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Pierre Barthélémy, journaliste en décalage

Le 7 avril 2011 par Marion Sabourdy

Sur le point de déménager à Cognac (Charente) avec femme et enfants, le journaliste Pierre Barthélémy a accepté de nous parler de lui dans un café, entre ses articles, son blog Globule et Télescope et un projet de livre.

A 43 ans, journaliste depuis 1990 et indépendant depuis peu, Pierre Barthélémy a eu plusieurs vies, qu’il raconte avec franchise et humour. Comme certains (beaucoup de ?) journalistes, le jeune Pierre a longtemps été indécis quant à son futur métier. « Je savais seulement que je voulais écrire, que j’étais « doué » pour ça ».

Pendant son adolescence, dans les années 1980, il était en contact avec Alain Rollat, journaliste politique au Monde, ami de la famille. « Cet homme me fascinait. C’était passionnant de voir vivre de l’intérieur un grand journal, celui que mon père lisait ». Il faut croire que cette figure marqua profondément le jeune homme car après avoir préparé « Normale Sup » en histoire-géo, Pierre Barthélémy s’est orienté vers le journalisme.

« Journaliste, c’est un peu comme prof : raconter des histoires dans un but pédagogique. » Il passe par le Centre de formation des journalistes (CFJ) et un stage au Monde avant de débuter sa carrière à 22 ans dans un magazine de course automobile puis au Nouvel Économiste. Un an plus tard, le grand quotidien national le rappelle, et c’est le début d’une aventure qui va durer 17 ans.

L’aventure autour du Monde

Pierre Barthélémy a choisi de rentrer « par la voie la plus simple et la plus rapide », le secrétariat de rédaction qu’il pratiquera pendant cinq ans. Après cette période, le journal lui propose un choix entre suivre depuis Paris l’actualité de l’Amérique ou bien entrer dans le service Sciences, une thématique « pour laquelle j’ai une curiosité naturelle depuis que je suis jeune ». Le journaliste optera pour le deuxième poste, qui lui fera réapprendre son métier : « Le service Sciences n’est jamais vraiment sous le feu de l’actu… sauf bien sûr quand un tsunami dévaste une centrale nucléaire ».

Voguant d’un sujet à l’autre, il ne se spécialisera pas trop, traitant aussi bien l’astronomie dans une chronique hebdomadaire pendant 7 ans, que l’archéologie, « un secteur en friche au Monde à ce moment ». Tout comme son alter ego à Libération, Sylvestre Huet, il profitera de la naissance de l’INRAP (Institut national de recherches archéologiques préventives) pour évoquer les fouilles d’urgences sur les chantiers, « souvent remises en cause par les collectivités locales qui préfèreraient ne pas savoir ce qu’il y a sous terre », mais évoquera aussi celles, plus calmes (quoique) en Égypte et en Turquie lors de reportages sur place. Mais par-dessus tout, son « grand truc », c’est la science polaire. « Personne ne s’y intéressait depuis des années, mais je trouvais ça exotique, si je puis dire ». Pierre ira en reportage en Antarctique, au Pôle Nord et au Spitzberg.

Entre hebdo et quotidien

Au tournant du 21e siècle, « il y a 10 000 ans, plaisante-t-il, c’étaient les débuts d’internet pour le grand public ». Le journaliste a tenté de ne pas se noyer dans la vague de l’actualité, comme ont parfois tendance à faire ses confrères connectés. Pierre Barthélémy revendique une originalité dans le choix de ses sujets, « hors des sentiers battus », et une distance dans la manière de les traiter. Cette philosophie le mènera aux États-Unis à la rencontre d’un prisonnier condamné à la prison à perpétuité qui jouait des centaines de parties d’échecs par correspondance. Il profitera de son voyage pour visiter la Ferme des corps, « un lieu où on étudie la décomposition des corps, avec de vrais cadavres d’humains, pas des cochons ».

Original, oui, mais aussi humble, lui qui tiendra bénévolement pendant un peu plus de 4 mois un blog sur les échecs : « Cases Blanches, Cases Noires » qui migrera sur « Echecs Infos » (1). Un passage au Monde 2 (qui deviendra Le Monde Magazine) lui permet de découvrir encore un autre rythme « peut-être trop lent pour moi » et de se poser des questions sur le traitement des sciences dans un magazine. Dans ce cadre, il fera le portrait de Jill Tarter, astronome du SETI Institute, qu’il rencontre au radiotélescope d’Arecibo. « C’est cette femme qui a servi de modèle à Carl Sagan pour l’écriture de son livre Contact » et qui sera jouée par Jodie Foster dans le film éponyme. En France, il rencontrera l’auteure Fred Vargas, également archéozoologue. « J’ai tenté de faire à la fois un portrait et une analyse de son œuvre, car elle met beaucoup en scène des contenus scientifiques et des animaux ».

Des sciences à la planète

En 2005, il quitte Le Monde 2 pour la direction du service Sciences du Monde. « La précédente formule avait duré 10 ans, ce qui est long pour un journal ». Il propose à Eric Fottorino, alors directeur de la rédaction, de regrouper les journalistes scientifiques, médicaux et une partie des journalistes environnementaux sous une même casquette. « A l’époque, j’ai senti la montée de la prise de conscience environnementale, notamment dans les publications primaires. La responsabilité de l’homme était de plus en plus mise en cause, contrairement à ce que l’on pouvait encore penser pendant la deuxième moitié des années 1990 ». Selon lui, il était encore difficile de parler d’environnement avant le troisième rapport du GIEC en 2001.

Mais lors de sa prise de fonction en 2005, « nous avions atteint une masse critique de dix personnes qui permettait d’assurer deux pages par jour. L’idée des pages Planète est née à ce moment-là ». Pour Pierre Barthélémy, le but n’était pas d’évoquer le réchauffement climatique à longueur d’articles mais plutôt de faire prendre conscience de la finitude de notre biosphère, du caractère caduque des notions de frontière : « Les nuages radioactifs, la pollution, les migrants se moquent des frontières. Les effets de la mondialisation se voient dans l’écosystème global : l’accès aux ressources, aux terres arables, à la pêche, à l’énergie… ». Deux années plus tard, Pierre arrive enfin à imposer les pages Planète… et tournera la sienne.

Une nouvelle vie à la pige

Un court épisode à la rédaction en chef de Science et Vie plus tard, et il redécouvre la vie précaire de journaliste pigiste. Attentif aux tendances, il remarque que « les journalistes généralistes des grands média n’ont aucune culture scientifique, notamment en France. Du coup, le système médiatique met de côté, volontairement ou pas, l’importance de la culture scientifique et de l’environnement dans la société ». Reprenant l’exemple de la centrale nucléaire de Fukushima, il poursuit : « Quand une centrale a de graves problèmes, on est content de savoir comment ce monde fonctionne, quelles sont les réalités physiques, terrestres, du secteur de l’énergie, les ressources, les rendements, les besoins… ».

Selon lui, seuls les médias sur le web ont envie – et n’ont pas peur – d’évoquer ces sujets sous l’angle scientifique et technique. En partie pour des raisons de goût des jeunes journalistes web, mais aussi parce que les média se sont rendus compte que les pages scientifiques figurent parmi les plus visitées. Il propose alors un projet de blog de sciences aux sites du Monde et du Figaro. C’est finalement Slate qui acceptera d’héberger son blog « Globule et Télescope ». Une nouvelle aventure éditoriale qui signe son ancrage dans le monde des indépendants, tout comme Denis Delbecq avec Effets de terre.

Fidèle à lui-même, il traite sur son blog des sujets de manière décalée, ce qui lui joue parfois des tours. Ainsi, en plus de trois questions-que-personne-ne posait sur les tsunamis (peut-on en avoir dans l’Atlantique, peut-on le déclencher avec une bombe et peut-on le stopper), Pierre souhaitait évoquer la situation japonaise de manière détournée. « J’ai écrit l’article « Nous sommes tous radioactifs » avec une forte dose de second degré, pour montrer à quel point les média étaient entrés dans la psychose. J’ai balancé les chiffres de la radioactivité intrinsèque du corps humain comme un « crétin » de journaliste qui n’aurait rien compris. En creux, j’incitais les gens à s’informer et ne pas faire confiance aux marchands de peur. Mais certains lecteurs m’ont accusé de faire partie du lobby du nucléaire, de minimiser la situation. Heureusement, beaucoup d’autres ont bien rigolé ». Le 3 avril dernier, Pierre signait le 124ème billet de son blog, second au classement Wikio et dont les pages ont été visitées un million de fois.

L’avenir, forcément ambitieux

En filigrane de cette rencontre, Pierre évoquera tour à tour la place de l’expertise scientifique dans les média, celle des blogueurs de sciences, des journalistes scientifiques et la crise de la presse. Selon lui, les journaux papier se rétractent actuellement sur leur cœur de cible sans comprendre que leur salut est dans l’innovation. A l’inverse, « les sites internet prennent des risques. Dans ce monde, si tu n’es pas dans le coup, tu meurs. J’aimerais que cette mentalité percole dans le papier et qu’on arrive à faire la soudure entre web et papier, à l’instar des agriculteurs du Moyen-âge qui faisaient la soudure entre les récoltes de deux années pour pouvoir survivre ».

Revenant vers ses thématiques, il ajoute que « l’intérêt des gens pour la chose scientifique n’est pas rassasié : pour preuve les magazines de vulgarisation type Science & Vie, Sciences et Avenir qui ont toujours leurs lecteurs, ainsi que le lancement récent d’une mini-plateforme de blogs scientifiques au Guardian ». Dans le futur, Pierre ne cache pas son envie d’être partie prenante d’un tel projet en France. « Il y a toujours de la place pour de l’info scientifique de qualité, construite autour de journalistes et de chercheurs-blogueurs », glisse-t-il avant de partir terminer son prochain billet de blog.

Note

  1. A ce sujet, lire une interview de Pierre Barthélémy plus orientée « échecs » sur le site « Echecs Mag »

>> Illustrations : portrait par Pierre Barthélémy puis images FlickR, licence CC : StormPetrel1, NASA Goddard photo and video, Ryan Somma, Robert van der Steeg

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