Knowtex Blog

L’IRI, à la croisée de la recherche et des industries culturelles

Le 14 juin 2011 par Raphaël Velt

Un Ovni se cacherait-il en plein cœur de Paris, en face du Centre Pompidou ? Vincent Puig n’hésite pas à utiliser ce mot pour décrire l’Institut de Recherche et d’Innovation (IRI), dont il est directeur adjoint. Ni laboratoire de recherche universitaire, ni entreprise, cet institut est un acteur atypique et hyperactif du monde de la recherche, centré sur les questions des pratiques culturelles.

Rattaché à l’origine à son célèbre voisin, l’IRI est né en 2006, sous l’impulsion du philosophe Bernard Stiegler, jusqu’alors directeur de l’IRCAM (Institut de Recherche et de Coordination Acoustique-Musique).

Deux ans plus tard, l’IRI s’éloigne du centre d’art contemporain et prend la forme juridique d’une association à but non lucratif, dont l’objet est de « mener à bien des activités de recherche, de développement, d’étude et d’innovation dans le champ des nouvelles technologies culturelles et cognitives, [d’]élaborer de nouvelles formes d’adresse au public et [de] développer des technologies destinées aux amateurs, aux chercheurs et aux artistes […] » (1)

Un ancrage dans les questions sociales

Les recherches de l’IRI se basent sur des questions sociales. Celles-ci sont inscrites dans la philosophie de Stiegler, largement inspirée par Gilbert Simondon et qui explore, comme lui, les questions de culture, de technique et d’individuation (le processus de création de l’identité de l’individu).

Pour Stiegler, nous entrons dans une phase de développement postindustrielle où l’économie de la collaboration et de la contribution sera prépondérante. Dans cette nouvelle économie, la figure de l’amateur – à prendre au sens large de « celui qui aime ce qu’il fait », que ce soit dans un cadre professionnel ou non, plus proche du terme anglais « enthusiast » – occupe une place centrale dans les pratiques culturelles.

Ces pratiques sont un vecteur de ce que Stiegler nomme la « transindividuation », c’est-à-dire la construction croisée de l’identité des individus et des collectifs auxquels ceux-ci appartiennent. L’évolution des pratiques culturelles étant intimement liée à celle des technologies, les outils de contribution et de collaboration sont aussi des outils d’émancipation collective. (2)

Lignes de temps, projet fondateur

L’IRI étudie ces technologies et leur place dans la société, à la fois sur le plan théorique et par la conception de nouveaux outils. Le premier projet qui a été développé au moment de la fondation de l’institut, « Lignes de Temps », était un de ces outils. Il s’agit d’un logiciel d’annotation de séquences vidéo, créé à partir des pratiques de « lecture critique ». Sorte d’extension du projet d’« écoutes signées » conçu à l’IRCAM, il a été développé en co-création avec des critiques, réalisateurs et historiens du cinéma, à travers l’atelier « regards signés ».

Dans cet atelier, des méthodes inspirées de la recherche-action ont été mises en place : chaque mois, une réunion était organisée, en deux temps. Dans la première moitié, les critiques cinématographiques présentaient leurs pratiques de travail, indépendamment de « Lignes de Temps », puis des prototypes de cet outil leur étaient proposés. Le développement a été fait de manière agile, suivant des cycles courts avec de nombreux prototypes et maquettes, afin d’évoluer en parallèle avec les pratiques de ses utilisateurs.

Ce projet a été initié et se poursuit aujourd’hui en collaboration avec l’équipe d’Alain Mille et Yannick Prié au laboratoire LIRIS de Lyon, qui analyse et modélise les traces des activités des utilisateurs de logiciels. Ces méthodes, plus académiques, ont débouché sur des modélisations très novatrices et complémentaires des interfaces proposées par l’IRI.

Des espaces critiques

Aujourd’hui, « Lignes de Temps », utilisé principalement par des établissements d’enseignement et de recherche, est téléchargeable sur le site de l’IRI et placé sous licence libre. L’institut a également développé un outil plus léger, le logiciel MetaData player, qui permet de lire des annotations sur des vidéos sur le web.

Ces travaux sur la vidéo s’inscrivent dans l’un des principaux axes de recherches de l’IRI, la question de la création d’espaces critiques pour les médias. L’institut travaille actuellement sur un projet ambitieux, CineCast, en partenariat avec des acteurs tels que l’Institut national de l’audiovisuel (INA), GlobeCast – filiale de télédiffusion de France Télécom –, le Forum des Images, la Cinémathèque Française ou encore AlloCiné, la plateforme d’extraits de films Vodkaster et le moteur de recherche Exalead. Ce projet, financé par l’État via le Fonds Unique Interministériel (FUI), vise à créer une plateforme vidéo multi-supports permettant à la fois l’indexation, l’annotation et le partage de contenus audiovisuels.

Le projet Eulalie, financé par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), vise quant à lui à créer ces espaces critiques autour de la radio et de la télévision. Les annotations critiques peuvent également être faites via les réseaux sociaux, comme dans le dispositif Polemic Tweet. Celui-ci utilise Twitter pour créer des conversations et visualiser les prises de positions (3), notamment autour des événements organisés par l’IRI.

Réfléchir sur la question de l’amateur

Autour de la figure de l’amateur telle que Stiegler la conçoit, l’IRI organise les « Entretiens du Nouveau Monde Industriel ». Ce nom souligne le souhait que les pratiques culturelles collaboratives soient à la base d’une nouvelle organisation industrielle. Chaque année, les entretiens sont précédés par des réunions et séminaires préparatoires autour d’un thème et s’achèvent en fin d’année par une conférence de deux jours. En 2010, les entretiens étaient placés sous le thème des « imaginaires des nanotechnologies ». Cette année ce sera le tour des « technologies de la confiance ».

L’engagement de l’IRI en faveur des communautés d’amateurs se traduit par exemple par la participation à des événements tels que les festivals Pocket Films, qui a présenté des films réalisés sur téléphones mobiles, ou MashUp Films, qui aura lieu les 24 et 25 juin autour du principe du mashup, c’est à dire l’assemblage d’extraits vidéo et audio disparates.

Autre projet : la possibilité pour les amateurs de créer leurs propres outils sera au centre du dispositif Fab Lab Squared, qui sera présenté dans quelques jours au festival Futur En Seine à la Cité des Sciences. Ce dispositif sera articulé autour d’un Fab Lab, c’est à dire un atelier regroupant des machines-outils telles que découpeuses laser ou imprimantes 3D, permettant aux amateurs de réaliser facilement, rapidement et à bas coût des prototypes d’objets. Le terme « Squared » (« au carré ») indique la volonté de se servir du dispositif pour incuber d’autres Fab Labs, notamment grâce à des machines (notamment l’imprimante 3D RepRap) pouvant générer les pièces nécessaires à leur propre fabrication.

Futur en Seine sera également l’occasion pour l’IRI de présenter, au cours de l’événement « Design Metadata », les travaux réalisés dans le cadre d’ateliers organisés avec les étudiants de deux écoles de design, l’École Nationale Supérieure de Création Industrielle (ENSCI) et Strate Collège [ndlr : nous publierons bientôt un article sur cette dernière].

Du web aux interfaces tactiles

Un autre axe de recherche concerne la philosophie et l’ingénierie du Web, deux aspects qui sont intimement liés par les questions de sémantisation et de métadonnées.

Sur le volet philosophique, l’IRI accueille en résidence les chercheurs Harry Halpin, issu de l’université d’Édimbourg, et Alexandre Monnin, doctorant en philosophie à l’Université Paris-1, autour du projet PhiloWeb.

Pour l’ingénierie, un partenariat avec le ministère de la Culture et Wikimédia France vise à articuler le portail Histoire des Arts avec les contenus et les pratiques de Wikipédia.

Enfin, le dernier axe de travail est celui de la mobilité et de la motricité, issu des réflexions sur la place du corps dans les pratiques culturelles. Selon le concept d’Enaction développé par le neurologue et philosophe Francisco Varela, le corps et l’action sont fortement impliqués dans le processus cognitif (4). Le projet « enactive media » prévoit ainsi d’inclure des interfaces tactiles et gestuelles dans des outils de production, d’indexation et de partage de contenus multimédias.

Des soutiens prestigieux

Les fonds apportés par ces projets contribuent aujourd’hui à la moitié des ressources de l’IRI. L’autre moitié provient des subventions des membres partenaires de l’association. Aux membres fondateurs présents depuis 2008 – deux institutions culturelles, le Centre Pompidou et le Centre de Culture Contemporaine de Barcelone (CCCB) ainsi qu’un partenaire industriel, Microsoft France –, sont venus se rajouter quatre institutions académiques : le Goldsmiths’ College de l’Université de Londres, spécialisé dans la sociologie des médias ou media studies, l’Institut Inter-facultés de Sciences de l’Information de l’Université de Tokyo (III), l’Ensci, ainsi que l’Institut Télécom, qui regroupe les écoles publiques d’ingénieurs en télécommunication.

Au delà de ces sept membres, les partenaires de l’IRI sur ses projets de recherches sont variés. Outre les nombreuses universités et d’écoles, de Paris et bien au-delà, les liens étroits que l’institut entretient avec Cap Digital, le pôle de compétitivité des contenus et services numériques, lui permettent de mobilier un vaste tissu industriel.

Une structure-charnière à échelle humaine

Contrastant avec la richesse des recherches de l’IRI et la diversité de ses partenaires, la structure de l’institut semble plutôt modeste : un local discret au sixième étage d’un immeuble de la piazza Beaubourg, et seulement une dizaine d’employés. C’est que le rôle de celui-ci est plus celui d’un intermédiaire, par la coordination de projets et l’organisation d’événements, avec parfois des modes de travail originaux, certains chefs de projets étant « en résidence », comme peuvent l’être des artistes au sein d’institutions culturelles.

La position, de plus en plus incontournable pour les industries culturelles, de l’institut est amenée à se renforcer, et notamment par sa présence éditoriale. L’IRI envisage en effet la création d’une revue pour relayer les discours développés dans ses recherches. Ceux-ci seront articulés de manière expérimentale, avec des dispositifs narratifs nouveaux intégrant vidéos (en partenariat avec Inflammable Productions) et visualisations de données.

Notes

  1. Déclaration de création de l’association, Journal Officiel du 23 août 2008
  2. Ces questions ont donc une portée politique importante. Si l’IRI ne fait pas de propositions politiques, c’est le cas d’Ars Industrialis, autre association fondée par Stiegler.
  3. Ce dispositif propose, pendant l’événement, aux internautes d’annoter eux-même leurs tweets, en indiquant respectivement par « + + » qu’ils sont d’accord avec l’intervenant, par « – – » qu’ils sont en désaccord, par « = = » qu’ils souhaitent donner une référence et par « ? ? » pour poser une question. Après l’événement, une interface de visualisation, éventuellement synchronisée avec une captation permet de retracer quels moments ont entraîné quelles réactions.
  4. Il a ainsi été démontré qu’on comprend mieux un tableau lorsqu’on le reproduit soi-même.

Illustrations

  1. Centre Pompidou, Stephen Carlile, Flickr, Creative Commons
  2. Atelier Processing, Dave Shea, Flickr, Creative Commons
  3. Capture d’écran de Lignes de Temps, IRI
  4. Présentation de Polemic Tweet, IRI
  5. Fab Lab Amsterdam, Ton Zijlstra, Flickr, Creative Commons, via le blog de Fab Lab Squared
  6. Fingers Dance, interface tactile, IRI
  7. Siège de Microsoft France, Fabien Lavocat, Flickr, Creative Commons

Ajoutez un commentaire

Pas encore membre ? Inscrivez-vous pour laisser un commentaire ! Déjà membre ? Connectez-vous

Tous les contenus, sauf exception signalée, sont sous licence Creative Commons BY-NC-SA