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Révoluscience : origines et intentions du manifeste

Le 24 novembre 2010 par Mélodie Faury

Le collectif Révoluscience a publié cet été un manifeste pour une « médiation scientifique émancipatrice, autocritique et responsable ». Mélodie Faury et Antoine Blanchard reviennent sur les origines et les intentions de cette initiative.

Des mails qui circulent, un projet qui s’initie

Si le projet démarre publiquement avec le colloque Pari d’Avenir 2008, il faut remonter à l’idée même d’organiser cet évènement pour apercevoir les germes de ce positionnement collectif. Un premier déclencheur fut un texte publié par le Palais de la Découverte, présenté dans les Actes du colloque « Aimez-vous la science ?« .

« Une conf au Palais, présentant une vision archi positiviste de la science, le progrès va tout résoudre, etc… L’envie de répondre, car dans la salle personne ne s’est révolté. L’envie de dire stop, c’est dangereux, on va dans la mauvaise direction. L’envie aussi de réussir à exprimer ce qui faisait l’unité de toutes nos assos [Paris-Montagne, groupe Traces, Atomes Crochus] » (Livio)

A l’époque, certains des participants au colloque s’étonnaient même de ne pas reconnaître dans ces Actes les interventions auxquelles ils avaient assisté. Les idées developpées par Philippe Lazar dans ce texte suscitèrent des réactions vives dans des échanges de mails entre membres de l’association Paris-Montagne et du groupe Traces notamment. Exemples :

« Une ode archi classique et bornée au « Progrès » qui serait seul capable de faire revenir une jeunesse qui aurait peur des sciences, vers les sciences…»

« Pourquoi entretenir cette fausse idée (d’après les enquêtes) que les sciences font plus peur qu’avant… ? »

Plutôt que de donner une réponse publique à ce texte, le groupe Traces et les associations Paris-Montagne & Les Atomes Crochus décidèrent d’en profiter pour développer une réflexion sur d’autres manières d’aborder les questions de médiation et de vulgarisation scientifique, partant du constat de l’existence d’un regard partagé sur cette question par les membres de ces trois associations (qui ont quelques membres en commun du fait de leurs origines respectives) :

S’inspirant d’une initiative menée en Italie par certains acteurs de la culture scientifique, « Les Amphibiens », il fut entendu que la forme d’un manifeste conviendrait à la démarche collective qu’il s’agissait ainsi d’initier. Extrait d’un de leur texte :

« Nous demandons donc que soit reconnu et valorisé le rôle de ces nouvelles figures professionnelles amphibiennes, qui arrivent du monde de la recherche et de la communication et qui, à travers leur travail de tous les jours, en favorisant l’ouverture des nouveaux canaux de communication entre science et société, sont appelés à poser les bases d’une citoyenneté scientifique sur laquelle il sera possible de bâtir une société de la connaissance, équitable, ouverte et démocratique. »

Le colloque Pari d’Avenir

Le colloque Pari d’Avenir se déroule chaque année pendant le festival Paris-Montagne, sous forme d’ateliers-débats organisés en matinée. En 2008 se sont côtoyés entre 20 et 30 jeunes médiateurs, chercheurs, membres et dirigeants d’associations de culture scientifique et dirigeants (ou anciens dirigeants) de grandes écoles et musées de science.

Dans le programme à disposition des participants, il avait été proposé à cette occasion de « réfléchir à l’opportunité d’un Manifeste pour une révision des objectifs et des pratiques de la culture scientifique ».

« A l’époque, je crois surtout avoir ressenti le besoin de plusieurs « praticiens » de mettre à plat les tenants et les aboutissants de leur pratique de médiation/communication. Comme si nous étions à un moment charnière. » (Nicolas)

Plusieurs thématiques avaient été soumises aux débats collectifs, déjà formulées sous forme d’engagements. Elles visaient à ouvrir des discussions sur les conceptions de la médiation scientifique, mais aussi plus largement de la science, partagées ou non par les participants  :

  • Pour une clarification des objectifs
  • Pour une réflexion sur la notion de « culture scientifique »
  • Pour une réflexion sur la « vision du monde » proposée par la science
  • Pour des actions qui montrent la science « telle qu’elle est » et « telle qu’elle se fait »
  • Pour un droit aux valeurs
  • Pour une éthique de la communication de la science

Le programme précisait également : « À l’issue du colloque, un petit groupe réuni autour du groupe Traces tentera de faire ressortir les principales idées exprimées lors des ateliers-débats, dans un texte qui pourra préfigurer, à défaut de constituer, le manifeste évoqué plus haut. »

Des comptes rendus furent donc rédigés et la question s’est posée ensuite au sein du groupes Traces et de l’association Paris-Montagne de la suite à donner à l’ensemble de ces discussions. Pour les curieux, l’ensemble des comptes rendus des ateliers et d’autres documents complémentaires sont disponibles en ligne.

« Le colloque Pari d’avenir était un événement marquant pour beaucoup d’entre nous, réunis pour discuter d’un renouveau de la médiation scientifique. Je me souviens du conteur Philippe Berthelot proposant de remplacer la médiation « consotoyenne » par une médiation centrée sur la valeur humaine de la science et sur la valeur éducative de son histoire. Je me souviens du plaidoyer de certains participants pour qu’on arrête de restreindre les métiers scientifiques à celui de chercheur. Je me souviens d’un incident avec une chercheuse qui ne se reconnaissait pas dans notre discussion. Je me souviens enfin du mélange d’expériences, d’âges et de parcours — avec cette même volonté de faire avancer le schmilblick en reconnaissant la diversité des situations, même si les présupposés du débat n’étaient pas forcément partagés. » (Antoine)

Des séances de travail au sein du groupe Traces

« Pour moi : le colloque Pari d’avenir 2008 avait été frustrant d’un point de vue de la réflexion sur les pratiques de médiation scientifique, et avait au contraire souligné à quel point notre position méritait d’être portée en avant, face à un certain nombre de pratiques. Je me souviens même avoir envoyé un mail au cœur de l’été 2008 pour demander à ce qu’on donne une suite plus « interne » à ce colloque… ça fait plaisir de voir ce qu’on a parcouru depuis :-) » (Bastien)

Les réflexions amorcées au sein des ateliers-débats de Pari d’Avenir ont donné lieu à des séances de travail au sein du groupe Traces. Celles-ci, bimensuelles, faisaient alterner des séances de type Journal Club (présentation d’articles, d’ouvrages et discussions) avec des séances plus spécifiquement dédiées au travail de rédaction du manifeste.

Deux ans de discussions, parfois agitées, pour aboutir à une formulation fidèle aux conceptions partagées par les membres du collectif, et qui ont abouti à la version diffusée sur le blog revoluscience.eu. La mise en débat dans cet espace de discussion correspondait alors à la volonté de soumettre cette première version aux réactions et commentaires des lecteurs intéressés, qui se reconnaissent plus ou moins dans ce texte. Il est d’ailleurs encore possible de participer en ligne !

Définition collective des objectifs du Manifeste

« Proposer explicitement une autre vision qu’une vision positiviste de la science parfois présente dans la médiation scientifique, sans bien sûr aller pour autant dans le relativisme ; proposer une alternative cohérente, convaincante et féconde pour la pratique de médiation. Aller donc vers un texte fédérateur, permettant d’identifier des acteurs proches de nos idées et d’envisager des actions communes, une créativité collective. » (Mélodie)

L’un des déclencheurs, devenu l’un des premiers objectifs du manifeste, était d’affirmer publiquement la possibilité de considérer la science autrement que par une sorte de positivisme rémanent, en tout cas encore trop souvent présent pour les auteurs de ce texte, et notamment dans la médiation scientifique.

Les autres principaux objectifs tels qu’ils étaient initialement formulés étaient pour la plupart communs à tous les membres du collectif Révoluscience :

  • Construire un espace de débat et de réflexion collection sur le pourquoi et le comment de nos pratiques de médiation respectives ;
  • Donner l’occasion aux acteurs de la culture scientifique de formuler des idées qu’ils avaient sans pour autant les avoir déjà explicitées ;
  • Fournir des outils aux acteurs, utilisables dans leurs pratiques ;
  • Fédérer une communauté qui se reconnaisse dans un texte commun, inviter ceux qui le souhaitent à se joindre à nous afin de défendre une vision et des objectifs pour la médiation scientifique ;
  • Influencer les pratiques en les rendant moins autoritaires et plus à l’écoute des valeurs et des savoirs non scientifiques ;
  • Vulgariser les science studies.

D’autres, complémentaires et parfois plus spécifiques à certains membres venaient s’y ajouter :

  • Partager des expériences de médiation, prendre du recul sur celles-ci ;
  • Promouvoir chez chacun une prise de conscience, une analyse, de ses pratiques de médiation et de leurs implications, parfois implicites ;
  • S’affirmer pour certains types de pratiques contre un certain nombre d’autres, majoritaires, créer du conflit pour obliger les gens à réfléchir et prendre position ;
  • Forcer les décideurs, financeurs, et autres « orientateurs » ou « responsables » à réfléchir à ces questions ;
  • Faire connaître les associations porteuses de ce projet ;
  • Utiliser ces réflexions pour améliorer les pratiques de médiation des Atomes Crochus ;
  • Structurer et comprendre la nature de ce qui fonde le groupe Traces en explicitant les idées partagées par ses membres.

Réflexions par rapport à d’autres initiatives

La rédaction du Manifeste s’est enrichie de réflexions sur d’autres initiatives liées à la médiation ou à la culture scientifique, antérieures ou contemporaines :

- Le Manifeste pour une vulgarisation créatrice, co-écrit par Yves Jeanneret, Pierre Laszlo et Lionel Salem, et publié dans le Figaro du 21 Juin 1995, afin d’appeler à une prise de conscience sur l’importance de la vulgarisation.

- La charte déontologique de la médiation culturelle issue d’un travail mené entre 2004 et 2007 par les membres de l’association Médiation Culturelle à Lyon. Cette initiative a donné lieu à une réflexion croisée avec le projet de Manifeste Revoluscience par l’un des membres du collectif, lors des Doctorales JecSic 2009 intitulée « Des savoirs et des hommes : quelle pertinence de la notion de médiation pour penser l’élaboration et la transmission du savoir et de la culture ? »

- Manifeste De la vulgarisation de Merde du réseau de vulgarisation scientifique Plume! qui n’est plus accessible en ligne (1).

- Manifeste pour une culture de sciences citoyennes diffusé à la suite de la publication des Assises du Réseau romand Science et Cité (RRSC) en début d’année 2010, et construit à partir des recommandations issues des débats des ateliers initiés par les Assises du RRSC. Le Réseau roman Science et Cité a relayé le Manifeste Revoluscience en Suisse.

Note

  1. Ce manifeste devrait être re-publié prochainement sous un autre nom.

>> Illustrations : ????, Abizern (Flickr, CC)

>> Source : Initialement publié sur L’infusoir

2 commentaires

  1. Gregory FICCA le 29 novembre 2010 à 12:25

    Merci à vous deux sur cet éclaircissement,

    J’ai moi-même signé et apporté quelques commentaires à ce manifeste, dont je salue l’initiative.

    Mais je m’interroge sur la portée et la suite qui y sera donnée. Et oui, afin que ce manifeste ne tourne pas à la pétition de principe, il faut qu’il débouche sur des actions / des préconisations / des outils.

    De plus, je me pose la question de la destination de ce document. A-t-il une vocation universelle ? Est-il destiné à seulement rassembler une communauté autour d’un collectif (Révoluscience) ?
    Pourquoi se borne-t-on à ne jamais mentionner les sciences/techniques/technologies/innovations présentes et émanant de l’industrie ?
    Puisse quelqu’un apporter la lumière sur mes interrogations… :o)

    Alors, What’s next ? J’attends avec impatience, pour peut-être pouvoir y apporter une contribution positive.

  2. Mélodie Faury le 29 novembre 2010 à 14:11

    Bonjour Gregory,

    Le collectif Revoluscience prévoit effectivement une suite à ce manifeste : un colloque qui devrait avoir lieu en 2011 afin de réunir ceux qui le souhaitent pour réfléchir collectivement à l’ancrage possible dans les pratiques de médiation de ces propositions encore trop théoriques. Il s’agira de discuter, avec les acteurs de la culture scientifique qui seront présents, des modes d’appropriation possibles d’un tel texte, en fonction des expériences de médiation de chacun. Les contributions seront tout à fait bienvenues !

    L’occasion également de se rencontrer, d’échanger et de revenir en particulier sur les points du manifeste qui ont suscité des débats.

    Un second article est d’ailleurs prévu sur ce blog pour faire un retour plus particulièrement sur les réactions au Manifeste et pourquoi pas pour relancer la discussion.

    Déjà paru sur le site de Sciences et Démocratie :
    Les réactions suscitées par le manifeste Révoluscience
    http://www.sciences-et-democratie.net/dossiers-et-debats/la-culture-scientifique-et-technique/les-reactions-suscitees-par-le-manifeste-rev

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