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Stop #1 : le premier Fab Lab du monde

Le 3 décembre 2012 par Clio Meyer

Sur la côte Est des États-Unis, au Media Lab du MIT à Boston, Clio a rencontré Sherry Lassiter, la directrice de programmation du Center for Bits and Atoms où est né le tout premier Fab Lab du monde.

Un Fab Lab, selon la charte rédigée au MIT, est un laboratoire local qui « [rend] possible l’invention en ouvrant aux individus l’accès à des outils de fabrication numérique ». En pratique, ce sont des ateliers contenant une multitude d’outils de pointe mis à disposition de tous : des outils de coupe laser 2D pour la fabrication d’objets 3D, des fraiseuses de plusieurs tailles contrôlées numériquement pour fabriquer des circuits électroniques haute résolution, etc. Au MIT, cela donne matière à des objets aux formes incroyables, à des projets fous et à nombre de fou-rires collectifs. Et pour cause… le Fab Lab est bien plus qu’une boîte à outils à grande échelle. C’est une aventure humaine, dans toute l’extravagance de ce que notre créativité peut imaginer.

La genèse

« Est-ce que vous voulez quelque chose à boire ? Qu’est-ce que je peux vous apporter ? … » La secrétaire du Center for Bits and Atoms, une petite femme bienveillante, la quarantaine, m’accueille avec un grand sourire rassurant et une chaleur déconcertante. L’atmosphère des bureaux est sereine et décontractée. Pourtant, les projets développés dans ces murs sont d’envergure mondiale. C’est là, il y a un peu plus de 10 ans, au cours du célèbre atelier « How to make (almost) anything ? » que Neil Gershenfeld inventa le concept de Fab Lab. Un constat simple au départ : les machines mises à disposition (regroupées dans un « FABulous LABoratory ») ont permis à des étudiants de spécialités diverses d’imaginer et de réaliser des projets visionnaires…

Sherry Lassiter se rappelle : « On a reçu une subvention de la National Science Foundation, qui demande d’utiliser une partie de l’argent à la sensibilisation extérieure. En général, ce que cela signifie, c’est que nous envoyons des ordinateurs aux gens et nous leur enseignons des compétences informatiques. Mais notre constat a été que nous ne sommes pas très bons. Nous sommes bien meilleurs quand il s’agit de fabriquer des choses. Du coup, pourquoi ne pas faire ça à la place ? Pourquoi ne pas essayer de monter ce fabuleux laboratoire qui inspire tant les étudiants dans le monde et d’en donner l’accès à tous ? On a pensé que mettre ces installations numériques dans les collectivités serait un bon tremplin pour l’innovation.

Par une collaboration du Grassroots Invention Group et du Center for Bits and Atoms, le Media Lab du MIT lance ainsi le premier Fab Lab, portant désormais l’appellation de LABoratoire de FABrication. Ce laboratoire combine la volonté de donner le pouvoir aux communautés en rendant la technologie accessible depuis ses racines (portée par le Grassroots Invention Group) à l’idée – à terme – de créer des machines capables d’être programmées pour assembler des molécules, la fameuse “fabrication numérique” (à l’origine du Center for Bits and Atoms).

Depuis, 125 Fablabs ont vu le jour dans 27 pays (cf. la « Fab Lab List« ). Beaucoup sont configurés pour donner du pouvoir aux jeunes, pour leur ouvrir l’accès à des outils numériques afin de créer librement… mais d’autres sont davantage orientés “business”, simplement parce que leur pérennité en dépend. Dans tous les cas, les caractères « durable » et « abordable » ressortent souvent des projets qui émergent.

Ainsi, par exemple, un modèle très efficace et peu cher est actuellement en développement au Fab Lab de Nairobi pour incuber des entreprises dans la « Silicon Savannah« , un environnement où les startups « ne semblent pas avoir de vision à long-terme« . Autre exemple : cinq Fab Labs – dont celui de Barcelone - sont en train de concevoir une maison solaire pouvant être fabriquée à bas prix, modelable en fonction de la latitude où elle est implantée. Dernier exemple : une équipe internationale de Fab Labs travaille sur la fabrication d’un véhicule bon marché UAV (Unmanned Aerial Vehicle) permettant de délivrer des médicaments dans des régions reculées d’Afrique. “Les Fab Labs se disséminent et évoluent à une vitesse et d’une manière à laquelle on ne s’était pas attendu… Chaque communauté se les approprie différemment !

À Boston, le « Fab Lab mère » s’attelle à développer de nouveaux modèles numériques, à construire de nouvelles machines utilisant de l’électronique de très haute résolution (jusqu’à la nano-échelle !) et à améliorer les machines dont les plans sont disponibles dans tous les Fab Labs (e.g. les imprimantes 3D), veillant à ce qu’elles restent abordables, réalisables avec des matériaux faciles d’accès et renouvelables.

« On a prouvé computativement et maintenant physiquement qu’on était capables de produire des imprimantes 3D… Mais en pratique, les rendre accessibles à un public est un challenge très différent. » Le Fab Lab du MIT a donc rédigé une fiche technique pour créer différents types de de Fab Labs (métaphore du « Power of Ten ») : il y a le Fab Lab à 1 million de dollars (comme celui du MIT), celui à 100 000 dollars imaginé pour remplir un rôle de Hub, celui à 10 000 dollars, le mini Fablab… chacun contenant au minimum des outils de coupe laser, une fraiseuse contrôlée numériquement et une imprimante 3D.

La recette

Lorsque je demande à Sherry s’il existe une recette pour réussir à initier l’innovation, elle se rappelle des premières années du Fab Lab :  « On a obtenu notre subvention en 2001 et on a monté notre premier lab en 2002. Ce lab, constitué de quelques machines, était HOR-RIBLE. Il y avait du travail à tous les échelons. On a envoyé les plans à Pabal en Inde et on y est allé pour monter Vigyan Ashram. On a passé plusieurs semaines sur place… c’était épique ! Personne ne parlait le même langage, pas même les Indiens entre eux… et on ne maîtrisait pas encore bien les logiciels. Cependant, pour leur crédit et pour le nôtre, on a continué. Ça toujours comme ça au début. Il ne nous a pas fallu davantage pour démarrer. Dès 2003 on a eu notre premier outil de coupe laser, on est allés en Norvège, puis au Costa Rica, etc. On s’y est attelé et on en est là aujourd’hui ! »

De manière pratique, Sherry estime que pour stimuler l’innovation, un Fab Lab a besoin d’un “champion en communication” qui croit en l’idée de départ et qui fait le lien pour transmettre son enthousiasme à tous ses réseaux lorsqu’il faut ramener des ressources,  un “gourou technologique” : un artiste ou un spécialiste de robotique au profil multidisciplinaire qui sait enseigner son savoir et un “manager” qui ne produit pas de matière mais qui est spécialisé dans les relations humaines et qui organise le programme.

En comparaison avec les projets à la pointe de la science qui émergent ici, je m’étonne qu’elle ne mentionne pas plus un besoin de hautes compétences scientifiques. Sherry me dit qu’il y a des Fab Labs très artistiques : elle me parle notamment du Fab Lab de Providence (AS220) aux États-Unis, qui a été créé à partir d’un squat et qui est maintenant un complexe contenant des galeries d’art, un bar au rez-de-chaussée, des studios d’artiste, des entreprises et un atelier au 1er étage.

Elle ajoute que les compétences en communication sont beaucoup plus recherchées, parce qu’« on trouve toujours de l’expertise là où on en a besoin ». Et c’est vrai : le Fab Lab est un lieu de vie où l’on communique, où on travaille ensemble, où on se sent à l’aise, comme chez soi. Elle est là la recette : dans la prospérité de la communauté. Les grands groupes commerciaux et les unités de recherche auraient sans-doute quelque chose à apprendre des apprentis-bricolos qui conspirent dans les Fab Labs.

L’avenir

En y réfléchissant, le concept de Fab Lab ouvre un incroyable champ des possibles. Et si l’unité de fabrication des produits que nous consommons se situait en bas de chez soi, à portée de main, pour créer des objets sur mesure qui nous ressemblent et qui répondent à nos besoins ? « Cela va complètement changer la manière qu’on a de faire du business et du marketing », approuve Sherry. « En un sens, le concept de propriété industrielle est en train de disparaître, du moins dans le sens qu’on lui donne actuellement. La valeur d’un produit va être de plus en plus mesurée par ce qu’on lui ajoute.»

Dans les labos, des objets bizarres pendent au plafond, comme ces structures périodiques très fines emboîtées qui rappellent l’organisation des neurones dans le cerveau. Sherry m’explique que c’est le travail de Kenneth, un étudiant en doctorat, qui étudie ces structures, habituellement utilisées pour fabriquer des meubles ou des objets 3D. Kenneth a eu l’idée de tester leur résistance sous pression pour confectionner de nouveaux profils d’aile d’avion. « C’est dans la manière dont on exploite une idée et dans la manière dont on personnalise et utilise un objet que le futur de l’innovation se trouve selon moi. »

Avec le crowdsourcing que permet Internet, “on formule une idée que l’on rend accessible au monde, tout le monde y réfléchit et travaille dessus… À la fin, on se retrouve avec une meilleure idée.” De plus en plus, les projets qui émergent des Fab Labs tendent à s’approprier des concepts déjà existants et à connecter des équipes du monde entier.

Exemple : le projet Fabfi qui permet aux communautés de construire un réseau de WiFi à l’échelle de plusieurs villes à partir de matériaux de récupération (intestins et os de poulet, boîtes en plastique, planches de bois…). Ce projet a démarré à Boston avec l’aide d’ingénieurs de Cisco, il a été prototypé dans un Fab Lab de Norvège, testé en Afrique du Sud et installé pour la première fois en Afghanistan par le Fab Lab de Jalalabad ! Nul doute : le futur est dans l’interconnexion des Fab Labs. Mais cette mise à l’échelle ne fait pas l’unanimité : une des craintes est de perdre la riche diversité des lieux…

La leçon

Après l’interview, Sherry me fait visiter les labos à proprement parler. On dirait une grande enfant, excitée par tout ce qu’elle me présente, complètement dans son bain, à l’aise avec les étudiants, m’expliquant le fonctionnement de toutes les machines en termes techniques, avec précision… et une flamme dans les yeux. Les labos me surprennent, tant par leur taille immense que par l’énorme quantité d’objets et de machines prêtes à l’emploi qu’ils recèlent.

C’est incroyable de voir un tel capharnaüm aussi convivial que apte à produire des objets de pointe précis et complètement fous. Les millions de machines et d’outils qui y sont simplement posées appellent le visiteur et lui donnent tout de suite envie de FAIRE. Une intense envie de ramasser un tas de matières premières et de créer ma propre invention me monte des doigts jusqu’à la tête. Les quelques étudiants qui sont là sont affairés et très concentrés.

Matt, un étudiant en Master, me présente l’expérience sur laquelle il travaille aujourd’hui pour s’amuser : un circuit électrique de forme cubique, capable d’envoyer des informations d’une face à l’autre du cube grâce à une LED et un capteur lumineux. Dans son bureau, Matt me montre ces petits projets : une radio, une horloge et jeu connecté à un ordinateur, tout en bois. Un Fab Lab, c’est avant tout de la simplicité et “beaucoup d’amusement” conclut Sherry.

>> IllustrationsClio Meyer (Flickr, CC)

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