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Petit bilan de #Lift12 avec Geoffrey Dorne

Le 2 mars 2012 par Gayané Adourian

Geoffrey Dorne, designer et blogueur sur Graphism.fr était au Lift à Genève, une conférence consacrée aux usages actuels et émergents des technologies numériques. Il a accepté de faire un petit bilan avec nous.

Lift, c’est un événement que tu suis depuis longtemps ?

J’y assiste depuis trois ans, notamment via le laboratoire de recherche de l’ENSAD. Quand j’y étais étudiant chercheur, on a eu la possibilité d’y aller grâce à un partenariat entre l’école et l’événement. C’est comme ça qu’en 2009, j’ai pu rencontrer de nombreux designers et sociologues. Pour nous, étudiants, c’était la possibilité de mettre en perspective des projets de laboratoire et en même temps d’avoir un aperçu de ce qui se fait de façon très large. Ensuite, j’ai été invité à présenter mon projet de recherche – Neen – à Lift France cet été.  Cette année, je suis allé à Genève en tant que blogueur pour couvrir l’événement.

Quelles ont été les sessions marquantes de cette édition ?

Pour moi, trois événements se sont démarqués des autres. En premier lieu, l’introduction faite par Anaïs Saint-Jude sur l’infobésité, intitulée « De Gutenberg à Zuckerberg ».  Elle a parlé de la surcharge informationnelle qui, selon elle, n’est pas nouvelle mais existe depuis tout le temps. Le fait d’entendre qu’on n’était pas dans l’ère de la surinformation a marqué les participants qui en parlaient encore bien après son passage sur scène ! Une phrase que j’ai retenu « Si tu lis un livre par semaine pendant 90 ans, tu n’en auras lu que 4600… et la bibliothèque du congrès en compte 34,5 millions ». Directrice du programme BiblioTech à Stanford, elle a martelé qu’il était impossible de lire toute une bibliothèque… comme il est aujourd’hui impossible de lire tous les tweets. Pour moi c’était parfait en introduction, avec le mérite de questionner dès le début. (1)

Ensuite, j’ai trouvé que la session sur le jeu était très intéressante avec un aperçu des nouvelles facettes du jeu vidéo et du jeu en général. Il en avait déjà été question les années précédentes, avec l’essor du serious game, la gamification. Cette année, les présentations ont plutôt été axées sur le mélange entre le jeu et la vie de tout le monde en abordant des sujets comme les applications, la mobilité, la monétisation. Une typologie des joueurs a été établie ; d’ailleurs les hackers en font également partie : ce sont ceux qui trouvent les failles. On a également parlé de la façon dont les différents supports numériques s’emparaient et se retrouvaient sur le jeu.

Enfin, la dernière session, celle sur les extreme hackers était très intéressante. On y a un peu retrouvé l’essence du Lift. Dans cette édition, un peu plus mainstream que les autres, cette session extreme-hackers sortait un peu des sentiers battus. Le projet mission Eternity qui propose un culte mortuaire numérique a été présenté par Michel Zai de Etoy, groupe de hackers connu notamment pour l’opération  »Digital Hijack » en 1996, un détournement des moteurs de recherche de l’époque, ou encore la « Toywar« , une joute en ligne contre l’entreprise de vente de jouets en ligne eToys.

Est-ce que tu as constaté une évolution au fil des éditions ?

L’attrait de Lift c’est qu’on y était très surpris les premières années, tant sur les thématiques très diverses que sur les sujets. (2) Pour autant, on retrouve un panel de gens qui revient souvent. Mais cette année, j’ai eu l’impression qu’il y avait beaucoup d’étudiants, notamment des étudiants de la HEAD, mais pas seulement, et c’est plutôt bien qu’ils s’intéressent à ces thématiques. Bien sur, on a aussi retrouvé le Lift experience avec des entreprises de toutes tailles – de la start-up à la grande entreprise – qui présentaient leurs produits. À noter aussi, une différence par rapport à Lift France, l’événement de Genève est très international, avec des gens qui viennent de partout. D’ailleurs tout le monde parle anglais… même les français ! À Marseille, l’ambiance est plus familiale (mais la qualité des conférences vaut celle de Genève).

En quoi Lift se distingue des autres événements selon toi ?

Pour moi, la particularité de lift, c’est l’expérience. En tant que designer, j’essaie de comprendre les gens, leur problématiques, de voir comment orienter leur projet. Lift s’inscrit dans cette logique. Par exemple, je ne regarde pas le programme à l’avance, mais j’essaie de comprendre sur place ce qui se dit. C’est aussi l’occasion pour différents univers de se croiser, par exemple le luxe et le design. Les conférences permettent d’ouvrir la porte sur plein d’horizons différents, on a une sorte de concentré d’aperçus, de points de vue.

Ici, on n’a pas parlé du design – malgré la présence de nombreux designers – mais plutôt du monde dans lequel on évolue. Dans cette édition de Lift, j’y ai vu un véritable équilibre entre le réel et la prospective alors que j’ai le souvenir de certaines éditions très tournées vers la prospective. On a même eu des présentations de projets terminés, des témoignages ou des retours d’expérience. Pour les designers, c’est bien parce qu’on ne parle (presque) pas du design mais plutôt de choses qui s’y rapportent, de sociologie, de façons d’être.

Quels ont été tes intervenants ou projets « coup de coeur » ?

J’ai eu un gros faible pour le projet de Hojun Song qui construit son satellite dans une démarche ouverte, en open source. Pour moi, il s’inscrit bien dans la tendance du Do It Yourself (DIY) et le mouvement autour de la communauté instructables. La prochaine révolution industrielle, ce sera le fait de fabriquer les choses soi-même. Déjà avec les imprimantes 3D, la possibilité de télécharger des objets, d’en faire des copies alors qu’on ne pouvaient copier que des fichiers numériques, on instaure une nouvelle façon de penser, une nouveau rapport à la propriété.

Anaïs Saint-Jude – dont j’ai déjà parlé – et Stefana Broadbent sont vraiment sorties du lot également. Pour moi, ce sont des personnalités marquantes car elles ont fait tomber des idées reçues. De la première, je retiens l’idée qu’on s’adapte à l’information, on modifie notre façon de percevoir la lecture, l’information via la création de filtres cognitifs… pour se concentrer sur ce qui nous intéresse. Aujourd’hui, on retourne à la notion de bon sens comme critère de choix pour filtrer l’information. En tous cas, ça me donne envie de creuser l’idée.

Stefana Broadbent parlait, elle, de l’attention comme d’un ressource limitée qui doit être maitrisée. Avant, les activité sociales dans lesquelles on donnait de l’attention revenaient à la maison. Aujourd’hui, si le lieu crée toujours du lien social, l’attention est fragmentée en raison de la mobilité. Cela a des effets sur l’architecture interne de la maison… Par exemple, l’ordinateur n’a généralement pas sa place au coeur du foyer car il rappelle le travail.

Elle se pose d’ailleurs la question de la place des tablettes comme « générateur d’attention partagée autour d’un objet » (comme pouvait l’être la télévision) mais estime qu’on n’a pas encore assez de recul . Il y a aujourd’hui beaucoup moins de situations dans lesquelles on contrôle son attention – ce qui peut créer des tensions – mais cela permet de créer de nouvelles compétences (e.g. le multi-tâches) et façons de penser.

Finalement, qu’est que tu vas retenir de Lift 2012 ?

Probablement la sensation d’être dans le « faire », la concrétisation, le réel, l’événement n’était pas trop futuriste. C’est d’ailleurs là que le designer peut articuler un savoir, une pensée autour d’un objet. On ressort de chaque conférence, présentation où workshop avec soit l’envie de faire quelque chose, soit la matière pour le faire. Une sorte de terreau ou de matière pour travailler et tester de nouvelles idées. Les espaces de workshop ne sont pas assez long pour produire quelque chose collectivement à la fin.

Finalement, il ne restera pas beaucoup d’objets concrets du Lift, car je n’ai pas vu de projet en sortir. En fait, les gens gardent une trace mais de façon plutôt individuelle, dans les rencontres nombreuses, l’échange (de cartes !) et le partage d’idées. De mon côté, j’ai également eu beaucoup d’échanges avec des designers et des étudiants. Cela permet aussi de se poser des questions sur son métier. L’humain reste très important pour moi, c’est la matière première du designer.

Notes

  1. Le compte-rendu de la présentation d’Anaïs Saint-Jude sur Internet Actu.
  2. Les compte-rendus des étudiants de l’Ensad des différentes éditions de Lift.

>> IllustrationsLiftconferencephotos (Flickr, CC), GeoffreyDorne (Flickr, CC)

1 commentaire

  1. Geoffrey Dorne le 02 mars 2012 à 19:18

    Encore un grand merci pour cette interview fort sympathique :) Au plaisir de croiser l’équipe de Knowtex au prochain Lift ? Allez, j’espère ! :) À bientôt !!

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