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Sciences et Avenir : une histoire, des acteurs

Le 1 avril 2011 par Charlène Catalifaud

Étudiante en journalisme scientifique à Paris 7, Charlène a visité la rédaction du mensuel Sciences et Avenir et interrogé certains de ses membres pour constituer un dossier. En voici des extraits.

Le numéro de mars 2011

Le magazine Sciences et Avenir a été fondé en 1947 par Gérard Lefèbvre, qui en sera responsable jusqu’à sa mort en 1962. Dès lors, plusieurs propriétaires se sont succédés : les éditions Gauthier-Villars, Dunod, Bordas et finalement le groupe Nouvel Observateur (comprenant également les magazines Challenge et le Nouvel observateur) depuis 1976, dont Claude Perdriel est à la tête.

Sciences et Avenir fonctionne grâce à un système d’autofinancement. Cette revue mensuelle de vulgarisation scientifique paraît l’avant-dernier jeudi du mois précédent et se veut accessible à un large public, de 17 à 99 ans. L’ensemble de l’actualité scientifique, de la biologie à l’archéologie en passant par les mathématiques et l’astronomie, y est traité. Dominique Leglu est la directrice de la rédaction depuis septembre 2003.

Il est intéressant de noter que ce magazine est dirigé par des femmes, ce qui est plutôt rare dans le milieu journalistique, d’autant plus quand il s’agit d’une revue scientifique. L’équipe se compose d’une vingtaine de personnes. Certains occupent leur poste depuis peu, beaucoup depuis plusieurs années. « Les gens s’y sentent assez bien pour rester »,  plaisante Maryse Guez, chef du service Actualités.

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Dominique Leglu, directrice de la rédaction

Sciences et Avenir, deux termes forts. Comment vous êtes vous appropriée ce titre ?

Le titre, il faut l’apprivoiser, jouer avec lui. C’est très amusant, mais loin d’être facile. Le mot Avenir a longtemps été porteur d’espoir, de joie. C’est bien pour ça qu’il avait été choisi. Malheureusement, aujourd’hui beaucoup de nos concitoyens ne voient pas l’avenir très rose. Au contraire, il inquiète. Difficile de continuer [avec ce titre] en sachant que la perception est changée, mais il ne faut pas renoncer. Quant au mot Sciences, il est incroyablement ouvert avec son « s » du pluriel. Toutes les sciences : on a de quoi labourer, le champ est vaste ! Mais on sait les pesanteurs, voire les peurs que suscitent les sciences. Il faut cependant garder en tête l’ouverture et la multiplicité.

Le blog de Dominique Leglu, accessible ici http://sciencepourvousetmoi.blogs.nouvelobs.com/

Vous êtes à la direction de Sciences et Avenir depuis maintenant sept ans. C’est la première fois que vous avez ce poste au sein d’un magazine. Comment le définiriez-vous ?

Dans direction de rédaction, il y a deux idées. Au sein de sa rédaction, un directeur doit tenir un rôle de leader, d’animateur mais également d’ami et de conseiller. Il prend les décisions, les explique et stimule sa rédaction. Chacun doit pouvoir s’appuyer sur des collègues de grande valeur et être à l’écoute. Mon rôle est d’intervenir lorsqu’ils sont en difficulté. Ils doivent comprendre que la direction est là que ce soit pour les orienter ou pour avoir une discussion plus approfondie sur un certain sujet. On est une équipe. En tant que directrice, je fais également le lien avec les autres directions : publicité, ventes, groupe Nouvel Observateur. Des réunions ont lieu régulièrement. En ce moment, nous discutons du développement du web et des différentes plateformes émergentes.

Comment appréhendez vous ces nouveaux modes de diffusion ?

Les tablettes et autres modes de diffusion viennent de commencer et ne vont que croître et embellir. La réflexion est en cours. On est dans un moment de partage et de compréhension de ces nouveaux systèmes. Il n’est pas exclu que des catastrophes aient lieu mais ceci est absolument fascinant et passionnant d’un point de vue intellectuel. Il faut être à l’écoute, échanger avec des personnes qui ont la compréhension de la technique, pilier fondamental. Avec les nouvelles technologies de l’information et les nouvelles possibilités qui nous sont données, on peut assister à des moments de grande libération potentielle de la créativité, uniquement cadrée par les possibilités mentales ou concrètes, c’est-à-dire financières. D’un autre côté, Sciences et Avenir a son lectorat fidèle qu’il faut continuer de satisfaire. D’un point de vue journalistique, c’est extrêmement intéressant de vivre ce bouleversement.

Un aperçu de la rédaction de Sciences et Avenir, rue Vivienne à Paris

David Larousserie, chef de la rubrique fondamental

Le titre de chef de rubrique est plus honorifique que hiérarchique, les rédacteurs travaillant de manière égale. Tous contribuent aux rubriques Actualités et Livres. Même si les rédacteurs ont chacun leur domaine de prédilection, il leur arrive souvent d’élargir leur horizon ou de s’associer.

Selon David, le travail d’un journaliste consiste, une fois les sujets déterminés en réunion, à écrire, rechercher et traiter l’information. En amont, il fait appel à ses contacts, souvent des chercheurs, nombreux en région parisienne. Selon les sujets, il peut être intéressant de se déplacer. C’est une phase pendant laquelle le journaliste lit beaucoup pour se documenter : publications, rapports, conférences, revues, sites internet de vulgarisation scientifique…

Selon David, le fait que la physique serait plus difficile à vulgariser est une idée fausse. L’économie l’est tout autant. « En physique, on part du  principe que les gens ne savent pas, alors on fait plus d’effort », affirme-t-il. Il y a un aspect stimulant dans la vulgarisation, celui de rendre intéressants des sujets difficiles. Là où ça devient compliqué, c’est lorsque les sujets sont controversés. Quand au style de l’écriture, il n’est pas imposé, même s’il faut garder une certaine sobriété.

Bernadette Arnaud, grand reporter, rédactrice archéologie, histoire

Le reportage, selon elle, « c’est se rendre sur les lieux où il se passe des choses pour ramener de belles histoires ». Pour cela, la journaliste anticipe des mois avant son voyage pour prendre les contacts, les convaincre de la rencontrer, réfléchir aux images et « trouver des histoires que les autres ne trouvent pas ».

Bernadette Arnaud effectue 4 à 5 voyages par an. L’année dernière, elle s’est rendue en Afghanistan afin de suivre des chercheurs français qui travaillent dans des régions en paix. Son but : aller plus loin que ce qu’on nous raconte. Elle travaille seule et organise elle-même ses voyages : coût, temps, mise en place. En général, elle part trois semaines. Se rendre sur place et retrouver les contacts prend du temps. De plus, « il se produit toujours un imprévu, il faut être prêt à toute éventualité ».

Par souci de rentabilité, elle peut élaborer plusieurs articles à partir d’un même déplacement. Cependant, beaucoup de sujets se font en France. Il y a des grandes histoires partout, « il faut chercher ». Où qu’elle soit, elle privilégie toujours le contact, « voir les gens, c’est fondamental ».

A Sciences et Avenir, elle a l’opportunité de traiter de domaines extrêmement variés : archéologie, histoire, ethnologie, anthropologie… Elle couvre toutes les périodes et toutes les civilisations. Ce qui lui permet d’aborder des histoires toutes plus originales et passionnantes les unes que les autres. « C’est un métier génial », s’enthousiasme-t-elle.

Olivier Hertel, rédacteur dans les rubriques technologie, futur, décryptage

Olivier est responsable du domaine futur des actualités et de la rubrique Décryptage qui traite de sujets « dans l’air du temps » où il s’agit de dégager le vrai du faux. Il s’investit également dans le hors série où il traite plutôt de biologie. Le journaliste a déjà réalisé de nombreuses enquêtes dont plusieurs sur les sectes qui utilisent la science pour légitimer leur propos. Ces enquêtes sont souvent longues et exigent beaucoup de rigueur. Il faut être sûr de ses informations pour éviter la diffamation.

Par exemple, il s’est penché sur les dispositifs anti-onde pour les téléphones portables, qui, selon lui, sont une escroquerie. Olivier a dû vérifier toutes les études qui ont été faites pour se rendre compte que les résultats n’étaient pas significatifs. « Quand tu trouves la faille, là, c’est excitant », déclare-t-il. Olivier déplore que la science soit si peu présente dans la presse. Selon lui, « de nombreux débats peuvent avoir un éclairage scientifique qui peut aider à la compréhension du sujet ». Pour lui, les journaux ont une vision trop sociétale. Ayant travaillé dans d’autres journaux, Olivier apprécie l’indépendance du magazine vis-à-vis de la publicité. Aucun sujet n’est interdit pour des raisons idéologiques. « Je n’ai jamais eu autant de libertés qu’ici », souligne le journaliste.

Cécile Dumas, responsable du site internet

Le site, nourri de manière quotidienne par la jeune femme, est indépendant du reste de la rédaction, bien que la journaliste ait son bureau à côté des autres rédacteurs. Depuis dix ans, elle travaille seule sur le site qui a grandement évolué. Mais depuis fin octobre 2010, son remplaçant Joël Ignasse, l’aide en travaillant quatre jours par semaine avec elle, de chez lui à Marseille.

Le site n’est pas mis à jour le weekend, sauf événement exceptionnel. Tous les domaines de la science y sont traités, toujours ancrés dans l’actualité. Cécile n’a pas de formation scientifique, mais elle voit cet aspect comme un avantage qui la rapproche d’un public très large. Et même si quelques  pense-bêtes lui servent d’éléments de références sur divers thèmes, ses nombreuses années d’expérience au sein du magazine lui ont apporté une culture scientifique conséquente.

Selon elle, le public du site n’est pas le même que celui du magazine. Elle puise ses sources de la même façon que tous les journalistes de la rédaction, mais ne dispose que de quelques heures pour rédiger ses articles. La façon d’aborder les sujets n’est donc pas la même et les contraintes de taille sont moins fortes. Sur certains sujets, elle prend le temps de contacter des personnes spécialisées, par téléphone en général. L’interview se fait le jour même ou la veille, en « temps réel » avec peu de déplacements.

En moyenne, elle publie trois articles par jour, de façon autonome vis-à-vis de la direction. Souvent, elle fait relire ses articles par souci de vérification, notamment auprès des experts. Ceux-ci peuvent apporter des corrections intéressantes. L’intérêt du web est de pouvoir modifier ses articles une fois publiés. Le site permet d’enrichir l’information par des photos et des vidéos. Cécile a pour projet de mettre en place des débats et davantage de quiz, mais cela prend du temps à gérer.

Quelques chiffres

  • 210 000 abonnés
  • 360 000 tirages
  • coût de la fabrication d’un numéro (hors distribution et salaires) : 26 centimes
  • prix de vente d’un numéro : 4 €

>> Illustrations : Sciences et Avenir (une du numéro de mars 2011, logo, capture d’écran du blog de Dominique Leglu, capture d’écran de la home page du site le 25/03/2011), Google (recherche d’images avec mot-clé « Sciences et Avenir » le 25/03/2011), Fuzzyraptor (photo de la rédaction)

2 commentaires

  1. Jérémy Zucchi le 04 avril 2011 à 18:59

    C’est un magazine passionnant, sans recherche du sensationnalisme (auquel n’échappe parfois pas « Sciences & Vie »), très ouvert. J’ai été abonné entre 2000 et 2004, puis je me suis réabonné l’année dernière, et ce fut comme revoir un vieux copain, rien ne change même si le temps passe et que le magazine évolue.
    Merci pour cet article qui nous fait entrer dans les coulisses de ce magazine ancien mais trop peu connu. La presse scientifique trouve guère d’échos auprès du grand public, c’est dommage. Mais l’offre est excellente, et les abonnés fidèles, je pense, donc tant mieux ! Et les « Hors série » de Sciences et Avenir sont d’une grande richesse.

  2. La Recherche le 05 avril 2011 à 17:43

    Le directeur de la rédaction de La Recherche est…une directrice ! Comme quoi ce n’est pas si rare finalement.

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