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Philippe Bourlitio : le débat participatif dans la peau

Le 19 mai 2011 par Gayané Adourian

Ambiance Paradis du fruit pour discuter avec Philippe Bourlitio, fondateur de Sciences et Démocratie, un site qui propose de débattre en ligne de façon participative.  Ce n’est pas la première fois qu’on se voit. Présent aux apéros « Sciences et web » depuis le début, il a vécu lui aussi la grande épreuve du Pecha Kucha, le 5 novembre 2010 lors de la soirée du Grand Mix à la Cantine. Mais il faut remonter plus loin pour ma première rencontre IRL (In Real Life), en juillet 2010, chez Traces où il est venu présenter ses activités.

De l’enseignement au débat citoyen

Disons le tout de suite, Philippe est un chic type ! :-) Gentil, ouvert, souriant… la discussion est facile et agréable. En plus, il a toujours plein de choses à raconter. Dernier exemple en date, pendant le 4ème apéro S&W où il a évoqué son expérience du débat public sur la maîtrise de l’énergie organisé par l’ADEME. Mais pour comprendre, remontons au début de sa carrière.

Philippe démarre par de l’enseignement en 1995. En tant que prof de SVT, il se retrouve touché par les différentes controverses qui éclatent à l’interface des sciences et de la société. Entre l’affaire de la vache folle en 1996, la naissance de la brebis Dolly en 1997, les premières destructions de plantations OGM…

Pour lui, le débat participatif commence dans sa classe, avec ses élèves et donne lieu a un article sur le sujet, publié en annexe d’un ouvrage collectif sur les aspects juridiques sur les OGM. C’est à ce moment également qu’a lieu la première conférence de citoyens sur les OGM à l’initiative de l’OPECST. Mais ceci ne le satisfait pas entièrement. Très vite, il en est persuadé : il faut inventer de nouvelles formes de débats plus adaptées à la participation des citoyens.

Entre temps, rappelons-nous, les premiers sites internet personnels (moches!) débarquent sur la toile. Ouvert et curieux, il se penche sur cette nouvelle technologie et s’essaie à son premier site, pédagogique, qui sera (déjà) tourné vers le débat. Le langage informatique ne lui fait pas peur et il suivra son évolution, adaptant systématiquement ses productions. D’ailleurs, il quitte l’enseignement pour la création et la conception de formations multimédia.

10 ans de débat participatif avec Internet

En 2002, a lieu la deuxième conférence de citoyens, à propos du changement climatique. De son côté, il en profite pour créer un nouveau site : Débats Science Société. OGM, bébé-bulles, vaccination font parti des sujets qu’il aborde. Philippe s’efforce d’apporter de l’expertise à travers des dossiers thématiques et des brèves en fonction de l’actualité. Dans le même temps, la sphère internet assiste à la montée des blogs et il va progressivement ouvrir son site aux commentaires.

Il endosse alors le rôle du modérateur en recadrant les débats, relançant les discussions… Surtout il fait des synthèses régulières car il a compris l’un des mécanisme essentiel du débat : une information nourrie par des arguments et des expertises. Son idée : faire en sorte que les internautes qui passent sur le site puissent aussi faire autre chose que nourrir leur opinion en apportant des éléments pédagogiques en amont des débats.

A partir de l’année 2005, tout change. Il crée l’association Sciences et Démocratie et le site du même nom qu’il anime aujourd’hui et qui le positionne en spécialiste des débats participatifs en ligne sur les thématiques qui engage l’expertise scientifique et l’innovation technologique. C’est à ce moment qu’il mêle aussi son intérêt personnel – les débats – et ses compétences professionnelles en intégrant Sopinspace en 2006, une entreprise où il devient concepteur, modérateur et animateur de débats participatifs en ligne.

Le Grand Mix

Le 5 novembre 2010 plusieurs particpants du Grand Mix – dont Marion et moi – ont les choquottes. Et pour cause, présenter un projet en mode pecha kucha, c’est un peu l’épreuve du feu… Pour Philippe, qui fait aussi partie du lot, « une fois qu’on a fait une présentation pecha kucha, on est paré à tout ! ». Lui est venu présenter Sciences et Démocratie, le projet sur lequel il est impliqué depuis 5 ans.

Repris avec la base de Débats Science Société, Sciences et Démocratie (S&D pour les initiés) évolue avec les usages d’internet. Progressivement transformé en une lecture de type blog, il est aujourd’hui aussi sur les réseaux sociaux : Twitter, Facebook, Knowtex autant de moyens de prolonger des discussions, capter des tensions et même être sollicité pour publication de billets. C’est notamment ce qui s’est passé pour une tribune de la part d’Albertine P a propos du changement de la législation pour les donneurs de gamètes et la levée de l’anonymat.

Lors de sa participation en 2007 au Grenelle de l’environnement à la suite du débat sur la maîtrise de l’énergie (MDE), il a été amené à modérer les forums en ligne. « Il y en avait 8, c’était infernal de gérer ça ». Ses expériences lui servent pour confirmer ou améliorer sa vision du débat participatif et sur la façon d’utiliser internet.

« Il y avait 3 choses de bien dans le débat MDE : un débat structuré autour de thématiques mais évolutif – c’est un principe qui se trouvait déjà sur son site Débat Sciences Société –, une cartographie du débat qui ressemble peu ou prou à des sommaires et enfin la scénarisation du débat, avec des phases que j’ai effectivement appris de Philippe Aigrain à l’occasion du débat MDE, mais c’est encore assez peu utilisé sur S&D. »

Mais c’est par son travail sur le débat à propos des nanotechnologies que Philippe via S&D s’est fait (re)connaitre. De l’analyse, de l’expertise, de la discussion, la rédaction d’un cahier d’acteurs sur le sujet. Une profusion d’éléments et d’arguments pour débroussailler, argumenter, nourrir une discussion.

Dans le même temps, les débats participatifs explosent sans pour autant avoir de structures appropriée sur Internet. « Rien que dans les débats publics organisés dernièrement cela se voit… Les 8 forums intenables du débat MDE, l’utilisation très restreinte d’Internet lors des états généraux de la bioéthique et le débat nano … où internet servait de réceptacle pour poser des questions » Il y a donc encore des choses à penser et inventer en matière d’utilisation du numérique dans les débats de sciences en société.

Philippe nous indique que la grande majorité des internautes qui viennent sur S&D le font pour s’informer. D’où sa stratégie en deux parties : l’une pour découvrir le sujet, avec des articles courts ce qui permet d’avoir un panorama rapide des enjeux et l’autre pour comprendre. Dans cette dernière, les articles seront plus pointus, les notions abordées plus subtiles mais ce sont ceux qui pourront avoir plus de poids dans un argumentaire. « Par exemple, pour les nanotechnologies, la seule définition ne suffit pas pour se représenter ce que c’est : on a aussi besoin de savoir comment ça se fabrique. »

Et maintenant ?

15 ans d’expérience dans le domaine du débat participatif et presque autant avec internet, ce n’est pas rien. Aujourd’hui, Philippe n’est plus dans l’expérimentation. Son œil critique analyse ce qui se fait un peu partout et il n’hésite pas à poster des « coups de gueule » dans ses dernières productions.

Il n’hésite pas non plus à poser la question de l’évaluation qui se retrouve maintenant selon lui au premier plan. D’autant plus qu’en ce qui concerne le périmètre du débat, c’est toujours tranché en amont, en coulisse et donc il y a forcément un biais. L’une des limites aussi de l’exercice réside dans la position des industriels. Une entreprise devrait pouvoir s’impliquer dans le débat public mais ne peut généralement pas le faire directement car souvent actrice du débat lui-même. L’une des façons de s’impliquer a été montrée par EDF dans le débat MDE. C’est l’entreprise qui a amorcé, financièrement parlant, le débat public, ce qui a permis ensuite de trouver une structure porteuse : l’Ademe.

Quand on lui demande un exemple qui a plutôt bien fonctionné en terme de mobilisation, Philippe parle du Grenelle de l’Environnement mais aussi du débat MDE qui, n’ayant pas une visibilité aussi forte que l’opération nationale, a quand même reçu plus de 1600 contributions en 4 mois : parce que le sujet était médiatique et que les médias s’étaient déjà emparés de la question. « On était en terrain connu alors que ce n’était pas vraiment le cas lors du débat national sur les nanotechnologies ». Le rôle des média est très important en fait. Pour lui, s’ils s’en étaient emparé, on auraient pu avoir un vrai débat public. Paradoxalement ce sont les actions de l’association Pièces et Mains d’Oeuvre qui ont contribué à la médiatisation du débat.

Aujourd’hui, il est convaincu qu’il faut réfléchir en repérage de ce qui se dit déjà ici et là, avant d’appeler les citoyens dans un espace dédié. « Le web 2.0 a démultiplié les sollicitations alors que le temps de disponibilité n’a pas augmenté » C’est plus difficile de s’impliquer dans plusieurs endroits !

Mais il reste quand même optimiste. « On n’a pas encore tout exploré puisque les débats qui ont déjà eu lieu n’ont pas fonctionné. » De nouvelle formes de débats seraient donc à inventer en prenant beaucoup plus en compte les ressources liées internet : par exemple utiliser la créativité développée pour expliquer ce qui se passait à Fukushima ou encore ne pas négliger l’importance des Creative Commons pour mutualiser les ressources plutôt que de refaire ce qui existe.

Ouvert sur différentes propositions, Philippe n’exclut pas que Sciences et Démocratie qui arrive de nouveau à un tournant peut se réinventer. Dans les cartons déjà, une refonte du site (il faut juste un financement…) mais aussi l’utilisation de tout l’écosystème, notamment du collectif le Grand Mix pour envisager des collaborations et expérimenter ainsi des débats incluant aujourd’hui notre culture numérique !

>> Un GRAND merci à Audrey pour la timeline :-)

>> Illustrations : Photo Flickr (CC) Knowtex, Glideric

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