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Rencontre avec Goéry Delacôte, directeur de @t Bristol

Le 12 avril 2011 par Camille Cocaud

Lors de ma visite au science center de Bristol, j’ai rencontré son directeur, le français Goéry Delacôte. Petit aperçu de la carrière époustouflante de ce grand Monsieur, à l’esprit en constante ébullition…

Goéry Delacôte est un expatrié qui garde un œil tourné vers la France. Tout d’abord chercheur en physique des solides à l’Ecole Normale Supérieure de Paris, il publie en 1996 son livre Savoir Apprendre, où il expose ses vues quant à la réforme de l’éducation en France et aux États-Unis.

Deux ans plus tard, il rassemble une équipe de scientifiques pour créer la Cité des Sciences et de l’Industrie de La Villette qui ouvrira ses portes en 1986. Il travaille ensuite comme directeur scientifique à l’INRP (Institut National de Recherche Pédagogique). En 1991, la place de directeur de l’Exploratorium de San Francisco lui est proposée, afin de succéder à Frank Oppenheimer (1).

Bien que surpris par cette proposition (que viendrait faire un français aux commandes du centre de sciences de San Francisco ?), il finit par accepter et y restera même 15 ans. Fort de son expérience au sein de ce centre, il crée en 1997 un mini-Exploratorium en France : l’Exploradôme à Vitry-sur-Seine. Il finira par quitter les Etats-Unis en 2005, pour venir prendre la direction de At Bristol, où il est toujours en poste à présent.

Selon vous, quelles sont les différences entre la France et l’Angleterre concernant la culture scientifique ?

Dans l’ensemble, la France et l’Angleterre ont un cursus scolaire solide en sciences, contrairement aux Etats-Unis. Ici, un programme national décrit ce que l’on enseigne dans les matières scientifiques, et de quelle manière, comme en France, bien qu’il ne soit peut-être pas aussi détaillé. De gros efforts ont également été entrepris pour améliorer la qualité de l’enseignement scientifique. Je me suis inspiré de ce mouvement lorsque j’ai participé à la commission Lagarrigue en 1971 en France (2), en tentant d’introduire des transformations testées en Angleterre. Tout n’a pas fonctionné à cause de la rigidité du programme français.

Pour ce qui est des centres de science, il faut se garder de n’y voir que la transmission de savoir : il y a aussi l’exploration. Celle-ci est mue par une approche paradoxale qui marque l’esprit, qui conduit à se poser des questions de plus en plus sophistiquées au fur et à mesure de la visite. Dans la culture française, on a un peu trop tendance à vouloir expliquer, ce qui est bien mais reste un peu fermé : on a compris, ou pas, et après c’est terminé. Ce qui est le plus important selon moi, c’est d’amener les gens à se poser des questions, à réfléchir, à engager leur propre fonctionnement mental par l’interrogation. C’est cette dimension qui manque parfois à l’école et que les centres de sciences doivent apporter. C’est pour cela qu’ils ne sont pas seulement des centres d’amusement du week-end, mais aussi des éléments stratégiques d’un dispositif national concernant l’apprentissage des sciences.

Comment At Bristol se positionne-t-il par rapport à l’enseignement scientifique fait en Angleterre ?

Un centre de science fait par définition partie de l’enseignement informel, en opposition à l’enseignement formel délivré par l’école. Ça ne veut pas dire qu’ils travaillent l’un contre l’autre, mais au contraire de façon complémentaire, en France comme en Angleterre d’ailleurs. Nous avons en effet beaucoup de visites scolaires : sur 200 000 visiteurs par an nous accueillons 40 000 jeunes en formation scolaire. Ces centres de sciences jouent un rôle important, et j’ai essayé de positionner At Bristol comme un complément puissant de ce qui se fait en classe, et également pour la formation des maîtres avec le Science Learning Center (voir article précédent).

Comment At Bristol est-il financé ?

Les centres de science anglais ne reçoivent pas d’argent de l’Etat. Ils se débrouillent pour travailler avec des entreprises locales et des fondations qui versent des subventions pour des projets spécifiques. Mais la majorité de nos revenus viennent de ressources propres : At Bristol possède un parking payant de 600 places, des espaces à louer pour des évènements ou des réunions, des restaurants et une boutique. La vente de tickets d’entrée ne nous rapporte pas assez en elle-même, on est alors obligés de se diversifier pour survivre et combler les déficits. Si nous ne faisions que gérer le centre de science, nous n’existerions plus !

Les centres de science anglais sont-ils regroupés dans un réseau ?

Il existe environ 80 centres et musées de science en Angleterre, dont 12  centres de science comme At Bristol, créés au nouveau millénaire. Nous avons une association semblable à l’AMCSTI (Association des Musées et Centres pour le développement de la Culture Scientifique, Technique et Industrielle) qui s’appelle l’ASDC (Association for Science Discovery Centres).

Tous les centres de science travaillent en commun au sein de cette association. Cela nous permet de nous mettre à plusieurs pour demander des fonds à des organisations par exemple. Je pense qu’il faut que nous apprenions de plus en plus à travailler ensemble car la tendance est encore trop au travail en solitaire. J’aimerais voir plus de collaboration entre les centres, c’est la seule manière d’avoir assez de force pour réaliser les projets.

Pour finir, quels sont vos futurs projets ?

J’ai participé à la transformation de At Bristol depuis 5 ans, mais il y a encore du travail à faire, afin d’atteindre une transformation complète dans un ou deux ans. En parallèle, je suis toujours Président de l’Exploradôme à Vitry-sur-Seine. On aimerait demander aux Investissements d’Avenir [ndlr : qui gèrent les retombées financières du Grand Emprunt] de nous aider à financer une base technique ; ce serait une sorte d’atelier en commun au sein duquel les centres de sciences pourraient faire construire leurs exhibits. Cette mutualisation permettrait aux centres de ne payer que le temps d’utilisation de celles-ci, et ils pourraient ainsi en changer aussi souvent qu’ils le voudraient.

De plus, Juppé et Rocard ont été séduits par l’idée de créer toute une suite de petits exploradômes en région, dans le cadre de la commission Juppé-Roccard (3). On utiliserait nos méthodes, qui sont de très bonne qualité dans les types de manipulations, de très bas coût, d’une grande rapidité d’exécution, et on lancerait un financement par le tissu local et public. Je pense que c’est la forme du futur : petit et en réseau. L’idée c’est aussi des centres en 24/7 (disponibles 24h/24, et 7j/7) : ils ne seront bien sûr pas ouverts tout le temps, mais les gens pourront s’y connecter à toute heure. Il faut personnaliser le contact au public, grâce à des systèmes de reconnaissance individuelle par exemple [ndlr : comme à At Bristol avec les codes-barres, voir l’article précédant]. Mon avenir se jouera donc très sûrement en France, je compte aider ceux qui voudront développer ce réseau ainsi que cette base technique commune.

Notes

  1. Né en 1912 à New York City, Frank Oppenheimer était également physicien. Alors qu’il était professeur à l’Université du Colorado, il développa un intérêt important pour l’amélioration de l’enseignement des sciences. En 1969, il prit la direction de l’Exploratorium de San Francisco, qu’il dirigea avec passion jusqu’à sa mort en 1985. Pour plus de détails sur Frank Oppenheimer, une biographie sur le site de l’Exploratorium
  2. En 1971 la commission de rénovation de l’enseignement de la physique et de la technologie (« commission Lagarrigue ») avait décidé la constitution d’un Groupe de Travail pour le Premier Cycle (les collèges) chargé de la conception, de l’essai et de l’évaluation de « modules » d’initiation aux sciences et techniques pour les classes de quatrième et troisième, d’après le site de l’Unité mixte de recherche Sciences Techniques Éducation Formation
  3. Une commission de réflexion composée de 18 personnes, chargées de définir, avant le 1er novembre 2009, les priorités de l’emprunt national.

Pour en savoir plus :

>> Illustrations : Portrait de Goéry Delacôte par @t Bristol, photo de l’enfant par Camille Cocaud pour Knowtex, carte par l’ASDC et logo par l’Exploradôme

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