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Que trouve-t-on dans « l’Origine des Espèces » ?

Le 12 juin 2011 par Epeire

Aujourd’hui, il est tout à fait possible de faire de la biologie et d’étudier l’évolution sans lire Darwin. Encore heureux, car considérer un livre publié il y a 150 ans comme une vérité absolue et incontournable, ça fait plus penser à une religion ou à une secte qu’à un livre scientifique. Il n’empêche : il a posé ou utilisé de nombreux concepts encore utilisés de nos jours (hormis la génétique et l’hérédité, les icebergs de sa théorie, en quelque sorte). Sa lecture n’est donc pas inutile à titre de culture personnelle.

Le contexte historique du livre

D’abord, il n’est pas nécessaire d’être biologiste (naturaliste) pour en saisir les concepts dans la mesure où il y a assez peu de termes techniques et tout y est expliqué relativement simplement. Rappelons qu’il a été publié en 1859, un peu précipitamment, après que son auteur ait passé vingt ans à le rédiger (rajoutant des exemples, se préparant à la controverse).

Sans être sûr de le publier, ce fut une lettre d’Alfred Russel Wallace, parvenu aux même conclusions, qui le décida après s’être assuré du soutien de certains de ses collègues. Il savait pertinemment que sa théorie allait choquer et n’était pas homme à rechercher la bagarre, ce qui explique son luxe de précaution. « C’était comme confesser un meurtre » aurait-il dit.

Pourtant, contrairement à ce que l’on pense parfois, les idées de Darwin n’étaient pas complètement nouvelles. Il a bien sûr failli se faire devancer par Wallace (à noter que, malgré cette concurrence, les deux hommes sont restés en bonne entente par la suite), mais dans le monde naturaliste les choses commençaient à bouger dans différents domaines : en géologie les hypothèses concernant des changements importants se heurtaient au défenseurs d’un certain fixisme géologique.

Concernant les êtres vivants, d’autres théories existaient déjà : on pense à Lamarck, dont Darwin dit ne pas s’être inspiré (et c’est vrai que finalement, les mécanismes de modification de la descendance n’étaient pas les mêmes ; s’il est mentionné régulièrement en France, cela tient plus du cocorico et de l’auto-félicitation que d’une réelle qualité de précurseur) ou Cuvier, dont la théorie catastrophiste imaginait des vagues d’extinction successives où les espèces seraient aussitôt remplacées par d’autres (si vous avez lu/vu Caïn de Byron c’est d’ailleurs de là que vient une partie de la pièce…).

Et l’âge de la Terre commençait à reculer sérieusement. Quoique l’une des critiques créationnistes se base sur l’âge de la Terre, dans les milieux scientifiques on connaissait déjà la dernière glaciation (au Pléistocène, environ 100 000 ans avant notre ère) et l’époque la plus ancienne connue de Darwin était le Permien – il y a de 299 000 à 251 000 ans – (et il doutait qu’on trouve un jour des traces de forme de vie antérieures, ce sur ce quoi il s’était trompé).

De plus, lors de la parution de son livre, il bénéficiait déjà d’une certaine reconnaissance scientifique de par son voyage initiatique sur le Beagle et les nombreux échantillons et informations diverses ramenés en Angleterre, très étudiés par la communauté scientifique, sans parler de l’écriture d’articles ou de livres entiers sur des sujets moins connus tels que la formation des atolls coralliens ou les cirripèdes.

Parmi ses autres sources d’inspiration, on pense fréquemment au contexte du capitalisme de l’époque. En fait, oui et non. Malthus compte bien sûr parmi les auteurs qui ont inspiré le naturaliste et Darwin fait fréquemment mention de la facilité à laquelle les végétaux importés par l’Homme peuvent supplanter les végétaux de certaines régions. Mais les liens nécessaires entre les organismes ou les communautés d’organismes rendent cela nettement plus complexe.

Pour ce qui est de l’espèce humaine, la colonisation ne le réjouit pas spécialement non plus et il est d’ailleurs écœuré par le sort des aborigènes lors de la fin de son voyage ou par celui des amérindiens en Amérique du Sud. En fait, il expliquera plus tard dans un autre livre considérer que l’espèce humaine se situe hors de la sélection naturelle, puisque les humains s’entraident et se sont affranchis de la plupart des contraintes naturelles (modification de l’environnement, solidarité, médecine…), mais cela a été sans doute mal interprété dès le départ par ses contemporains.

Du fait de sa publication précipitée, l’Origine des espèces a connu plusieurs rééditions affin de pouvoir répondre à ses contradicteurs, six en tout. Il y a aussi eu un changement de traducteur (1) en cours de route pour les éditions françaises : Clémence Royer, philosophe autodidacte, féministe et scientifique qui a traduit les premières éditions, est allée trop loin dans l’application de la sélection naturelle à l’être humain, vers ce qui donnera plus tard le darwinisme social (courant auquel Charles Darwin n’a pas pris part, d’ailleurs). Le naturaliste, un peu bousculé, changea donc de traducteur passé les trois premières éditions.

Le contenu de l’ouvrage

Ces précisions faites, que trouve-t-on donc dans l’Origine des Espèces ? En fait, ça va bien au-delà de la sélection naturelle, sans quoi le principe, assez simple, n’aurait pas eu besoin de tout un livre. Charles Darwin s’est intéressé à la biologie de façon globale pour en tirer sa théorie et réutilise nombre de concepts très actuels encore aujourd’hui, afin de démontrer ce qu’il annonce.

La différence entre une théorie comme la sienne et disons, une théorie mathématique, c’est sans doute que la démarche adoptée par Darwin est plus proche de celle d’un détective qui va analyser le bazar dans une pièce et interroger les témoins pour comprendre un crime, ou celle d’un historien étudiant un champ de bataille, que de partir de (a+b)² pour en arriver à a²+ 2ab+b².

En substance, à défaut de pouvoir reproduire en laboratoire ce qu’il avance, il met en avant des séries de faits les uns à la suites des autres tant géologiques que biologiques (avec, lorsque c’est possible, le récit de ses petites expériences, somme toute assez nombreuses), puis répond aux attaques de ses contradicteurs. Je vais vous présenter un résumé de ses arguments.

La classification

Classer les êtres vivants en biologie, c’est une grande occupation depuis le XVIII° siècle et Carl Von Linné. Celui-ci voulait retrouver « le plan divin de la création ». Mais à force d’accumuler de nouvelles espèces sous tous les climats, des problèmes ont commencé à se poser doucement, notamment aux niveaux inférieurs : les espèces, les variétés, sous-espèces

Il règne une certaine confusion : Darwin relève que deux botanistes anglais pouvaient, sur la même région, avoir des relevés différents d’une centaine d’espèces selon la façon dont étaient considérées les variétés. De même se posait la question des races domestiques : existait-il plusieurs races de chien à la création du monde ou une seule espèce ? Finalement, beaucoup de gens cherchaient la vraie bonne définition d’une espèce (d’ailleurs Darwin utilise lui même parfois indifféremment les mots variétés et espèces). Il va montrer que finalement, il était vain de chercher à la définir très précisément puisque ce n’est pas une entité fixe.

La faculté d’hybridation

Pour la plupart des gens, un hybride est un être vivant stérile ayant des parents de deux espèces différentes. Mais ce n’est pas si simple : pourquoi cela marche-t-il dans certains cas et pas pour d’autres ? Surtout qu’a y regarder de plus près, il existe plus de possibilités dans le monde vivant que ce que nous observons entre un âne et un cheval, notamment chez les végétaux : un croisement peut fonctionner et donner moins de descendants que pour une fécondation normale, ou au contraire en donner davantage.

Darwin relève ainsi une graduation entre les différents états de stérilité et postule qu’il n’y a pas de règles absolues concernant les hybrides, que les différences de fécondité sont dues à des problèmes physiques de différences des appareils reproducteurs et non à une loi ineffable de la nature. De plus, parfois l’hybride entre le mâle d’une espèce a et la femelle d’une espèce b (noté « a x b ») peut donner un résultat très différent du croisement entre le mâle b et la femelle a.

Bizarre, dans le cadre d’une création fixe, d’obtenir ce genre de résultat. Par contre, si ce sont des individus issus d’une espèce ancestrale qui s’est progressivement modifiée en deux branches, tout s’explique. Il tient également le même raisonnement pour les greffes entre les végétaux, selon ce qui peut fonctionner ou pas.

La transmission des caractères

En croisant des pigeons (finalement beaucoup plus utilisés dans son livre que les fameux pinsons des Galápagos), et en utilisant les comptes-rendus réalisés par ses collègues sur les hybridations entre équidés (chevaux, zèbres, quaggas, âneshémiones, etc.) il parvient à la conclusion que souvent, certains caractères apparaissaient plus couramment chez les hybrides que chez les parents : les raies sur le pelage chez les hybrides d’équidés et certaines marques du plumage rappelant celles des pigeons bisets chez des races de pigeons parfois surprenantes. (ici des pigeons culbutants et des pigeons paons, auxquels il fait régulièrement allusion).

La distribution géographique

C’est un point très important et finalement assez peu évoqué lorsque l’on parle de sa théorie. De nos jours, on nomme cette discipline la biogéographie. En somme, la distribution d’une espèce dépend de deux choses : (1) les espaces qu’elle est capable de coloniser (en fonction de ses capacités face à un environnement ou d’autres êtres vivants, prédateurs, parasites, pathogènes, proies disponibles) ; (2) le chemin d’accès.

Méthodiquement, Darwin va expliquer qu’une espèce montagnarde du continent Sud-Américain va davantage ressembler à une espèce du même continent de plaine qu’à une espèce venant des Alpes françaises, ce qui colle avec un ancêtre commun arrivé en Amérique du Sud pour donner deux lignées différentes. Et comme la dernière ère glaciaire est déjà connue, il s’en sert pour expliquer le passage des animaux ou des plantes dans des îles ou des montagnes à proximité (d’ailleurs pour nombre d’espèce on parle d’espèces « boréo-alpines » car se retrouvant à la fois en milieux montagnard et boréal : elles ont pris des chemins différents lors de la fin du dernier refroidissement).

Il réalise aussi des expériences démontrant les capacités de survie des graines dans l’eau de mer pour déterminer si cela peut expliquer la colonisation des îles. Dans certains cas, il trouve une durée d’un mois. Autre possibilité, certains oiseaux aquatiques décollent avec des petits coquillages accrochés aux pattes.

La facilité de colonisation d’espèces importées est aussi utilisée pour montrer que si toutes les espèces avaient été crées en même temps pour se répartir de façon uniforme, il n’y aurait pas pu avoir de colonisation aussi facile : certaines espèces plus compétitives n’avaient pas accès à certaines régions (pensez aux espèces importées en Australie, ou dans nos régions, au séneçon du Cap) et qui, dès que l’humain le leur permit, y prospérèrent très bien.

L’embryologie et les structures vestigiales

Il parle aussi énormément de ces organes atrophiés, devenus inutiles, comme de caractères ancestraux ne servant plus à grand chose (dans cette veine, pensez à votre cinquième orteil ou aux ailes du Kiwi) ou des étapes de l’embryogenèse. De fait, tant qu’un jeune individu n’est pas soumis à une nécessité de s’adapter forte (chercher sa nourriture, se défendre…), il peut garder les caractères archaïques qui régresseront à l’âge adulte (pensez aux branchies pour les têtards ou selon Darwin les taches sur le pelage des lionceaux).

L’Écologie

Attention, ce mot n’apparait pas une seule fois dans le livre (le terme a été inventé plus tard), par contre la notion d’écologie (2) est omniprésente chez Darwin. Il conçoit la lutte pour l’existence, pour reprendre son expression phare, comme un combat contre d’autres êtres vivants. Ce qui veut dire qu’il faut saisir les maillons d’une chaîne alimentaire, les relations d’une espèce à son habitat, sa gêne face à ses espèces concurrentes… Etudier donc l’évolution d’une espèce ne peut se faire qu’en connaissant son environnement et ses relations avec les pathogènes, les proies, les parasites et prédateurs.

Les chaînons manquants

Ensuite, Darwin essaie de répondre aux objections soulevé par sa théorie. Ce qui le gêne le plus, ce sont les fameux « chaînons manquants ». Il explique que les archives géologiques (les fossiles) n’offrent qu’une vision très imcomplète du passé et donc qu’il est normal alors de ne pas trouver tout les intermédiaires.

Ce problème est quand même partiellement levé (par exemple, on ne connaissait pas un seul hominidé fossile de son temps) mais l’idée d’une évolution très lente et graduelle a été bousculée par la théorie des équilibres ponctués, où des périodes d’évolution rapide alternent avec des périodes de stase (en substance, les espèces changent quand leur environnement les y oblige).

En conclusion

Darwin utilise de nombreux concepts très proches des nôtres : écologie, embryologie, biogéographie (même s’il ne les désignait pas forcément ainsi à l’époque). Par contre, il était assez peu au point sur la tectonique des plaques, plus importante que ce qu’il semblait penser, même s’il reconnaissait l’érosion et les mouvements du sol sans comprendre les mécanismes de fond.

Point sans doute plus important, il s’est plutôt trompé pour ce qui est d’une évolution lente et graduelle et n’avait bien sûr, pas la moindre notion de l’hérédité telle que nous la connaissons aujourd’hui. Ce dernier point va d’ailleurs donner quelques essais parfois cocasses pour mesurer la transmission de caractères à la descendance parmi les scientifiques ou statisticiens qui s’intéresseront à la question… A noter aussi, l’Origine des Espèces ne parle ni de l’apparition du tout premier être vivant, ni de la place de l’être humain dans sa théorie. Ce sujet sera réservé à son prochain livre, la Filiation de l’Homme.

Pour conclure, disons que les travaux de Darwin ont été perçus par ses contemporains d’abord comme une théorie parmi de nombreuses autres existantes. Elle ne s’est finalement imposée, progressivement modifiée, que bien plus tard. On peut même se demander si, en réexpliquant en détail la théorie actuelle à Darwin, celui-ci l’aurait reconnue comme la sienne.

Notes

  1. [retour]J’ai utilisé la traduction d’Edmond Barbier, et la préface de Jean-Marc Drouin pour approfondir le contexte.
  2. [retour]Le terme écologie au sens strict désigne l’étude des relations entre les différents composants d’un écosystème. Rien à voir avec le réchauffement de la planète ou les couches lavables pour bébé.

>> Illustration : CharlesFred (Flickr, CC)

>> Billet initialement publié le 30 juillet 2009 sur le blog « Des araignées et des humains« 

2 commentaires

  1. Timothée Poisot le 12 juin 2011 à 19:08

    Joli texte! Ceci dit, je pense vraiment qu’il faut, absolument, lire Darwin avant de faire de l’évolution. Ca reste un texte fondateur, dans lequel comme le met très bien en avant ce billet, on trouve des choses très actuelles. Et pour un survol de ce qu’est l’évolution, direction Plume! et le très bon Evolution 101 : http://www.plume.info/evo101/

  2. Guillaume Hédouin le 12 juin 2011 à 22:32

    J’apprécie la synthèse éclairante de ce monument d’écriture.
    Il serait par contre bon de corriger les dates « (au Pléistocène, environ 100 000 ans avant notre ère) et l’époque la plus ancienne connue de Darwin était le Permien – il y a de 299 000 à 251 000 ans » par celle indiquée dans les liens wikipédia.

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