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Les cartographies de controverses au Medialab

Le 19 mai 2011 par Gayané Adourian

Tommaso Venturini a rejoint l’équipe en septembre, peu de temps après la création de ce labo. Il travaillait alors en Italie, un post-doc en sociologie, dédié à l’étude d’une controverse sur l’agriculture et sa distribution. « J’ai rencontré Bruno Latour qui avait besoin de quelqu’un pour son cours de cartographie des controverses. »indique-t-il. Expert en media studies, Tommaso possède une double culture en SHS et numérique. C’est lui qui dirige aujourd’hui le cours de cartographies de controverses, base sur laquelle le Médialab s’est installé.

Tommaso Venturini

L’idée du Médialab, voulu par Bruno Latour qui en est son directeur avec Dominique Boullier (que nous avions invité à la soirée du Grand Mix) est simple : équiper la communauté de la recherche à Sciences Po en outils et en données numériques pour améliorer la recherche en sciences sociales. « Aujourd’hui on utilise encore très peu les méthodes numériques en sciences sociales. » raconte Tommaso. D’après lui, elles sont arrivées assez tard aux données et aux méthodes numériques, encore plus tard que les sciences humaines. Mais Bruno Latour y voit une méthode avec un énorme potentiel qui change la donne…notamment parce qu’obtenir des données dans ce domaine coûte très cher.

Avec les méthodes actuelles – enquête, sondage, panel, entretien … -  les chercheurs obtiennent soit une vision très superficielle de l’état global de la société – par une méthode quantitative – soit ils observent quelque chose de très spécifique – par la méthode qualitative – …tout en perdant la structure sociale. Pour Bruno Latour, le numérique a un sens car se servir de ces méthodes permet de tracer toutes les interactions. Exemple célèbre, sur le même modèle, pour tracer les interactions : Wikipédia, où l’on peut suivre toutes les conversations et débats qui permettent d’arriver à l’article disponible.

Montrer les interactions

L’idée ici, c’est d’avoir à la fois le résultat final ainsi que les discussions et les interactions. Mais ce n’est pas évident… car les chercheurs ont besoin de beaucoup de données. « On commence seulement aujourd’hui à construire une méthode « quali-quantitative » pour avoir une vision continue de l’objet étudié. »

Le Médialab de Sciences Po se retrouve alors au service des chercheurs qui viennent leur exposer un problème. Si les outils ou les données existent déjà, un travail d’explication est indispensable pour que les chercheurs se les approprient. Par contre, s’il n’y a pas d’outils, un projet est déposé avec le chercheur pour obtenir une demande de financement.

Par exemple, le chercheur et maître de conférences Didier Bigo (au CERI) travaille sur l’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures (Frontex) dont la mission consiste à aider les États membres à mettre en œuvre les règles communautaires relatives aux frontières extérieures. Lui travaille sur l’analyse des discours relatifs à l’agence mais aussi les acteurs qu’elle engage. Dans son cas, les données existent mais pas les outils et le travail des chercheurs du Médialab sera de mettre en place cet outil.


Le Médialab se veut réunir plusieurs cultures différentes dont des chercheurs en media studies (ainsi que ceux de Sciences Po) mais aussi des ingénieurs aux compétences en informatique et des designers dont les compétences sont précieuses pour tout ce qui touche à l’interface. En effet, d’une part, travailler sur les données requiert également une composante de design et d’autre part, les chercheurs en sciences sociales ne sont pas habitués à naviguer dans les données, ni à utiliser ce type d’outils. Il faut donc les accompagner et rendre les outils facile à prendre en main.

Cartographier les controverses

On ne peut pas évoquer le Médialab sans parler des cartographies des controverses. L’idée des cartographies de controverses est née il y a plus de 15 ans, alors que Bruno Latour enseignait les STS – et sa théorie de l’acteur-réseau – aux étudiants de l’École des Mines. Or pour que ceux-ci se saisissent des notions théoriques, il a choisi d’y inclure une dimension pratique et, suivant le principe du learning by doing, ses cours ne comportaient pas de théorie. A son arrivée ensuite à Sciences Po, Bruno Latour y a apporté le cours de cartographie des controverses… mais en y ajoutant une dimension plus théorique.

« Lorsque les étudiants travaillent sur les cartographies de controverses, ils participent à la réflexion générale sur la fonction de la carte elle-même. » souligne Tommaso Venturini. La question soulevée en filigrane propose une utilisation de ces cartographies pour les acteurs eux-même. En plus, (mais ce n’est pas encore fait) ils voudraient aussi introduire une composante de débat public dans les cartographies, notamment en faisant réagir les acteurs sur les cartes elles même.

Objectif de la cartographie : respecter le plus possible la complexité de la controverse pour pouvoir déployer toute sa richesse. Comment alors utiliser les outils numériques pour la rendre la plus lisible possible tout en montrant les tensions entre les différentes parties engagées dans la controverse sans devenir trop complexe. Pas évident… Pour Tommaso, « les citoyens ont besoin d’être équipés car ils n’ont pas le temps de se plonger dans les controverses scientifiques et techniques ».

Ce travail avec des étudiants pousse les chercheurs à développer également cette compétence et cette manière de voir les choses dans leur recherche. A ce titre, ils ont participé au programme Macospol, un programme cadre de l’Union Européenne qui s’est terminé il y a 3 ans.

Le but : mettre en place une plate-forme d’échange pour accompagner étudiants, professionnels et citoyens dans la cartographie de controverses scientifiques et techniques. L’ère du numérique nécessite des espaces dédiés et des instruments afin de faciliter l’implication des publics dans ce type de problématiques scientifiques et techniques.

Montrer une vision constructive de la science

Cette année, trois demandes de financements pour des projets relatifs à la controverse sur le changements climatiques ont été déposés. Les chercheurs se sont rendus compte qu’il valait mieux choisir une controverse en particulier et la suivre, à un niveau de recherche. Le choix s’est porté sur celle du changement climatique qui à la particularité d’être « à tiroirs ». Ainsi, le travail des étudiants du cours de cartographie qui devront choisir et étudier des sous-controverses pourra servir de support aux chercheurs et les deux devraient s’alimenter : la recette de construction d’un cercle vertueux.

« Si on regarde la science alors que tout le monde est d’accord, on en a une vision positive et surtout on ne voit pas le travail de construction. » insiste le chercheur. Les controverses permettent d’exploser cette vision positiviste sans pour autant tomber dans une vision relativiste de la science. Une fois qu’un fait scientifique est construit, le travail qui a été fait pour le construit appartient au fait lui-même et il faut fournir un travail presque identique si on veut le déconstruire. Les cartographies s’inscrivent plutôt dans une vision de construction.

Se pose alors le problème de la limite d’une controverse… Où doit-on arrêter le périmètre ? La consigne données aux étudiants est de suivre les acteurs et les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres. Qui sont les acteurs ? « Quelqu’un qui agit sur la controverse. On le teste en regardant si sa présence ou son absence fait une différence. » Cela va donc de la micro-algue qui capte le CO2 au négociateur. Bien sur leurs rôles sont différents !

Autre question : la limite. A partir d’un moment, on doit trouver une sorte de frontière plus ou moins naturelle de la controverse, une zone moins concentrée. C’est au chercheur-cartographe de tracer la limite de la controverse. « Forcément c’est un peu arbitraire, mais on étudie la « taille des liens » pour déterminer s’ils deviennent négligeables. » rapporte le chercheur.

Une vue de la controverse sur l’hypothèse Gaïa (Medialab)

Pour Tommaso, la cartographie des controverses apporte sa contribution au débat public en offrant un atlas qui permet aux acteurs de mieux comprendre comment ils sont placés. Elle permet également de tracer la controverse telle qu’elle existe sur le web. Pour en avoir un aperçu, les meilleures cartographies seront présentées dans le cadre de Futur en Seine, en juin prochain. De quoi apporter une autre dimension.

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