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Stop #2 : le Media Lab du MIT

Le 4 décembre 2012 par Clio Meyer

Deuxième arrêt sur la côte Est des États-Unis : le célèbre Media Lab du MIT. Clio en a poussé les portes pour découvrir un lieu fourmillant d’idées. Un modèle d’innovation redoutable… en pleine transition.

La recherche non dirigée

Pour arriver à la limite de la connaissance du monde, cherche les esprits les plus complexes et les plus sophistiqués, rassemble-les ensembles dans une même pièce et fait en sorte qu’ils se posent entre eux les questions qu’ils se posent à eux-mêmes”. Tels sont les mots de Joi Ito, l’actuel directeur du Media Lab. Un laboratoire unique en son genre qui s’emploie depuis 27 ans à « inventer un futur meilleur ».

Sa marque de fabrique ? La recherche “non-dirigée” et “anti-disciplinaire”. Autrement dit : les étudiants sont libres de travailler sur ce qui les intéresse et collaborent à toutes les étapes de recherche en effaçant la distinction entre les disciplines. D’où cette maxime : “Les étudiants et les équipes font ce qu’ils ont envie de faire. Parfois ils ne savent même pas ce qu’ils veulent faire… mais ils le comprennent en chemin.

Un open space high tech

Vingt-six équipes travaillent sur un large panel de sujets, du design de voiture aux jouets pour enfants en passant par un système à clipper sur son téléphone pour diagnostiquer sa correction oculaire, touchant le plus souvent plusieurs disciplines, de la psychologie aux sciences numériques. L’idée : casser les murs. Les étudiants d’origines très diverses et les chercheurs apprennent et travaillent ensemble dans des larges open-space, séparés des couloirs et des escaliers par d’immenses murs de verre. On se sent un peu comme dans un Apple Store… sans les « conseillers » en bleu tous les 2 mètres.

Les bureaux regorgent d’outils high-tech, de nouveaux prototypes en phase d’expérimentation, d’anciens projets présentés aux visiteurs. Très clairement, tout le monde est très affairé. Certains étudiants arrêtent leur pas effrénés pour me dire qu’ils n’ont pas le temps de répondre à deux questions malgré une envie visible de montrer tous leurs projets et leurs idées. Soutenances, rapports, fin des projets, rendez-vous, réunions… il reste peu de temps à l’interaction spontanée avec le visiteur.

Dans ce microcosme, les idées fusent. Chaque étudiant et chaque chercheur est occupé à assembler ses objets, dessiner sa prochaine maquette sur ordinateur, donner ses conseils. “Il n’y a plus de division entre les différentes disciplines, elles sont toutes diffuses” remarque Nader Tehrani, le chef du département d’Architecture du MIT. On a l’impression que cela fait surgir une idée nouvelle toute les dix minutes.

Des projets tout azimut

J’entre dans un labo où un étudiant de l’équipe Mediated Matter présente à deux architectes de la d.school de Stanford comment il a imprimé un prototype pour faire des constructions à l’échelle du bâtiment avec des imprimantes 3D. Près de la fenêtre, une gigantesque harpe circulaire en forme de fleur qui fait 10 m de haut est suspendue au plafond. Sherry Lassiter, la directrice de la programmation du Fab Lab du MIT, m’avait expliqué deux jours avant comment celui qui joue doit se placer au milieu et procéder à une sorte de danse pour interpréter un morceau de musique.

Son créateur, Tod Machover, n’en est d’ailleurs pas à sa première invention. Pour “renforcer et étendre l’expression musicale”, il invente sans cesse de nouvelles interfaces pour apprendre et pratiquer la musique, au moyen de cette magnifique palette que représentent les nouvelles technologies numériques. Ses acteurs-robots, par exemple, ont permis de créer l’Opéra du futur, présenté en 2009 à Monte-Carlo.

Dans un autre labo, le Tangible Media, Xiao Xiao me présente en 5 minutes les projets aboutis qui peuvent être dévoilés au grand public : un pinceau numérique (I/O Brush) doté d’une caméra qui enregistre une couleur, une texture ou un mouvement et le reproduit lorsque l’utilisateur fait son tracé ; des pièces de LEGO reliées par câble USB qui permettent de créer des robots de toutes formes (Topobo) ; un bac où la surface des formes que l’on crée à partir de n’importe quelle matière est convertie en surface topographique ; un moyen de créer du relief sans passer par de lourds logiciels 3D (SandScape) et un dispositif qui transmet le mouvement d’un objet à un autre objet à distance grâce à une connexion internet (pfiou ?!).

Au sous-sol, un étudiant me montre son installation de 4 écrans de projection qui permet de recréer l’univers 3D d’un film sans ajouter beaucoup plus d’information (Infinity by Nine), uniquement en tenant compte de la physiologie de la rétine, qui contient beaucoup moins de récepteurs sensitifs à ses extrémités. La recherche non dirigée et anti-disciplinaire, ça en jette.

Limites de l’ouverture

Le directeur du Media Lab Joi Ito n’est pas souvent “à la maison”. En 6 jours, il peut être appelé pour un meeting à New York, faire l’ouverture d’un festival à Newark, embarquer pour un colloque à Denver et revenir à Boston le même jour. Le Media Lab est maintenant très sollicité par les investisseurs qui voient dans ce temple de l’innovation le berceau des inventions qui vont révolutionner le monde.

Dans les couloirs, les futurs étudiants se pressent autour des présentoirs où quelques vieux projets sont exposés. Au milieu des escaliers, des hommes d’affaires ou des membres de compagnies associées sont plongés dans une intense conversation avec un directeur de recherches. Dans le hall d’entrée, des âmes curieuses manipulent timidement un squelette transparent désarticulé et jettent des coups d’oeil furtifs sur ce qui se passe à l’intérieur, de l’autre côté des grandes baies vitrées. Ils aimeraient bien poser 2/3 questions…

Pour pallier – un peu – le manque de disponibilité, une trentaine d’écrans ont été installés dans les couloirs pour permettre aux visiteurs de découvrir le Media Lab sous ses meilleurs “charmes”, nom donné à la description que font les étudiants de chacun de leurs projets les plus fous (The Glass Infrastructure). Grâce à une recherche “coopérative”, c’est-à-dire que l’écran s’inspire des choix du visiteur, celui-ci peut lire, collecter, partager et même sauvegarder sa recherche, qui servira à d’autres visiteurs ayant les mêmes centres d’intérêts. Excellente initiative, sauf que se rendre au MIT, c’est pour rencontrer des gens et poser des questions et non pour se retrouver face à un écran.

Un labo en transition

C’est vrai, les vitres ne facilitent pas la tranquillité des étudiants et des chercheurs. Les visiteurs sont happés par les centaines d’expériences en préparation à l’intérieur. Il y a là, selon moi, une contradiction : d’une part, la volonté du directeur de rendre le Media Lab plus ouvert et donc de mettre des vitres à la place des murs, de laisser les portes des labos ouvertes pour que les visiteurs puissent entrer ; de l’autre, le constat que les étudiants sont hyper-occupés, avec le message “Ne pas entrer sans rendez-vous” à l’entrée de chaque lab

Pour Jie Qi, future PhD, c’est le signe que le Media Lab est en transition. Joi Ito n’hésite pas à parler d’une réinvention radicale, faisant de la transparence et de l’accessibilité aux technologies pour tous – des valeurs chères aux étudiants – des piliers. Nombre d’entre eux affirment d’ailleurs qu’ils veulent “redonner aux gens le pouvoir de créer de nouvelles choses”. C’est donc tout naturellement qu’un certain nombre de projets ont vu le jour, comme Scratch, un ordinateur pour enfant qui permet d’apprendre la programmation.

Entre les grands groupes toujours avides de nouveaux gadgets et les communautés créatives qui créent les conditions de l’appropriation des technologies, le Media Lab (ré)invente ainsi progressivement son modèle.

>> IllustrationsClio Meyer (Flickr, CC), Knight Foundation (Flickr, CC)

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