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Scientifiques et journalistes : le syndrome du déficit

Le 23 mars 2011 par Pascal Lapointe

Entre scientifiques et journalistes, il y a un gros malentendu : celui voulant que le « mauvais journalisme » se résume à de « l’ignorance ». Autrement dit, si seulement on pouvait mieux les « éduquer », ces vilains journalistes, la science dans les médias serait de bien meilleure qualité.

C’est un mythe, comme en témoignent régulièrement des gens, des deux côtés de la barrière (et davantage ces dernières années, semble-t-il). Au congrès annuel de l’Association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS), auquel j’ai assisté à Washington à la mi-février, l’historienne des sciences Naomi Oreskes — auteure du livre Merchants of Doubt, résumé ici— le soulignait : « La communication scientifique a fait une erreur conceptuelle, celle du déficit de connaissances. Il est très clair qu’il existe beaucoup de gens très scolarisés qui n’acceptent pas le réchauffement climatique. Les gens ne nient pas le réchauffement parce qu’ils sont en déficit de connaissances; et les choses ne seraient pas soudainement différentes si ces gens possédaient plus de faits.« 

Une intervention appuyée quelques minutes plus tard par celle du journaliste environnemental Andrew Revkin : « En tant que journaliste travaillant depuis plus de 25 ans sur des questions telles que le réchauffement climatique, j’avais mes propres présomptions à l’effet que l’information pourrait changer la façon dont les gens pensent et se comportent. Mais plus je fouillais la littérature en sciences sociales, sur la façon dont l’information est ou n’est pas absorbée, plus je réalisais que ce travail du journaliste n’est pas aussi simple.« 

Et pour le climatologue Gavin Schmidt, du Centre Goddard de la NASA, connu pour son blogue Real Climate, qui partageait le panel avec Oreskes et Revkin : « c’est le contexte politique et culturel qui entraîne le déni [des Américains] à propos des changements climatiques, de l’évolution et des vaccins, pas l’ignorance ».

Dans un autre atelier la veille, Tom Rosenstiel, du Project for Excellence in Journalism (auteur de l’annuel State of the News Media) était venu quant à lui rappeler aux scientifiques une réalité qu’ils ont trop souvent tendance à balayer sous le tapis : l’état du marché n’est pas brillant et les coupures budgétaires entraînent inévitablement une prolifération des reportages les plus superficiels et les moins coûteux possible.

Mais l’explication par le déficit de connaissances a la vie dure : chaque fois qu’apparaît un reportage contenant des erreurs ou des imprécisions, il n’y a rien de plus facile que de visualiser les médias sous la forme de cruches qu’il aurait fallu remplir. Qui plus est, cette vision correspond au modèle de transfert de connaissances auquel les professeurs ont été préparés très tôt : du haut — ceux qui savent — vers le bas — ceux qui ne savent pas.

Or, c’est oublier qu’il y a, partout, quantité de journalistes scientifiques qui « savent ». Que des formations professionnelles, y compris sur des sujets scientifiques, sont devenues la norme dans toutes les associations de journalistes du monde occidental. Que plusieurs gagnants de concours de journalisme scientifique, comme la Bourse Fernand-Seguin au Québec [ou le prix Varenne des journalistes de l'information scientifique en France], gagnent leur vie comme journalistes, y compris dans de grands médias… mais qu’ils n’y traitent jamais de science. Ce n’est sûrement pas parce que leur éditeur a jugé qu’ils étaient en déficit de connaissances.

L’échec du « modèle du déficit »

Comme l’a constaté Andrew Revkin en dépouillant la littérature en sciences sociales, ce n’est pas comme si c’était une idée inédite.

  • En réaction à une enquête récente sur l’ignorance des Américains face aux changements climatiques, David Ropeik, professeur à Harvard et consultant en perception de risques, présentait le déficit de connaissances comme une préoccupation surfaite. Sur la question du climat, dit-il, « quelle différence ferait un public plus informé ? Jusqu’à quel point même une parfaite connaissance des faits de base amènerait-elle les Américains à prendre plus au sérieux cette menace ? »
  • Dans un rapport publié au début de 2010, Do Scientists Understand the Public?, le journaliste américain Chris Mooney faisait le même reproche aux scientifiques : « ils présument que si seulement leurs concitoyens en savaient plus sur la science et cessaient d’être dans un état de déficit de connaissances, une relation plus saine entre la science et le public émergerait ».
  • Dans ses travaux sur la perception du risque, le sociologue Baruch Fischhoff a en gros écrit (dès 1983!) que notre capacité de réaction —ou d’indignation— aux changements climatiques dépendrait autant, sinon plus, de facteurs psychologiques que de connaissances factuelles.
  • Enfin, si le concept même de « déficit de connaissances » en science (le deficit model) peut être vu comme l’héritage d’une époque, le XIXe siècle, de grande foi en la science, source de résolution de tous les maux, le concept a aussi été récupéré par les chercheurs en communication des années 1980… dont plusieurs l’ont en fait récupéré à seule fin de le discréditer!

Le plus étonnant n’est donc pas que le modèle du déficit de connaissances ait été discrédité dans ce panel de l’AAAS. Le plus étonnant est qu’il soit encore et encore nécessaire de le re-discréditer, comme une mauvaise herbe qui ne cesse de repousser.

Pas assez de pression sur les éditeurs

Tout d’abord, les faits démontrent que la profession n’est pas en manque de journalistes « qui savent ». Certes, il y aura toujours des paresseux et des incompétents. Mais outre que le nombre de journalistes détenteurs d’une maîtrise ou d’un doctorat ne cesse de croître, la quantité de formations professionnelles offertes aux journalistes n’a jamais cessé elle non plus de gagner en quantité et en qualité. Dans des petits marchés comme le Québec, on en arrive même à un point de saturation : certaines formations ne trouvent plus preneur, parce que la majorité de ceux qui voulaient ou pouvaient la suivre, y sont déjà passés (ceci exclut, on l’aura compris, les paresseux et les incompétents qui sont, par définition, hors d’atteinte).

Et pourtant, les erreurs ou imprécisions qui choquent tant les scientifiques continuent en tout aussi grand nombre : la Grande-Bretagne, où les initiatives pour former de meilleurs journalistes n’ont pas manqué, est néanmoins le pays où les médias ont accordé le plus de foi au pseudo-scandale du climategate, en 2009-2010. Et où la résurgence du mythe sur un lien vaccin-autisme a fait le plus de dégâts depuis 2008. Pourquoi cela ? Parce que ces efforts pour soi-disant améliorer la qualité de l’information scientifique ne ciblent que les journalistes. Jamais les éditeurs.

Autrement dit, les scientifiques et leurs alliés ciblent les journalistes, tels des cruches qu’il suffirait de remplir afin que la science se porte mieux dans les médias. Mais ils oublient que s’il y a si peu de journalistes pour couvrir la science dans les médias — et si, en conséquence, tant de « généralistes » se retrouveront à couvrir le climategate un matin, et la frasque d’un politicien l’après-midi— c’est avant tout parce qu’aucune pression n’est mise sur les éditeurs pour qu’ils couvrent davantage la science.

Un dialogue plutôt qu’un transfert

Ceux qui proposent d’abandonner une fois pour toutes le mythe du déficit de connaissances entrevoient une relation qui cesserait d’être de l’ordre du transfert du haut (les Grands Sages) vers le bas (la plèbe) et tiendrait plutôt du dialogue. Dans le cas de la relation science-médias par exemple, un dialogue commencerait logiquement par un effort pour mieux comprendre comment l’autre travaille. Ainsi, de la même façon que c’est le métier des journalistes scientifiques que d’essayer de comprendre comment travaillent les scientifiques, bien des scientifiques qui critiquent les médias auraient intérêt à apprendre pourquoi les médias fonctionnent ainsi.

« Il pourrait être profitable pour les scientifiques, les citoyens et les journalistes de mieux comprendre les paradigmes des uns et des autres », a écrit en 2002 le climatologue Stephen Schneider. Décédé l’an dernier, il est l’un de ceux dont la sagesse était saluée des deux côtés de la frontière, autant par les scientifiques que par les journalistes.

Dialogue 2.0 ?

Dialogue, discussion, ponts à jeter entre le « savant » et le « citoyen »… C’est là, maintes fois exprimées, tout ce qui pousse des scientifiques à vouloir bloguer, podcaster, twitter. Se pourrait-il que le Web 2.0 soit en train d’écrire cette nouvelle façon de vulgariser? C’est le souhait que manifestait le journaliste Andrew Revkin dans la conférence mentionnée [plus haut] : « Je ne sais pas si ça va fonctionner… J’ai cette vision dans ma tête : construire sur le Web un environnement d’apprentissage collaboratif, dynamique. Distinct de Wikipédia. Qui deviendrait un détour obligé pour les gens qui veulent savoir quel est l’état des connaissances sur un problème comme « comment nourrir une planète qui s’en va vers 9 milliards d’habitants ». »

Et inutile d’aller chercher bien loin : à peu près tous les scientifiques blogueurs anglophones qui, depuis le milieu des années 2000, ont tenté d’expliquer pourquoi ils bloguaient, ont cité la nécessité de se rapprocher du citoyen, d’établir de nouveaux rapports de proximité, d’inverser le rapport de pouvoir… Ou bien, leur rêve de contribuer au livre de référence de l’ère Web 2.0.

Ça non plus, direz-vous, ça n’a rien de nouveau. En fait, tant qu’on n’a pas présenté un exemple concret, tout ça semble relever du gros bon sens. Allons-y d’une autre citation : « Dans les sociétés modernes », écrivait en 2005 David Dickson, rédacteur en chef de SciDev.net et ancien journaliste pour Nature  » particulièrement à cause du pouvoir des technologies de communication modernes et de leur omniprésence, la confiance et le respect doivent être générés. Ils ne peuvent plus être pris pour acquis ou imposés d’en haut. » Gros bon sens, là aussi et pourtant, à en juger par la façon dont tant de gens — pas juste des scientifiques — continuent d’adopter spontanément le modèle du déficit de connaissances, le gros bon sens semble rapidement balayé sous le tapis, du moins dès qu’il s’agit d’un sujet scientifique.

Donnons alors le mot de la fin à ces gens du Kansas. Dans ce royaume du bovin et du 4X4, des gens qui ne peuvent supporter de voir Al Gore en peinture, qui sont à deux doigts de croire que le réchauffement climatique est un canular de ces gauchistes new-yorkais, sont devenus de féroces militants des économies d’énergie. (lire In Kansas, climate skeptics embrace cleaner energy). Comment les environnementalistes locaux ont-ils accompli cet exploit ? En parlant le même langage qu’eux : défendre « l’indépendance énergétique des États-Unis » et « rendre l’Amérique plus forte ». Ils n’ont peut-être pas appris que la Terre se réchauffe, mais certains sont à présent incollables sur les questions d’économies d’énergie.

>> Illustrationsragesoss, AKMA, NASA Goddard Photo and Video, Brittany G (Flickr, licence CC)

>> Compilation de deux billets initialement publiés sur l’Agence Science Presse (1 2)

6 commentaires

  1. Marine Soichot le 23 mars 2011 à 19:20

    Je peux qu’abonder dans le sens de cet article. Je préciserais qu’il existe en effet de nombreux travaux, dans le champs dit STS (science and technology studies) par exemple, qui démonte cette interprétation du rapport aux sciences. En tous cas merci pour cette contribution à la croisade contre le deficit model :-)

  2. Jean-Marc Galan le 23 mars 2011 à 21:37

    Ben moi j’y crois au deficit model : les scientifiques ne connaissent en général rien au fonctionnement des medias. Remplissons les scientifiques comme des cruches pour combler ce déficit flagrant de connaissance. Après, on pourra p-e discuter… ;-)

  3. Nicolas Loubet le 24 mars 2011 à 02:07

    Conscient de ce « gap » qui existe entre les pros de la science et les pros du divertissement, l’Académie des sciences américaine a mis en place un programme plutôt prometteur : The Science & Entertainment Exchange > http://scienceandentertainmentexchange.org/ Ca pourrait être sympa de dupliquer ce programme en France…

  4. Marine Soichot le 24 mars 2011 à 17:49

    C’est une idée ! L’institut pourrait-il être favorable à ce genre d’initiative ?

  5. Frédéric Mahé le 20 juillet 2011 à 17:53

    C’est vrai que les « scientifiques » se perçoivent volontiers comme « pleins » (de savoir) et que les journalistes, en face apparaissent, du coup, « vides ». Mais comme dit Nicolas, on peut très bien renverser l’image : les journalistes pleins et les scientifiques vides.

    Pour avoir été de l’autre côté de la barrière pendant quelques années (directeur de la communication dans un labo pharmaceutique), je peux vous dire que le « deficit model » est également répandu dans les milieux du business. C’est connu, le patron, plein d’informations cruciales, est toujours condescendant avec les communiquants et les journalistes, qui, c’est bien connu, ne disent que des âneries.

    Mais, au-delà de l’image du « deficit », si c’était tout simplement un problème d’arrogance et de pouvoir ? Le « vide », c’est l’inférieur, le mal éduqué (mal élevé ?), la populace, quoi. par opposition avec l’aristocrate, le sachant, le professeur, le patron – en un mot, le détenteur du pouvoir social.

    En tout cas l’initiative d’Andew Revkin me paraît très intéressante et serait très productive. mais quel boulot pour faire tourner tout ça !

  6. Richard-Emmanuel Eastes le 21 juillet 2011 à 15:57

    Et le fossé créé des tensions particulièrement vives, notamment dans le domaine de la chimie. Voir par exemple http://www.parlezvouschimie.org...

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