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Le papier est mort, vive le papier !

Le 31 janvier 2012 par Marilyne Berthaud

Alors que le journal La Tribune sort son dernier numéro en version print, les étudiants du cours de publication collective du master de journalisme scientifique de Paris 7 travaillent depuis le mois d’octobre sur la création d’un magazine – Forward – sur le thème de « La fin de la presse papier ? » L’occasion de publier un de leur article.

Début février 2012, le troisième numéro de Paulette, sera disponible sur commande ainsi que dans quelques boutiques. Ce magazine féminin joue la carte de l’originalité : les lectrices sont également les rédactrices et les modèles. Elles sont invitées à se rendre sur le site, créé en juin 2009 pour partager coup de cœur, bons plans et adresses sympa. Les sites Bakchich et Rue89 ont également sorti une version papier bien après la création de leurs sites web. Et si, pour Bakchich, l’histoire s’est arrêtée le 14 janvier 2011, après 53 numéros hebdomadaires, faute d’un nombre suffisant de lecteurs, Rue89 le mensuel a lui trouvé son public.

Internet offre aux revues la possibilité de garder le contact avec leurs lecteurs, voire de recruter de nouvelles plumes. Plus surprenant, il permet aussi de les associer à la création du magazine. Par exemple, chaque lecteur d’Otograff choisit sur le site les articles qu’il souhaite intégrer à la maquette, qui comporte 30% de pages personnalisables. Patrice d’Arras, directeur de la publication de la revue voit ainsi « internet comme un outil collaboratif et le papier comme un outil de diffusion ». Le web est aussi un moyen pour les magazines de fidéliser des lecteurs avant la sortie sur papier qui demande un budget plus conséquent. « Nous voulions lancer un magazine papier dès le début » explique Lisa Delille, directrice de la rédaction de Paulette, « mais c’est un chemin long et difficile, donc nous l’avons d’abord lancé sur internet. »

A la recherche d’un nouveau modèle économique

Toute la difficulté pour ces magazines est ensuite de trouver la bonne formule pour plaire aux lecteurs et devenir rentable. Jérôme Ruskin, le fondateur d’Usbek & Rica, revue d’analyse et de prospective, voit cela comme « un processus tourbillonnaire : on essaie différentes versions jusqu’à trouver la bonne« . La revue a d’ailleurs considérablement évolué : le 26 janvier, le numéro 5 est sorti en kiosque en plus des librairies. Allégé de plus de 100 pages, il sera vendu 5 euros contre 15 auparavant. Jérôme Ruskin espère gagner de nouveaux lecteurs en leur proposant un contenu « plus chaleureux, car 200 pages de sociologie pouvaient rebuter certaines personnes ». Son deuxième objectif : atteindre l’équilibre financier cette année.

La rentabilité est en effet indispensable pour assurer la pérennité d’un titre. Si Usbek & Rica, ou bien Otograff ne le sont pas encore, d’autres magazines ont réussi ce challenge très rapidement, comme la revue trimestrielle XXI, vendue uniquement en librairie au prix de 15 euros.  » Le capital de départ était de 450 000 euros et nous n’avons jamais eu besoin de l’augmenter. Cela prouve que XXI se porte très bien » se félicite Patrick de Saint-Exupéry, son rédacteur en chef. Le magazine de cuisine Marmiton, dérivé du site du même nom, a également été « rentable dès le premier numéro » affirme Christophe Duhamel, son co-fondateur.

Pourtant, ces deux magazines ont des stratégies très différentes. Ainsi XXI refuse toute publicité dans ses pages contrairement à Marmiton. « Le papier permet de toucher des petits annonceurs qui n’iraient pas sur le web », explique Christophe Duhamel. Le choix d’inclure ou non des pages de réclame dans une revue est tout autant un choix financier qu’éditorial. Alors que les premiers numéros n’en comportaient pas, la nouvelle version d’Usbek & Rica en inclura quelques pages. L’essentiel pour Jérôme Ruskin est de « conserver la qualité et le standing de la revue, afin de ne pas décevoir les lecteurs« . La présence de publicité devrait lui permettre, même en ayant diminué le prix de la revue, de proposer une couverture brillante « pour être plus visible en kiosque ».

Un produit soigné

La qualité du papier est en effet devenue cruciale à l’heure du numérique. Couverture en papier glacé ou mat, gaufrage … » Le papier est le support parfait, car il apporte une sensation de toucher que ne permet pas le numérique » analyse Julien Pham, rédacteur en chef de Fricote, magazine sur la créativité culinaire. L’identité de la revue repose désormais presqu’autant sur la forme que sur le fond. Ainsi, Christophe Duhamel, explique qu’à Marmiton, ils ont choisi «  de gaufrer le titre et d’imprimer sur du beau papier recyclé pour correspondre aux valeurs de la marque ». La frontière entre livre et magazine tend même à s’effacer.  » Des lecteurs ont offert le dernier numéro de Marmiton à Noël, comme un livre de cuisine » confirme son co-fondateur. Ces nouvelles revues ont donc gagné leur place dans nos bibliothèques… Mais pour combien de temps ?

Pour ces tous jeunes périodiques, la question se pose en effet, de faire ou non une application pour tablette, au risque de fragiliser la version papier. Lisa Delille, de Paulette, et Patrick d’Arras, d’Otograff, confient que les applications pour iPad et autres tablettes de leur magazine sont déjà en développement. En revanche, Patrick de Saint-Exupéry est convaincu qu’une version pour tablette n’apporterait rien à la revue XXI. Tout comme Julien Pham, le rédacteur en chef de Fricote, qui voit en la création d’une application « un aveu d’abandon du papier« .

Qu’ils décident ou non d’investir dans les tablettes, les créateurs d’une revue doivent « prendre en compte la dimension interactive. Les sites ou les magazines qui n’ont pas marché sont ceux qui n’ont pas su évoluer » insiste Christophe Duhamel. Pour survivre, les revues qui sortent aujourd’hui vont devoir plus que jamais s’adapter aux envies des lecteurs. Objets de luxe, personnalisables à volonté ou participatifs, les magazines qu’on lira dans dix ans seront sans doute très différents de ceux d’aujourd’hui… D’ailleurs, Christophe Duhamel l’assure, « le papier est obsolète en tant qu’outil d’information, mais il a encore toute sa place dans la cuisine ou le salon en tant qu’objet de plaisir et de partage ».

>> Illustrations : Photo Forward – Fiorenza Grazzi

>> Source : article initialement publié dans Forward

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