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Philippe Bourlitio : « Dans mon parcours, la culture scientifique sert à contribuer au débat démocratique »

Le 3 septembre 2012 par Florent Lacaille-Albiges

Fondateur de l’association Sciences et Démocratie, Philippe Bourlitio s’intéresse depuis plus de 15 ans aux débats publics qui engagent les sciences et techniques. Dans cette entretien, il nous raconte l’évolution de sa démarche et son rapport à la culture scientifique.

Comment vous êtes vous intéressé à la culture scientifique ?

Tout d’abord, j’ai une formation scientifique puisque j’ai fait un DEA en génétique moléculaire. J’avais envie de faire de la recherche mais mon intérêt pour la pédagogie m’a poussé à devenir enseignant. Très vite, je me suis intéressé aux débats sciences/société de l’époque : la crise de la vache folle en 1996, les premières destructions d’Organismes Génétiquement Modifiés en 1997… En tant que biologiste de formation, j’étais particulièrement  sensible à la controverse sur les OGM : j’ai donc rapidement initié des débats en classe.

À la fin des années 1990, j’ai été marqué par la conférence de citoyens sur les OGM. Dans ce dispositif, on demandait à une quinzaine de citoyens de suivre une formation pendant deux week-ends avant de les mettre dans une situation de débat public : interrogation des experts, formulation des recommandations, etc. Au même moment, Internet se démocratisait. J’ai rapidement acquis la certitude qu’il devait être mis à profit dans le cadre des débats publics, en les rendant visibles et compréhensibles. Je me suis formé et j’ai lancé un site.

Petit à petit, Internet est donc devenu votre espace privilégié ?

Après quatre ans comme professeur, je suis passé au e-learning. Au travail, j’avais deux collègues férus d’Internet qui m’ont initié à la programmation. C’est comme ça qu’en 2002 est né le site débat-science-société.net. Au même moment, les blogs devenaient populaires. J’ai saisi la possibilité d’échanger avec les internautes aux travers de leurs commentaires et je me dit qu’on pourrait créer un échange à partir des textes publiés… Je suis donc passé d’une démarche de vulgarisation à une démarche de conversation. L’objectif était le même : être plus nombreux à connaître le sujet pour être plus nombreux à faire des interventions constructives dans le débat public. En 2005, je me suis retrouvé au chômage et avec quelques personnes partageant mes convictions, j’ai décidé de fonder Sciences et Démocratie pour développer et promouvoir la démarche. Ensemble, on a créé un site de débat sur LE thème d’actualité : les nanotechnologies (1).

Comment avez vous abordé ce débat sur les nanotechnologies ?

Dans le débat public, ce sont surtout les parties prenantes qui ont la parole : industriels, organismes de recherche, syndicats… On ne donne pas la même visibilité aux points de vue des citoyens alors qu’ils peuvent être tout aussi pertinents. Avec Sciences et Démocratie, on essaie de dépasser les intérêts particuliers des parties prenantes pour mettre en avant l’intérêt commun. Nous sommes des militants de la démocratie participative ! J’ai donc fait une contribution pour le débat tirée des textes et des commentaires publiés sur le site Sciences et Démocratie. La légitimité de notre contribution au débat repose sur le « bon sens » en disant : « Nous ne sommes pas experts mais nous sommes étonnés par la manière dont les pouvoirs publics gèrent les problèmes soulevés par les nanotechnologies. Alors qu’il y a des produits issus des nanotechnologies sur le marché et des études qui disent qu’il y a des risques, la réglementation n’a pas évolué. »

Pour Sciences et Démocratie, il y avait deux enjeux. Le premier était de faire entendre le point de vue de gens qui avaient vécu les controverses précédentes pour ne pas reproduire les mêmes erreurs. Dans ce débat public, par exemple, la question était mal posée (comme l’a fait remarquer le collectif Pièces et Mains d’Oeuvre). Ensuite, il s’agissait de faire évoluer notre activité en ne se limitant plus à une position de vulgarisateur et d’animateur de débats en ligne mais en nous efforçant de créer un lien entre cette activité et la décision politique. On a donc allié critique du débat, relais et mise en avant de l’avis de citoyens « ordinaires ».

Quels sont vos objectifs en termes de culture scientifique et technique ?

Dans mon parcours, la culture scientifique sert à contribuer au débat démocratique. C’est un objectif qui correspond aux orientations de la convention d’Aarhus (2). D’ailleurs, le débat est une méthode d’appropriation des sciences. Cependant, je n’oublie pas que la culture scientifique, c’est aussi du rêve : compréhension du monde, amélioration de la société… Mais à trop se concentrer sur les aspects positifs, on tombe dans un travers : réduire la culture scientifique à la promotion de la science et de l’innovation.

On oublie souvent que la science ne peut pas résoudre tous les problèmes du monde et que la technologie en pose de nouveaux : expertise, santé, gouvernance, etc. Parmi les acteurs, certains ne voient la culture scientifique que par ce qu’il y a de plus « beau » alors d’autres s’efforcent d’aborder les questions de société liées. Il y a une prise de conscience de cette nécessité depuis quelques années, dans certains centres de science (e.g. Grenoble, Poitiers). Le message de Science et Démocratie, c’est : « Il y a des questions scientifiques qui font débat, les centres de sciences doivent organisent des débats sur ces questions ».

Est-ce que Sciences et Démocratie collabore avec d’autres associations ?

À la création de Sciences et Démocratie, je connaissais bien Vivagora. Nous leur avons proposé régulièrement de leur donner la parole sur notre site… mais ils n’ont pas donné suite. Je ne peux que spéculer sur leurs raisons : faute de temps et de considération pour le projet de Sciences et Démocratie. Quant à la Fondation Sciences Citoyennes, nous nous connaissons également mais n’avons pas trouvé le temps de monter des projets communs. Cela dit, nos problématiques sont plus éloignées qu’avec Vivagora : ils s’intéressent moins au débat public qu’à la science citoyenne. Ce qui est certain, c’est que les difficultés que nous rencontrons à obtenir des financements pour des projets science/société issus de la société civile ne facilitent pas les collaborations. J’ai le sentiment qu’elles rendent même les associations craintives quand ces difficultés devraient, au contraire, les pousser à coopérer en misant sur leurs complémentarités. C’est dommage.

Il y a dans la courte histoire de Sciences et Démocratie des interactions plus heureuses. Sur le sujet de l’anonymat dans le don de gamètes, nous avons travaillé avec une personne anonyme, chercheuse en biologie, dont le couple est donneur de gamètes. Elle a écrit une tribune dans la suite du débat sur la bioéthique et des déclarations de Bachelot. Cela a suscité des échanges très riches sur notre site. À un moment, l’association des enfants nés de ces dons de gamètes (Procréation Médicalement Anonyme) est même intervenue sur notre site pour débattre. Ça a été un peu tendu mais j’étais ravi que cette discussion ait lieu.

Nous avons aussi des partenariats avec d’autres groupes comme Knowtex et Traces. Avec eux, on a travaillé en 2010 sur un dossier sur la culture scientifique et technique avec le manifeste Révoluscience, lancé de manière participative. Avec Deuxième labo, le C@fé des sciences et d’autres, nous avons également eu un beau succès avec « Votons pour la science« , le but étant de faire entrer les sciences dans les débats de la campagne présidentielle. Nous contribuons également au projet « Métamorphose culturelle » en Rhône-Alpes. Le choix de l’assemblée générale de Sciences et Démocratie de ce matin [samedi 16 juin], c’est d’ailleurs de mettre en suspens provisoirement les dossiers et l’animation de débats sur notre site pour privilégier les collaborations.

Notes

  1. « Le débat public sur les nanotechnologies a eu lieu en 2009-2010. Le périmètre était large (utilisation militaire, libertés publiques, santé publique, etc.) sans compter des questions récurrentes dans les débats sciences-société telles que l’expertise publique et sa possible indépendance ».
  2. Convention signée en 1998 à Aarhus (Danemark) qui invitait à faire entrer plus de démocratie participative dans les débats sur les enjeux environnementaux.

>> Illustrations : Knowtex (Flickr, CC), capture d’écran du site Sciences et Démocratie

1 commentaire

  1. Philippe Bourlitio le 07 septembre 2012 à 18:46

    Merci Florent pour cette retranscription de notre entretien et merci à Knowtex pour l’intérêt porté à mon vécu des débats « science société ».

    Je voudrais apporter un double bémol par rapport à l’idée reprise en titre de ce billet selon laquelle la culture scientifique sert à contribuer au débat démocratique :

    1. Disposer d’un niveau minimum de culture scientifique pour participer aux débats « science société » est utile, certes. Elle aide en particulier à comprendre l’incertitude scientifique sur laquelle s’est construite la controverse et les débats d’experts qui en résulte. Mais la culture scientifique n’est pas une condition indispensable à la participation. Au coeur de ces débats, il y a surtout des aspects non scientifiques sur lesquels le citoyen « lambda » peut avoir son mot à dire, qui relèvent davantage de la gestion politique de l’incertitude et du risque. On pourrait aussi évoquer les questions éthiques…

    2. Si la culture scientifique est utile au débat, inversement, le débat est un excellent prétexte à s’intéresser à la science et à se plonger dans des questions scientifiques complexes.

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