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Le « Tinkering studio » de l’Exploratorium de San Francisco : entretien avec Mike Petrich

Le 25 janvier 2012 par Atomes Crochus

La politique de l’Exploratorium de San Francisco est de démystifier la science en montrant que, derrière elle, se cachent des personnes comme les autres. Depuis  quelques années, le centre de science se propose de pousser cette réflexion plus loin avec le développement d’une exposition expérimentale et participative : le Tinkering studio.

Cet espace atypique a pour volonté de solliciter la créativité des visiteurs afin de développer des concepts nouveaux, le tout en s’amusant. Mike Petrich, le directeur du « making collaborative » a présenté à Mélanie Yèche, envoyée spéciale pour les Atomes Crochus, ce studio original.

Comment présenteriez-vous le Tinkering ?

Le concept du Tinkering est simple : ce sont les visiteurs qui sont créatifs, et non pas ceux qui  font l’exposition. Notre point de départ est de permettre aux visiteurs de créer quelque chose à leur façon et non pas à la nôtre. Ce qu’ils fabriquent ne doit pas être quelque chose d’individuel, mais doit se développer et faire partie d’une œuvre collective. Un visiteur commence seul puis regarde ce que font les autres, se l’approprie et l’interprète à sa manière. L’intérêt est de contribuer à quelque chose de plus grand que sa propre production. Par exemple, pour l’atelier de réaction en chaîne, chacun dispose de deux tables pour créer ce qui lui vient à l’esprit, mais au final la réaction doit circuler sur toutes les tables.

Par la suite nous voulons que le public prenne son temps. L’Exploratorium est un musée avec beaucoup de visiteurs. Alors que normalement une personne passe en moyenne vingt secondes à regarder un objet exposé, le Tinkering nous permet de les garder trente minutes, voire plus. Les musées scientifiques veulent attirer beaucoup de monde mais qui passe rapidement. Nous préférons avoir l’inverse car cela laisse du temps pour explorer, essayer et cela donne souvent des résultats plus créatifs.

Plus concrètement, comme se présente l’exposition ?

Nous avons un espace d’exposition qui est en train de se remplir : il est composé d’objets créatifs mais aussi scientifiques, comme le banc électrique. Ce que nous aimons, c’est montrer le cheminement de la réflexion qui a conduit à la réalisation de cet objet. Il n’y a donc pas d’explication sur son fonctionnement mais des prototypes de ce par quoi nous sommes passés afin que les visiteurs comprennent qu’il nous arrive de nous tromper.

Dans un coin, nous avons une machine où les visiteurs peuvent créer un circuit de billes avec des matériaux que nous mettons à leur disposition. Pour cette partie, nous recyclons des élastiques et des morceaux de bois car nous pensons qu’il est important de créer une exposition avec un petit budget. À l’avenir, nous avons pour projet d’exposer les objets créés par les visiteurs lors de nos ateliers. Pour l’instant nous les avons pris en photos, encadrés et les avons exposés. C’est un moyen de montrer toutes les possibilités qui ont été explorées à partir d’une même consigne.

Vous présentez aussi des ateliers, comment se déroule leur organisation ?

Depuis le début du Tinkering, nous avons créé de nombreux ateliers, tous différents. Quand nous créons une activité, nous expérimentons autant que les visiteurs. Nous faisons souvent plusieurs essais avec le public pour voir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Malgré tout, nous devons faire attention à la conception de l’activité. Tout d’abord, elle doit représenter un défi pour le public mais ne doit pas être décourageante. Pour chaque atelier, il y a un temps de réflexion en amont, puis des tests avec le public.

Lors des ateliers, deux ou trois animateurs participent afin de pouvoir faire un débriefing critique sur ce qui a fonctionné et ce qui doit être amélioré. Nous avons aussi mis en place un blog car il est important pour nous d’avoir le retour du public et de pouvoir discuter avec eux. Côté pratique, nous limitons les ateliers à une trentaine de  personnes, et même si il y a quelques animateurs, nous ne donnons pas vraiment d’explications. La plupart du temps, nous montrons des objets réalisés dans les ateliers précédents pour que le public s’en inspire. Nous ne voulons pas faire d’explication étapes par étapes car cela pourrait brider leur créativité. Ce qui nous intéresse, c’est d’observer l’amélioration qu’ils peuvent apporter à partir de l’exemple.

Comment réagit le public ?

Il y a une petite différence entre les adultes et les enfants, car ces derniers pensent qu’ils peuvent créer les objets plus vite que les adultes. De manière générale, les adultes préfèrent regarder avant d’oser se lancer. Ce que nous ne voulons pas, c’est que les adultes expliquent aux enfants ce qu’on attend d’eux ou même les principes scientifiques de base  qu’il y a derrière. Je pense que les présupposés scientifiques peuvent être une barrière. Si l’enfant a envie de découvrir la science, il le verra à l’école quand il sera plus vieux et là, il se rappellera de  l’expérience du Tinkering. Ce que nous aimons voir, c’est un adulte surpris de voir que «  cela fonctionne ! ». Nous voulons aussi que les parents et leurs enfants soient fiers de créer quelque chose ensemble. Car l’important n’est pas d’apprendre mais de collaborer.

Avez-vous déjà exporté le Tinkering ?

Oui, nous avons organisé un atelier au Tibet avec des moines, mais nous sommes également intervenus dans des écoles. Nous essayons aussi de construire un « kit » de Tinkering pour le vendre. Nous sommes très intéressés par le développement de ce concept ailleurs (1). Pour nous, il est enrichissant de voir d’autres personnes essayer et documenter leur travail afin que nous puissions voir les différences et les nouvelles idées qui émergent.

Pour le moment, nous nous concentrons plutôt sur l’ouverture d’un nouvel espace au sein de l’Exploratorium afin de proposer de nouveaux ateliers et d’avoir plus de place. Nous allons aussi aménager l’espace d’exposition.

Notes

1. En France, l’Espace des sciences Pierre-Gilles de Gennes envisage notamment de monter un projet de « Tinkering ».

>> Propos recueillis par Mélanie Yèche pour les Atomes Crochus

>> Entretien publié initialement dans la newsletter n°20 des Atomes Crochus : Tinkering, DIY et cie

>> Illustrations : capture du site Tinkering studio, the_exploratorium (Flickr, CC)

L’Espace des sciences Pierre-Gilles de Gennes envisage de monter un projet de « Tinkering ». Prenant la forme d’ateliers, cette approche développée par l’Exploratorium de San Francisco est basée sur la culture de la « bidouille » et de l’utilisation des objets mis à disposition. C’est donc direction San Francisco que s’est envolée Mélanie Yèche afin de puiser à la source de précieux conseils sur cette nouvelle manière d’appréhender la science.

La politique de l’Exploratorium de San Francisco est de démystifier la science en montrant que, derrière elle, se cachent des personnes comme les autres. Depuis  quelques années, le centre de science se propose de pousser cette réflexion plus loin avec le développement d’une exposition expérimentale et participative : le Tinkering studio. Cet espace atypique a pour volonté de solliciter la créativité des visiteurs afin de développer des concepts nouveaux, le tout en s’amusant. Mike Petrich, le directeur du « making collaborative » a présenté à Mélanie Yèche, notre envoyée spéciale, ce studio original.

Comment présenteriez-vous le Tinkering ?

Le concept du Tinkering est simple : ce sont les visiteurs qui sont créatifs, et non pas ceux qui  font l’exposition. Notre point de départ est de permettre aux visiteurs de créer quelque chose à leur façon et non pas à la nôtre. Ce qu’ils fabriquent ne doit pas être quelque chose d’individuel, mais doit se développer et faire partie d’une œuvre collective. Un visiteur commence seul puis regarde ce que font les autres, se l’approprie et l’interprète à sa manière. L’intérêt est de contribuer à quelque chose de plus grand que sa propre production. Par exemple, pour l’atelier de réaction en chaîne, chacun dispose de deux tables pour créer ce qui lui vient à l’esprit, mais au final la réaction doit circuler sur toutes les tables.

Par la suite nous voulons que le public prenne son temps. L’Exploratorium est un musée avec beaucoup de visiteurs. Alors que normalement une personne passe en moyenne vingt secondes à regarder un objet exposé, le Tinkering nous permet de les garder trente minutes, voire plus. Les musées scientifiques veulent attirer beaucoup de monde mais qui passe rapidement. Nous préférons avoir l’inverse car cela laisse du temps pour explorer, essayer et cela donne souvent des résultats plus créatifs.

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Plus concrètement, comme se présente l’exposition ?

Nous avons un espace d’exposition qui est en train de se remplir : il est composé d’objets créatifs mais aussi scientifiques, comme le banc électrique. Ce que nous aimons, c’est montrer le cheminement de la réflexion qui a conduit à la réalisation de cet objet. Il n’y a donc pas d’explication sur son fonctionnement mais des prototypes de ce par quoi nous sommes passés afin que les visiteurs comprennent qu’il nous arrive de nous tromper. Dans un coin, nous avons une machine où les visiteurs peuvent créer un circuit de billes avec des matériaux que nous mettons à leur disposition. Pour cette partie, nous recyclons des élastiques et des morceaux de bois car nous pensons qu’il est important de créer une exposition avec un petit budget. À l’avenir, nous avons pour projet d’exposer les objets créés par les visiteurs lors de nos ateliers. Pour l’instant nous les avons pris en photos, encadrés et les avons exposés. C’est un moyen de montrer toutes les possibilités qui ont été explorées à partir d’une même consigne.

Vous présentez aussi des ateliers, comment se déroule leur organisation?

Depuis le début du Tinkering, nous avons créé de nombreux ateliers, tous différents. Quand nous créons une activité, nous expérimentons autant que les visiteurs. Nous faisons souvent plusieurs essais avec le public pour voir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Malgré tout, nous devons faire attention à la conception de l’activité. Tout d’abord, elle doit représenter un défi pour le public mais ne doit pas être décourageante. Pour chaque atelier, il y a un temps de réflexion en amont, puis des tests avec le public. Lors des ateliers, deux ou trois animateurs participent afin de pouvoir faire un débriefing critique sur ce qui a fonctionné et ce qui doit être amélioré. Nous avons aussi mis en place un blog car il est important pour nous d’avoir le retour du public et de pouvoir discuter avec eux. Côté pratique, nous limitons les ateliers à une trentaine de  personnes, et même si il y a quelques animateurs, nous ne donnons pas vraiment d’explications. La plupart du temps, nous montrons des objets réalisés dans les ateliers précédents pour que le public s’en inspire. Nous ne voulons pas faire d’explication étapes par étapes car cela pourrait brider leur créativité. Ce qui nous intéresse, c’est d’observer l’amélioration qu’ils peuvent apporter à partir de l’exemple.

Comment réagit le public ?

Il y a une petite différence entre les adultes et les enfants, car ces derniers pensent qu’ils peuvent créer les objets plus vite que les adultes. De manière générale, les adultes préfèrent regarder avant d’oser se lancer. Ce que nous ne voulons pas, c’est que les adultes expliquent aux enfants ce qu’on attend d’eux ou même les principes scientifiques de base  qu’il y a derrière. Je pense que les présupposés scientifiques peuvent être une barrière. Si l’enfant a envie de découvrir la science, il le verra à l’école quand il sera plus vieux et là, il se rappellera de  l’expérience du Tinkering. Ce que nous aimons voir, c’est un adulte surpris de voir que «  cela fonctionne ! ». Nous voulons aussi que les parents et leurs enfants soient fiers de créer quelque chose ensemble. Car l’important n’est pas d’apprendre mais de collaborer.

Avez-vous déjà exporté le Tinkering ?

Oui, nous avons organisé un atelier au Tibet avec des moines, mais nous sommes également intervenus dans des écoles.

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Nous essayons aussi de construire un « kit » de Tinkering pour le vendre. Nous sommes très intéressés par le développement de ce concept ailleurs. Pour nous, il est enrichissant de voir d’autres personnes essayer et documenter leur travail afin que nous puissions voir les différences et les nouvelles idées qui émergent. Pour le moment, nous nous concentrons plutôt sur l’ouverture d’un nouvel espace au sein de l’Exploratorium afin de proposer de nouveaux ateliers et d’avoir plus de place. Nous allons aussi aménager l’espace d’exposition.

>> Propos reccueillis par Mélanie Yèche pour les Atomes Crochus

>> Entretien publié initialement dans la newsletter n°20 des Atomes Crochus : Tinkering, DIY et cie

>> Photographies réalisées par Mélanie Yèche.

3 commentaires

  1. mathmath le 25 janvier 2012 à 15:09

    Article très complet, merci!

    Le Tinkering Studio mis en perspective dans la scène « makers »/DIY de San Francisco, à lire ici : http://www.internetactu.net/2011/05/25/makers-12-faire-societe/

  2. Audrey Bardon le 25 janvier 2012 à 15:21

    Et la newsletter est un bonheur à lire ! Je recommande vivement :-)
    « les mots-clés créativité et technique nous tiennent particulièrement à cœur. Mis côte à côte, ils brisent l’idée que la créativité serait l’apanage des esprits artistiques, et la technique des esprits scientifiques. Ils donnent des ailes légères à l’ingénierie, des bottes solides à l’art » (by Matteo Merzagora)

  3. Camille Cocaud le 25 janvier 2012 à 16:49

    En Angleterre, le Centre for Life travaille sur un espace de tinkering qui sera ouvert au public le 11 Février jusqu’à fin Avril : il s’appelle Make it. Si j’ai le temps je ferais remonter ce qui s’y passe et surtout comment ca se passe. J’ai hate !

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