Knowtex Blog

Rémi Barré : « Vu du ministère, l’objectif de la culture scientifique est lié à l’intérêt des citoyens pour les sciences »

Le 22 août 2012 par Florent Lacaille-Albiges

Rémi Barré est professeur au Conservatoire  National des Arts et Métiers, chargé de prospective dans plusieurs groupes de réflexion. Avec lui, nous abordons la question de la gouvernance de la culture scientifique.

Quel est votre lien avec la culture scientifique et technique ?

J’ai commencé par une formation d’ingénieur à l’École des Mines avant de faire de l’économie publique. J’ai ensuite créé un bureau d’étude avant de fonder l’Observatoire des Sciences et des Techniques. Dans les années 2000, je suis arrivé au CNAM où je partage mon temps entre enseignement, recherche et expertise. J’y assure les enseignements en politique de recherche, de technologies et d’innovation, mais je m’occupe aussi des formations sur les questions « sciences et société ».

D’un autre côté, je participe activement au Think-Tank Futuris (programme au sein de l’ANRT) qui publie un rapport annuel sur l’évolution des politiques scientifiques. Je fais également partie de plusieurs groupes de travail européens comme ceux de l’OCDE. Je travaille principalement sur les indicateurs, l’évaluation et la prospective. À ce titre, j’ai été responsable de la prospective à l’INRA et au ministère de la recherche.

Quels sont pour vous les objectifs de la culture scientifique ?

La culture scientifique et technique regroupe beaucoup de choses. Le terme est porteur de malentendus… Vu du ministère de la recherche, l’objectif de la culture scientifique est très largement lié à l’intérêt des citoyens pour les sciences. On suppose que plus ils sont informés, plus leur intérêt pour le sujet augmente .

Mais le milieu contient une galaxie d’acteurs aux objectifs différents : des acteurs militants issus du mouvement de l’éducation populaire, comme les Petits Débrouillards qui travaillent en lien avec les régions, des musées qui travaillent en région, mais aussi des services de communication en lien avec les institutions de recherche. À cela, il faut ajouter tous les professionnels « freelance » qui réalisent une grande variété d’actions, notamment autour des réseaux sociaux, et qui inventent de nouvelles façons de faire de la culture scientifique et technique.

Pourquoi l’État encourage-t-il la popularisation des sciences ?

Il y a trois grandes raisons. Tout d’abord, une meilleure connaissance des sujets à caractère scientifique est censée favoriser une attitude plus positive des citoyens face aux innovations. En simplifiant,  il y aurait plus de chances que les citoyens acceptent les OGM dès lors qu’ils en savent plus sur les biotechnologies. La seconde raison, c’est que les jeunes pourraient être davantage intéressés par les études scientifiques s’ils connaissent mieux les sciences… C’est tout le problème du soi-disant manque de jeunes dans les filières scientifiques qui est repris ici (1). Enfin, le dernier objectif est de rendre le débat public plus pertinent et de meilleure qualité avec des gens ayant une connaissance minimale des questions scientifiques.

Comment ces objectifs sont-ils mis en œuvre par le ministère ?

Il y a plusieurs façons de mettre en œuvre des politiques publiques. Il est possible de le faire directement grâce des organismes publics – totalement dédiés ou non, ou indirectement via des financements vers des associations. Pour la culture scientifique, on compte notamment le soutien aux musées de science, l’organisation de la Fête de la science, le soutien à des associations comme la Main à la pâte… Universcience est par exemple, un organisme totalement dédié à cet objectif.

Mais la culture scientifique fait aussi partie du mandat des organismes de recherche et des universités dont la mission se décline en trois points : production de savoirs, expertise et dissémination des savoirs. Les actions de diffusion des savoirs des organismes de recherche sont souvent liées à leurs services de communication (2). Les universités ont quant à elles plus de mal à faire des actions de culture scientifique. Cette question n’est peut-être pas suffisamment prise en compte dans l’évaluation des universités par l’AERES (3).

Cependant, les acteurs majeurs de la culture scientifique restent les musées, les organismes de recherche et certains organismes privés. Quand une association reçoit un financement de l’État, c’est dans le cadre d’un contrat qui définit des objectifs. Il s’agit de la réalisation d’une politique publique par délégation opérationnelle. Mais rien n’interdit à ces associations d’utiliser la marge de manœuvre de l’appel à projet pour s’exprimer.

Qu’est ce qui a changé depuis le Forum Territorial de 2010 ?

Universcience est issu du regroupement de deux structures [Palais de la Découverte et Cité des Sciences] à des fins de mutualisation, de lisibilité et de rentabilisation. Mais au delà de ces objectifs, la création de cette entité s’est accompagnée de missions additionnelles. Parmi celles-ci : la distribution de crédits dans le champ de la culture scientifique et technique. En tant qu’observateur, je peux dire qu’il est toujours dangereux de donner à un opérateur à la fois une mission de réalisation et une mission de financement vis-à-vis de tiers.

Universcience se doit s’être un acteur du milieu tout en finançant les organismes tiers : on est presque obligatoirement dans le conflit d’intérêt… La conception d’un programme ne peut pas être correctement dirigée par une entité qui est par ailleurs partie prenante de sa réalisation. Le risque ? Confusion des responsabilités et hégémonie. Aujourd’hui, les financements du Grand Emprunt, qui ne dépendaient pas d’Universcience, ont un peu assaini la situation. Mais je pense qu’il faudrait retirer à Universcience la fonction de programmation et de financement.

Une mission interministérielle comme la MIDIST est préférable ?

Il convient de toujours distinguer les différentes parties : politique, programmation – financement et réalisation. Dans la MIDIST, il y avait confusion entre le niveau politique et le niveau agence de financement. Dans le cas Universcience évoqué précédemment, le problème se situe plutôt dans la confusion entre l’étage financement et l’étage réalisation. Il pourrait y avoir une agence de financement autonome, reliée à plusieurs ministères, comme par exemple celui de la culture et celui de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Pour autant, il existe des obstacles. Tout d’abord, il existe de nombreux désaccords entre ministères sur la conception de la culture scientifique. Viennent ensuite des problèmes d’ordre financiers : le Ministère de la culture est un ministère qui a peu d’argent. Or, il en faut pour pouvoir discuter des priorités avec le ministère de la recherche. Enfin, le ministère de la recherche et celui de la culture se disputent le pouvoir sur les organismes de recherche à travers la définition d’objectifs pour la culture scientifique. Il reste du chemin à parcourir…

Notes

  1. Un rapport du HCST (Haut Conseil pour la Science et la Technologie) va être publié à l’automne à ce sujet.
  2. Voir à ce sujet, les rapports d’activité des différents organismes : INRACEAINSERM, etc.
  3. Après vérification dans les critères d’évaluation des universités donnés par l’AERES : il est possible d’indiquer dans l’évaluation un budget pour un programme « Recherche culturelle et culture scientifique » ou pour un programme « Transmission des savoirs et démocratisation de la culture », mais aucun indicateur d’évaluation n’est associé à ces chiffres (voir la liste des indicateurs en dernière feuille du document).

>> Illustrations : sacratomato_hr (Flickr, CC), Samuel Huron (Flickr, CC)

1 commentaire

  1. Laurent Chicoineau le 27 août 2012 à 10:57

    Tout à fait d’accord avec Rémi Barré pour enlever les fonctions de programmation et de financement à Universcience !
    Et merci à Florent pour cette série d’articles passionnants :)

Ajoutez un commentaire

Pas encore membre ? Inscrivez-vous pour laisser un commentaire ! Déjà membre ? Connectez-vous

Tous les contenus, sauf exception signalée, sont sous licence Creative Commons BY-NC-SA