguera au futur… La table « utilise le geste pour retrouver le sens ».

Ces jours-ci, les créateurs de ces différents prototypes se retrouvent à Erasme pour décider s’il est opportun ou non de concrétiser leurs projets. En toute franchise, Yves-Armel nous indique qu’Erasme souhaiterait n’avoir qu’un rôle d’incubateur, de lien entre ces créateurs et des entreprises ou des grandes écoles (comme Centrale Lyon dont un membre a participé au MuséoLab III) qui prendraient en main le développement de ces projets. A bon entendeur…

Notes

  1. Plusieurs expositions ont déjà eu recours à ce procédé scénographique, comme « L’homme exposé » (Musée de l’Homme, à Paris du 21 février 2007 au 15 janvier 2009) ou encore « Les trésors du quotidien ? Europe et Méditerranée » (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, à Marseille en 2007)
  2. Voir la description technique du jeu par le centre Erasme (ici & )
  3. On y apprend notamment que le musée conserve des objets spéciaux, comme la fameuse météorite, qui peuvent être manipulés par le public, notamment par les visiteurs aveugles.

Pour aller plus loin

- Lire le compte-rendu de Jean-Pierre Dalbéra dont je me suis inspirée sur quelques éléments

>> Illustrations : Voir nos deux albums photos : la visite de l’exposition et celle du MuseoLab

Je tiens à remercier l’équipe du centre Erasme, que m’a accueillie toute la journée du 17 février pour me présenter ses activités.

1 commentaire

  1. Dalbéra le 04 mars 2011 à 11:41

    Cette excellente présentation montre tout le potentiel d’un laboratoire public d’expérimentation comme le centre Erasme qui, conformément à sa mission, se met d’abord au service des acteurs de son département mais qui a le souci de partager avec tous ses innovations, en particulier en favorisant les applications sous logiciels libres.

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