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Lionel Larqué : « Nous essayons de favoriser une éducation au savoir expérimental et à la pensée critique »

Le 17 août 2012 par Florent Lacaille-Albiges

Lionel Larqué est un militant actif : directeur adjoint des Petits Débrouillards, initiateur du Forum Mondial Sciences et Démocratie, administrateur du CRID (Centre de Recherche et d’Informations pour le Développement), ancien vice-président de la Fondation Sciences Citoyennes. Dans cet entretien, il replace la culture scientifique dans son contexte économique et nous parle des objectifs des Petits Débrouillards.

Ajout du 6 septembre 2012 : Lionel Larqué précise qu’il s’exprime ici à titre personnel et n’engage pas la responsabilité des Petits Débrouillards.

Comment êtes vous entré dans le milieu de la culture scientifique ?

J’ai fait un doctorat en physique à l’Université Paul Sabatier (Toulouse) puis des études en sciences politiques sur la relation entre les état-nations et les minorités, avant de  réaliser et produire des documentaires géopolitiques. À côté de ça, l’éducation populaire est un milieu dans lequel je baigne depuis la fin de mon adolescence. Militant depuis mes 14 ans, jai participé à la création du mouvement ATTAC en 1998 dont j’ai fait partie de la première direction (de 1999 à 2002). J’ai également été vice-président de la Fondation Sciences Citoyennes avant de lancer en 2007 l’initiative qui allait devenir le Forum Mondial Sciences et Démocratie.

En fait, je suis venu à la culture scientifique et technique assez tard, en 2003. J’ai d’abord participé à une mission pour le gouvernement Jospin sur le lien entre culture et éducation populaire, avec pour objectif de résorber le fossé historique – depuis 1959 et André Malraux – qui sépare ces deux milieux. Ensuite, je suis devenu directeur adjoint des Petits débrouillards. François Deroo, le directeur, voulait prendre un virage pour qu’elle redevienne vraiment un mouvement d’éducation populaire et ne tombe pas dans le seul service éducatif.

Quels sont les objectifs du mouvement des Petits Débrouillards ?

Avec 240 salariés et 3000 bénévoles et volontaires, c’est d’abord le premier réseau de médiation scientifique en France : il touche jusqu’à 900 000 personnes tous les ans sur le territoire. Nous nous adressons principalement aux enfants et aux jeunes de 6 à 30 ans. Au-delà de la stricte culture scientifique et technique, notre objectif est de faire de l’éducation à la pensée critique et à une citoyenneté active, par la recherche ou tout autre processus. Ce qui m’intéresse c’est l’appropriation sociale et citoyenne des différentes catégories de savoirs, dont les savoirs scientifiques, pour que les citoyens soient plus autonomes, pour qu’ils puissent détourner les techniques selon leurs usages et leurs besoins. Je suis persuadé que les sciences et les techniques peuvent être de formidables outils de solidarité et de coopération entre les gens. Mais il y a des conditions à cela… car rien n’est de l’ordre du spontané : il faut agir en ce sens, poser des actes…

Comme d’autres, nous agissons pour l’éducation des citoyens pour qu’ils puissent apporter (et légitimer) leur expertise, questionner les innovations en connectant les enjeux sociaux aux enjeux techniques et scientifiques, en posant des questions : Quelle innovation ? Dans quel but ? Contrôlée par qui ? etc. Dans le discours des Petits Débrouillards, on dit que le monde peut être meilleur avec des innovations tout en sachant parfois les refuser. Je pense que les mouvements citoyens sont garants de la démocratie. Ce sont eux qui contiennent les puissances, qui contestent, veillent, demandent des comptes, résistent aux puissances et aux dominations.

Cette vision est partagée par d’autres acteurs de la culture scientifique ?

Les Petits Débrouillards ont un certain nombre de différences avec les autres acteurs de la culture scientifique et technique. D’abord, sur le plan de la médiation que l’on voit sous l’angle du renforcement des capacités des citoyens et pas seulement dans le but de faciliter l’acceptation de l’innovation, quelle qu’elle soit. Il y a une forme d’innovation solidaire – dont la source est citoyenne et qui renforce les solidarités – dans ce que nous revendiquons. Dans le cadre des Investissements d’Avenir par exemple, les Petits Débrouillards posent la question de la co-construction de l’offre et de la « demande sociale » en matière de sciences et techniques.

Cette posture est loin d’être acceptée par les acteurs dominants. Historiquement, en France, les mouvements associatifs, dont ceux d’éducation populaire, ont été marginalisés par la puissance publique. La grande rupture entre éducation formelle et éducation informelle date de 1945, même si les choses étaient déjà mal engagées dès 1881. Plus récemment, notre mouvement a été évacué du Conseil National à la Culture Scientifique et Technique (1) par le biais de procédures (ou de non-procédures) émanant d’Universcience

Mais la culture scientifique n’est pas notre seul secteur d’activité. Le mouvement des Petits Débrouillards est lié à de nombreux autres thèmes ou « secteurs » : recherche, éducation populaire, économie sociale, solidarité internationale… Dans l’avenir, le renouvellement de l’éducation populaire passera sans-doute par une articulation et intégration des enjeux numériques (DIY, « hacking »).

Pourquoi développez-vous des liens avec autant de secteurs différents ?

Pour nous, la culture scientifique s’inscrit dans un contexte plus large qui est celui de l’économie de la connaissance, latent depuis la fin des années 1960 – début des années 1970. Depuis la mise en place du Nasdaq (1971) jusqu’à la création de l’OMC (1994), en passant par la signature du Bayh-Dole Act (1980), les États-Unis n’ont pas cessé de faire du lobbying pour imposer leurs vues sur l’innovation (2), vision sur laquelle s’est alignée plus récemment l’Union Européenne avec sa Stratégie de Lisbonne. Les scientifiques qui croyaient être prémunis – « par nature » – contre le taylorisme et une certaine forme de prolétarisation de leurs métier souffrent désormais eux aussi des incidences des nouvelles formes de management… Des indices de résistance émergent peu à peu et elles se multiplient. Dernier en date : l’appel Slow Science.


En quoi ce contexte politique influence-t-il la culture scientifique ?

Le fait que la culture scientifique soit rattachée au Ministère de la recherche est le signe d’une évolution signifiactive où le primat de l’économique et de l’intérêt de puissance pour l’État prime sur tous les autres paramètres (citoyenneté, pensée critique). En dernière analyse, le monde de la médiation scientifique sert d’abord à entretenir la capacité d’innovation du pays. Les questions éducatives et culturelles ne sont pas aussi prégnantes. Nous sommes payés parce qu’on participe à un objectif de création d’innovation future. La créativité, l’imaginaire… sont développés pour soutenir un modèle d’innovation. Dans les demandes du ministère, nous devons permettre  une hausse des inscriptions dans les filières scientifiques. Or, les enjeux nous semblent légèrement plus complexes et intriqués. Le contexte est donc compliqué pour nous. Notre objectif est éducatif et civique, mais on ne peut pas dire non plus que le pays n’a pas besoin de scientifiques…

Quels sont les changements depuis le forum territorial de 2010 ?

Le forum territorial n’a été pour moi qu’une vaste entreprise marketing, donnant le sentiment de la concertation alors que Universcience est probablement la structure la moins à même de savoir gérer de la concertation et de la pensée contradictoire. Il s’agissait d’abord, et avant tout, d’externaliser la politique de culture scientifique et technique grâce à une agence : Universcience. L’objectif ? Faire passer la pilule de la diminution drastique des moyens et donc du nombre d’institutions qui pourraient en bénéficier.

De mon côté, je n’y suis pas allé : la méthode était déjà figée, les objectifs déjà donnés. Les cadres de cette nouvelle gouvernance reproduisent les coteries picrocholines d’un univers clos sur lui-même, sec, sans idée ni dynamique. Cette absence de gouvernement démocratique, typique de cette grosse machine, ne présage rien de bon quant aux véritables enjeux socio-scientifiques à venir.

La culture scientifique et technique reçoit pas mal d’argent mais il n’est pas bien réparti et ultra-concentré : Universcience et les grands centres de sciences se partagent près de 98% de la clé de répartition. Quoiqu’en dise Mme Haigneré – qui n’est pas la mieux placée pour juger de ce qui est équitable et de ce qui ne l’est pas – ce n’est pas acceptable. Le monde de l’éducation populaire est le moins financé alors qu’il touche le plus large public (en nombre). Ce schéma n’est pas républicain, pas équilibré au niveau territorial et pas démocratique. Le Grand Emprunt a permis de compenser à la très grande marge cette iniquité, mais pas de façon durable (3).

Quel est pour vous l’avenir de la culture scientifique en France ?

Je pense que le « nouveau » schéma va exploser car il n’est pas soutenable. Dès 2012-2013, il va falloir fédérer car le contexte sera dur. À ce titre, ce sera intéressant de voir l’évolution de projets comme Inmédiats, même si j’ai des doutes sur les retombées. Il y a de l’argent dans la culture scientifique et les universités s’y intéressent (c’est une de leurs missions). Mais comme il en va de leur image et de leur visibilité territoriale – en période de disette budgétaire – elles ne pourront pas s’ajouter simplement à l’échiquier et perturber davantage un milieu en difficulté. Bref, le conflit risque d’être lourd s’il n’est pas géré intelligemment par l’Etat…

La culture scientifique a beaucoup changé depuis 20 ans. Les musées ont bouleversé leur offre muséographique et de médiation ce qui a provoqué un profond renouvellement du public. Mais sur le fond, on reste dans un schéma de la belle histoire de la science (« la sciences des vainqueurs »), de propagande techno-scientiste… La régression est réelle. Les centres de science réalisent une révolution muséographique vers plus de spectacle, avec des visites impressionnantes, mais le travail à long terme n’est pas étudié.

Avec les Petits Débrouillards, nous essayons plutôt de favoriser une éducation au savoir expérimental et à la pensée critique. Je pense qu’il n’y a rien de plus vieux que la démarche expérimentale… Nous devons nous consacrer au rapport critique de la technique et de la nature car c’est de cette tradition qu’émergeront des technologies socialement et écologiquement durables. La place des mouvements citoyens dans le champ socio-scientifique et socio-écologique déterminera le degré de solidarité et d’intelligence collective.

Notes

  1. Conseil créé en mars 2012 et présidé par Claudie Haigneré. La liste des membres est consultable ici.
  2. À paraitre : un article de Lionel Larqué et Dominique Plihon sur le rapport entre savoirs et finance.
  3. Les Petits Débrouillards, avec d’autres associations, ont envoyé début juillet une lettre à la nouvelle Ministre de la Recherche à propos de la gouvernance de la culture scientifique et technique.

>> Illustrations : les petits debrouillards (Flickr, CC), Petits Débrouillards (Facebook), Universcience (©)

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