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Loïc Petitgirard : « Faire de la culture scientifique et technique, ça veut dire échanger ! »

Le 8 août 2012 par Florent Lacaille-Albiges

Loïc Petitgirard est enseignant-chercheur au Conservatoire National des Arts et Métiers de Paris. Dans ce premier entretien, il revient sur les origines et les évolutions de la culture scientifique et technique.

Peut-on définir simplement ce qu’est-ce que la « culture scientifique et technique » ?

Disons d’emblée que la «culture scientifique et technique » ne se résume pas à la seule vulgarisation, une forme de diffusion des savoirs qui touche quasiment toujours les mêmes personnes. Pour rentrer dans une dimension culturelle, il faut du temps, de façon à instaurer un dialogue entre toutes les parties prenantes : acteurs du monde académique, acteurs de champ industriel, membres de la société civile, etc. Pour ce faire, nous avons besoin de professionnels à l’interface « science – technique – société », comme les médiateurs ou les journalistes.

Le terme lui-même de « culture scientifique et technique » fait l’objet d’un consensus, même s’il a mis du temps à s’imposer. Avant, on faisait de la « vulgarisation », de la « sensibilisation », de « l’éducation populaire. Avec la « culture scientifique et technique », on se situe dans le registre de l’action quand l’expression « Science et Société » évoque davantage la réflexion. En dehors de la France, on emploie l’expression « Public understanding of Science », même si de plus en plus d’institutions parlent de « Public engagement with Science« .

Malgré ce consensus sur le terme, les motivations des acteurs sont-elles les mêmes ?

Tout le monde ne s’est pas approprié le terme de la même manière donc tout le monde ne poursuit pas les mêmes objectifs… Il n’y a pas vraiment d’opposition mais parfois on peut avoir du mal à travailler ensemble. Dans les régions [en dehors de Paris], la collaboration marche, mais elle est souvent pilotée par une dynamique de développement territorial. Il faut faire attention à ne pas être instrumentalisé !

Un certain nombre d’acteurs demandent des débats publics – sur les nanotechnologies,  le génie génétique, la politique énergétique, etc. - mais pas tous. De tels débats demandent beaucoup d’énergie pour être efficaces : il faut préparer les questions dont on va débattre, trouver les moyens pour qu’une large partie de la population se mobilise, réfléchir sur le format de restitutions des échanges, etc.

Cela fait longtemps qu’on organise des débats autour des sciences et techniques ?

La culture scientifique et technique telle qu’elle se pratique aujourd’hui est un héritage des questionnements post 68 qui ont agité les campus universitaires, sur les liens entre recherche et armée, sur les rapports réels entre science, technique(s) et société. En France, on a essayé de construire ce que Jean-Marc Lévy-Leblond appelle une « critique de la Science ». À cette époque, ce n’était pas encore institutionnalisé.

C’est dans ce contexte que s’est créé en 1969 le premier « centre de sciences, l’Exploratorium à San Francisco (USA), qui a fait école dans le monde entier. En France, le premier CCSTI – Centre de Culture Scientifique, Technique et Industrielle – a été fondé en 1979 à Grenoble (1) et en 1986, la Cité des Sciences et de l’Industrie est venu « institutionnaliser » ce bouillonnement, impactant du coup tout ce champ…

Quels est le gros enjeu auquel doit répondre la culture scientifique et technique ?

Il faut que les sciences et techniques fassent partie de la culture, comme c’était le cas jusqu’au début du XXe siècle. Il y avait alors une volonté de faire savoir, d’échanger, même si tout cela était très « descendant ». Du point de vue des scientifiques, il faut avoir un doctorat pour être légitime pour poser des questions… alors que ça dépend des questions ! Les questions sont trop souvent considérées comme une perte de temps… La culture scientifique et technique, ça veut dire échanger, débattre, ne surtout pas délégitimer des questions d’amateurs.

Côté professionnel, quels sont les principaux changements de ces dernières années ?

Une des grosses tendances, depuis dix ans, c’est la professionnalisation. Médiateurs, animateurs, journalistes, concepteurs d’évènements, chargés de projet… Avant, il n’y avait pas de métiers. Maintenant il y a une catégorisation et une division du travail. Les milieux d’origine se diversifient aussi. On a davantage de personnes issues des Sciences de l’Homme et de la Société, très précieuses pour cerner les enjeux.

Un autre changement vient de la montée en puissance du numérique. On n’a pas encore trouvé les modalités qui permettent d’en tirer pleinement parti… mais culture scientifique et culture numérique se rapprochent. C’est le retour du foisonnement ! (2) On espère que ça va se développer mais ce n’est pas évident. Le numérique est peut-être en train de changer les choses parce qu’il y a des fédérations d’acteurs.

Enfin, il y a la mise en place – récente (2009) – du nouvel établissement Universcience, qui est devenu un pôle très puissant. Un nouveau management se met en place. On est dans l’action, mais on va se reposer les questions : « À qui on s’adresse ? Comment ? Pourquoi ? ».

Notes

1. Voir : La science en public, un ouvrage sur l’histoire de la culture scientifique

2. Voir : Le grand mix : la timeline

>> Illustrations : Nicolas Loubet (Flickr, CC), mickaelminarie (Flickr, CC)

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