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Stop #3 : l’Exploratorium de San Francisco

Le 5 décembre 2012 par Clio Meyer

Entrer dans l’Exploratorium, le centre de science de San Francisco, c’est comme pénétrer l’univers de Métropolis par surprise… Clio l’a visité en compagnie de Mike Petrich, le co-directeur de l‘Institut PIE.

L’entrée dans l’Exploratorium

Après la traversée d’un petit jardin fleuri tout calme, je me retrouve soudainement au beau milieu d’une scène de tournage d’un film d’aventure avec des machines tout autour et des enfants de tous âges. Dès son arrivée, le visiteur en prend plein la vue et plein les oreilles !

L’Exploratorium, c’est LE musée des cinq sens. Il y a l’espace “le Monde de la Matière” autour de la chaleur, du mouvement et des mathématiques, l’espace “Ecouter : quand le Son fait Sens”, l’espace “Conscience”  où les visiteurs sont invités à explorer leur attention, leurs émotions et leur jugement, l’espace “Vision” et l’espace “Traits de Vie” qui explore les surprises des êtres vivants.

En mai dernier, il y a même eu une exposition - The World of Your Senses - dédiée aux cinq (voire six!) sens, conçue par des moines tibétains invités par l’Exploratorium dans l’idée de confronter le point de vue des bouddhistes avec celui des scientifiques occidentaux sur la perception des sens. L’Exploratorium aime contester les idées reçues… et il trouve du répondant chez ses visiteurs.

Ces adolescents sont absorbés par la résolution d’une équation mathématique, un grand-père est hypnotisé par une roue tournant dans le vide pendant que son petit-fils lui explique l’effet gyroscopique, un couple d’amoureux se dispute en tentant de communiquer par simple clignement des yeux… Partout, des sourires, des yeux écarquillés et l’urgence de créer. De l’inspiration à l’état pur.

Un musée dédié à la conscience du monde

Mike Petrich, co-directeur de l‘institut PIE (Playful and Inventive Explorations) à l’Exploratorium me fait visiter. Il m’apprend que ke musée est né du climat politique du début des années 60. Son fondateur Frank Oppenheimer ne voulait pas dire aux gens ce qu’ils devaient penser mais souhaitait leur créer des opportunités de penser par eux-mêmes, de développer leurs propres ressentis, idées et valeurs. Il voulait “créer des problèmes pour que les gens se posent des questions, explorent et expérimentent leurs idées et arrivent à une meilleure conscience de ce qui les entoure.

À ses débuts, le slogan était “Un musée dédié à la conscience du monde”. Ce slogan est resté dans l’âme de l’Exploratorium. “Je ne pense pas que l’Exploratorium permette d’approfondir notre connaissance du monde, mais plutôt qu’il permet de le regarder avec plus d’attention” indique Mike. Aujourd’hui, il y a pleins de moyens d’en savoir plus sur la chaleur, la lumière, le son… les expériences proposées à l’Exploratorium ne contiennent pas tout. Elles permettent de se poser des questions.

Dans sa biographie de Frank Oppenheimer (Something Incredibly Wonderful Happens: Frank Oppenheimer and The World He Made Up),  K.C. Cole explique : “Puisque l’Exploratorium s’est donné pour but de construire l’intuition plutôt que d’octroyer des morceaux de connaissance spécifiques, une tolérance à laisser les choses (et les gens) aller au-delà des limites est essentielle”. Il n’y a  donc pas de sens de visite.

Mike complète : “Visiter l’Exploratorium, c’est comme marcher dans une forêt. Chaque personne est intéressée par quelque chose de légèrement différent, certains sont intéressés par les arbres, d’autres par les micro-organismes”. Tout est disponible. Le visiteur est invité à construire lui-même son parcours à travers les “exhibits”, ces stands munis d’objets où la seule règle d’or est de toucher. “Il n’y a pas une seule manière de visiter”… tout comme il n’y a pas une seule manière d’apprendre. C’est la façon dont le visiteur construit sa propre visite qui la rend importante : il construit ses propres questions.

…et à l’expérience !

Il en découle un capharnaüm permanent… Désordre inadapté à l’apprentissage ? “Au contraire !”, répond Mike Petrich, “Cest en manipulant qu’on apprend”. C’est là un des principes les plus importants de l’Exploratorium. L’équipe chargée d’imaginer les prochaines installations est en effet complètement adepte du « bricolage créatif » (ou Do It Yourself) : Les gens apprennent mieux lorsqu’ils ont l’esprit ouvert, les mains occupées et les sens entièrement engagés.” pense Thomas Humphrey, scientifique senior de l’Exploratorium.

Essayer de comprendre le monde physique sans mettre la main à la pâte, c’est un peu “comme apprendre à nager sans eau”, ironise George W. Cogan, le président du conseil d’administration. Certaines installations ont un petit écriteau qui pose une question ou donne une idée de ce que le visiteur pourrait faire avec l’installation. “Si on ne lit pas l’écriteau, ce n’est pas grave ! On peut juste regarder ce que font les autres et essayer soi-même ce que l’installation nous inspire.

Au coeur : l’Atelier

Au coeur du gigantesque hangar de l’Exploratorium se situe l’Atelier. C’est un endroit séparé du hall par des vitres (parfois juste un comptoir) depuis lequel les visiteurs peuvent observer les techniciens, les artistes et les ingénieurs fabriquer les nouvelles installations avant de les envoyer dans l’espace public. “Ce sont de vraies personnes et c’est à partir de vrais matériaux qu’elles fabriquent toutes ces choses. La science ne doit pas être magique, elle n’est pas spectaculaire, elle est à la portée de tous.

Certains prototypes d’installations sont mis dans le hall, ce qui permet aux développeurs d’observer ce que le public en fait avec, pour ensuite les retravailler. Ces prototypes “en travaux” sont pensés pour inviter le visiteur à la débrouille, pour lui “mettre de la science dans les mains”. Ainsi, des interactions entre les visiteurs et les développeurs d’installations se produisent chaque jour naturellement à travers le comptoir de l’Atelier. Ces multiples échanges permettent de régénérer les installations et de les adapter au mieux au public.

Le Tinkering Studio

C’est en voulant rendre les visites répétées du centre de science aussi riches que la première que l’équipe de l’Exploratorium a créé le Tinkering Studio il y a deux ans et demi. Cet endroit est protégé et séparé du reste de la grande halle. On y trouve par exemple un mur (la Marble Machine) muni d’accroches où le visiteur peut emboîter des composants fournis par l’Exploratorium (matériaux naturels comme des pommes de pin, des bouts de bois, mais aussi du carton, des câbles électriques,…) pour former, à la fin de la journée, un circuit plus ou moins tortueux pour faire rouler une bille dessus. Il s’agit d’ “une création de réactions en chaîne collective” selon le site du Tinkering Studio.

La Marble Machine, “c’est une activité sur laquelle les visiteurs viennent et reviennent constamment, parce qu’il y a une infinité de possibles, que c’est ludique et que tout le monde peut être impliqué. Certains apportent même leurs propres pièces.” D’ailleurs, l’Exploratorium est en train de programmer une interface qui permettra de sauvegarder une construction par vidéo sur Youtube et de la télécharger depuis chez soi pour la continuer à la maison. « Mais certains visiteurs préfèrent revenir, pour montrer les idées qu’ils ont eues, ou simplement pour échanger avec la communauté.

Au milieu du Studio, une table ronde avec des composantes électroniques et des matériaux naturels permet aux visiteurs de fabriquer, de détourner, d’assembler. Un “Cabinet de Curiosités” a même été installé pour exposer les œuvres des visiteurs. Quelle différence entre le Tinkering Studio et un Fab Lab implanté dans le musée ? À vrai dire, l’objectif est le même : donner le pouvoir aux gens de créer des choses pour eux. La différence, c’est que le Tinkering Studio s’efforce de ne pas mettre la barre trop haute en termes d’accessibilité, là où un Fab Lab foisonne d’outils hich-tech requérant certaines compétences.

Selon Mike, “un Fab Lab est un lieu incroyable où tu viens avec une idée que tu fabriques et rends répliquable par tous ; au Tinkering Studio, tu génères l’idée incroyable. Le Tinkering Studio permet d’être innovant non pas en utilisant un outil de coupe laser mais en proposant une solution alternative à un problème, en portant un autre regard sur le monde. On rend les gens conscients de ce qu’ils sont capables de faire.”

Mike pense que le Tinkering Studio a changé trois choses. Tout d’abord, il a apporté une meilleure compréhension au sein même de l’équipe de l’Exploratorium de ce que veut dire “apprendre en faisant”. Ensuite, il a appris aux développeurs à “concevoir pour les gens”, à se poser les bonnes questions pour créer des environnements d’apprentissage informel : comment créer un espace qui autorise le chaos, comment designer un environnement qui met en lumière ce que les visiteurs eux-mêmes créent ? Enfin, il a permis à la communauté de visiteurs et d’artistes en résidence d’inspirer de nouveaux projets. Jeremy Mayer, un artiste qui fait des objets d’art à partir de composantes des machines à écrire, était au départ un visiteur. Il a montré ce qu’il savait faire, a fait une conférence et fait maintenant partie du programme d’artistes en résidence.

Le concept de Tinkering Studio a inspiré beaucoup de musées et d’écoles dans le monde depuis sa création à l’Exploratorium. Mike revient d’ailleurs tout juste d’un voyage en Arabie Saoudite où il a inauguré un Tinkering Studio. Cette visite a aussi été l’occasion d’annoncer le lancement du Global Tinkering Studio, une initiative ayant pour but d’étendre les espaces d’apprentissage par la pratique à toujours plus de musées, de centres de sciences et d’événements culturels à travers le monde. En France, à Paris, l’Espace Pierre Gilles de Gennes a lui aussi ouvert son propre Tinkering Studio, à l’initiative de Matteo Merzagora.

L’ouverture du Pier 15 et 17

Mike me fait ensuite entrer dans la colonne vertébrale de l’Exploratorium, le Learning Studio. C’est là que sont imaginées et soigneusement documentées les idées d’installations avant de les envoyer à l’Atelier pour leur fabrication. Nous nous installons au bout d’une table pour finir l’interview. Il me parle des 400 expériences qui sont actuellement dans la halle ouverte au public et du succès qu’elles rencontrent.

Nous évoquons, le déménagement au Pier 15 : “Ce n’est pas un déménagement mais une extension” corrige Mike . C’est un besoin d’oxygène. Au fil des années, c’était devenu “une nécessité” de trouver de nouveaux locaux. L’Exploratorium a grandi plus vite que le bâtiment qu’il partage avec le Palais des Beaux-Arts… Depuis 5 ans, il cherchait un nouvel espace et a trouvé avec l’embarcadère du Pier 15 et 17 un moyen de s’élargir à long terme. “Nous avons pleins de nouvelles personnes et de nouvelles expériences à y mettre.

Cela ne va pas changer la manière de fonctionner de l’Exploratorium, mais le travail qui y est mené pourra être étendu. “L’embarcadère au Pier 15 bénéficie de beaucoup plus de lumière qu’ici, d’espaces de plein air et il est situé directement à côté de l’eau. Nous pourrons orienter des expériences sur la vie aquatique de la baie, le climat, les marées, la pollution mais aussi sur l’activité sismique.

Une institution qui apprend

Mike me confesse qu’il a toujours été un très mauvais élève. N’ayant  pu entrer à la fac, il a décidé de faire de la photo et de la vidéo. Alors qu’il donnait de petits cours d’animation à des adolescents, il s’est aperçu du pouvoir des interactions qui naissaient entre lui et les étudiants. Les questions que ces adolescents se posaient le fascinait et il a découvert qu’il adorait transmettre. Il a commencé à tester de nouvelles formes d’éducation pour ces propres cours… et a finalement obtenu un diplôme en sciences de l’éducation avant de se retrouver à l’Exploratorium.

En interrogeant d’autres personnes du staff, je m’aperçois que c’est le cas de beaucoup de gens ici. Lianna, coordinatrice de projets à l’Exploratorium, n’a pas d’autre diplôme que son brevet d’animatrice. Elle a croisé la route de cette institution en tant qu’enfant, avant de devenir « Explainer »  (i.e. jeune engagé pour répondre aux questions des visiteurs) et  de s’investir de plus en plus.

L’équipe qui fait fonctionner l’Exploratorium est constituée d’éducateurs, de sociologues et de neurobiologistes, en plus des scientifiques, artistes et designers. Dans un discours qu’il faisait en 1960 aux lycéens diplômés du lycée Pagosa Springs au Colorado, Frank Oppenheimer témoigne de ses premières expériences en tant que professeur : “J’étais très enthousiaste par le procédé d’enseignement en général. Enseigner demande d’apprendre beaucoup de nouvelles choses, pas seulement sur le sujet que l’on enseigne mais également sur la manière de présenter les idées qu’au départ on n’est pas en mesure de faire passer“.

Au final, ce qui place l’Exploratorium à la pointe de l’innovation, ce sont les nombreuses expériences qu’il propose, en constante interaction avec le public et donc en constante adaptation. “Ce n’est pas une institution qui enseigne, c’est une institution qui apprend”. Pour Mike, le challenge c’est maintenant d’apprendre « à partager cette philosophie avec plus de monde« .

>> Illustrations : Clio Meyer (Flickr, CC), daver6 (Flickr, CC), The Tinkering Studio (Flickr, CC)

2 commentaires

  1. Annie Brossas le 12 décembre 2012 à 20:49

    Alors là Clio, ton reportage me va droit au coeur ! Ayant vécu à Berkeley en 87-88, j’ai emmené plusieurs fois mes enfants à l’exploratorium qui est pour moi le modèle du genre en médiation scientifique : toutes les expériences sont claires, simples et d’une intelligence pédagogique rare. Les enfants découvrent les énergies centrifuges et centripètes du haut d’une balançoire, sentent les notions de miroirs concaves et convexes en touchant des clés judicieusement placées devant ces miroirs, la notion de magnétisme en lançant de la limaille de fer enrobée entre deux énormes aimants qui retient cette limaille en un pont venu de ces ondes magnétiques enfin tangibles… Un rêve que cet endroit où toute expérience qui ne marche pas est signalée par un panneau « En travaux » et remise en route en 2 jours max ! Notre Palais de la Découverte a fait beaucoup de progrès depuis 20 ans et se rapproche légèrement de ce lieu mythique. La Cité des Sciences a par contre encore beaucoup de chemin à faire pour atteindre ce niveau d’accessibilité des sciences au grand public. Qu’elle se laisse guider par les intervenants du Palais de la Découverte qui devraient tous aller en stage à l’Exploratorium. Je suis certaine qu’ils adoreraient !

  2. Clio Meyer le 29 décembre 2012 à 13:24

    Merci Annie ! Je suis entièrement d’accord avec toi pour dire que l’Esploratorium est un modèle en son genre en terme de médiation, et ce depuis très longtemps. Comme tu le dis, il était déjà tres en avance en 87, n’a cessé d’apprendre depuis, ce qui laisser présager de bonnes surprises pour le nouveau batiment au Pier 15/17… Et je suis aussi d’accord pour dire que la Cité des Sciences a quelque chose à trouver pour réinventer son accessibilité. L’idée d’aller faire des stages à l’Exploratorium est très bonne, mais on peut commencer par aller un tout petit peu moins loin (cf juste après).
    Si tu es à proximité de Paris, je te conseille d’aller faire un tour à l’Espace Pierre Gilles de Gennes (animations et programmes : http://www.espgg.org/-Grand-public-.html). Leurs ateliers techniques sont nés de leur rencontre avec Mike Petrich de l’Exploratorium, alors leur pédagogie est tout à fait dans la meme lignée. Et ils proposent toujours des formes très originales d’expo. J’ai aussi entendu parler de l’Exploradome à Vitry (http://www.exploradome.fr/), mais je n’ai pas eu le temps encore d’y aller.
    Bonne découverte !

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