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Un ch’ti peu de science avec le Forum départemental des sciences

Le 2 janvier 2011 par Marion Sabourdy

Après la visite de quatre centres de science, sans compter les parisiens, un passage dans le CCSTI de Villeneuve d’Ascq, près de Lille, aurait pu paraître le début d’une certaine routine. Mais au sortir de la station de métro près de l’Hôtel de ville, nous avons été bluffés par la taille du Forum départemental des sciences, un bâtiment de 4000 m² cerclé de verrières créé spécialement pour la culture scientifique et technique.

Situé près des universités Lille-1 (sciences et techniques) et Lille-3 (sciences humaines et sociales) et en contact avec de nombreuses entreprises innovantes de Villeneuve d’Ascq, le forum est desservi par le métro et l’autoroute. En face de lui, de l’autre côté d’un imposant parking, est installée la Rose des vents, scène nationale qui accueille des spectacles de théâtre et de danse.

Et la visite du Forum n’a fait que confirmer notre bonne impression. Beau bâtiment lumineux et coloré, il comprend un grand accueil, une salle de documentation (1), un planétarium, un café et deux espaces d’expositions, dont un spécialement conçu pour les enfants. Sur toutes les affiches des expositions présentées au Forum figure la photo d’un être humain, point de départ d’une réflexion sur le rapport de l’homme avec les objets de la science.

Pourtant, malgré un équipement et un emplacement très favorables, le Forum a connu plusieurs crises dans son histoire. Franck Marsal, le directeur depuis un peu moins d’un an et demi et Fabienne Derambure, responsable de la communication, nous évoquent l’histoire du forum et ses prétentions actuelles.

Une certaine idée de la culture

Au commencement, comme souvent, est le projet d’un homme, Bernard Maitte, physicien et professeur d’histoire des sciences et d’épistémologie à l’université Lille-1, véritable militant et moteur de la réflexion autour de la culture scientifique et technique (CST) en France.

Depuis le début des années 1980, il milite pour la création d’une structure pour la culture scientifique et technique dans la région Nord-Pas de Calais. En 1982, avec quelques amis, il créée ALIAS, une association loi 1901 aussi nommée « Centre Régional de Promotion de la Culture Scientifique, Technique et Industrielle ». Selon Fabienne Derambure, ce projet puise sa source intellectuelle dans les écrits du physicien et philosophe Jean-Marc Lévy-Leblond. Le groupe développe une réflexion autour du livre scientifique et des clubs scientifiques pour les jeunes.

Le petit groupe ne dispose pas encore de lieu d’exposition. Qu’à cela ne tienne, il décide de créer des outils pédagogiques « qui ouvrent les esprits » et d’aller sur le terrain (classes, MJC, centres sociaux…). Ces productions jetteront les bases d’un futur catalogue de plus de 50 productions originales (expositions, ateliers, malles découverte, valises exploration, planétarium…), mises à disposition dans la région, en France et même en Europe.

En 1984, ALIAS créée une valise d’exploration sur le thème de la symétrie, véritable « mix entre une exposition et un atelier, comme un musée hyper compact » décrit Fabienne. La volonté était de « faire réfléchir sur des sujets complexes mais dont on peut parler avec des choses du quotidien », comme la peinture ou l’architecture en ce qui concerne la symétrie.

Un lieu pour la CST dans le Nord

À cette époque, l’association est hébergée par la Maison régionale de la nature et de l’environnement (qui depuis a changé de nom). En 1989, le maire de Villeneuve d’Ascq, Gérard Caudron, met à disposition un local de 500 m², qui jette les bases d’un lieu d’accueil et de médiation « dans lequel l’association a pu développer des actions de mise en culture de la science sur la région » explique Fabienne qui sera embauchée un an plus tard.

« L’idée de construire un véritable CCSTI a tenu l’association durant toutes ces années et a nécessité beaucoup d’énergie » précise cette femme dynamique. Les membres et salariés de l’association ont assisté en décembre 1996 à la concrétisation de leur projet avec l’ouverture du Forum des sciences (toujours sur le format associatif, qui stoppera en 2005) en partenariat avec l’Etat, la Région, le Conseil général du Nord et la Ville de Villeneuve d’Ascq. L’ouverture de ce bâtiment ne modifie pas l’esprit et le leitmotiv des débuts : « mettre la science en culture » (2).

Depuis cette date jusqu’au milieu des années 2000, le Forum poursuit cahin-caha son activité, malgré les problèmes d’argent et la succession des directeurs. « Certains financeurs se sont désengagés devant les difficultés du Forum mais d’autres nous ont aidés, se souvient Fabienne, de plus, on a pu compter sur la motivation de l’équipe dont les membres sont des militants qui ont choisi de s’investir et défendre la structure. En cela, nous avons développé un fort esprit critique sur le plan culturel et une exigence importante ». En 2005, le budget tombe à néant pendant six mois. Si l’expérience a été difficile, elle a beaucoup appris à tous et notamment à la responsable de la communication.

Des expositions pour les 3-6 ans

Les difficultés n’ont pas empêché le Forum de se forger une solide réputation nationale dans la création d’expositions « Petit forum » pour les 3-6 ans ainsi que dans la médiation.

Ainsi, le Forum a fait le choix d’avoir recourt à un grand nombre de médiateurs – il n’y a pas d’activité non animée – et compte actuellement 55 salariés et une vingtaine de vacataires. « Nous souhaitons mettre le visiteur en situation de réflexion plutôt que de lui donner des définitions toutes faites. Nous sommes en permanence en « R&D » de la médiation humaine la plus adaptée » précise Fabienne.

Arrive alors le 1er janvier 2006, date charnière dans l’histoire du Forum puisqu’il s’agit de la départementalisation de la structure. Le bâtiment a alors 10 ans et commence à vieillir. Sa rénovation sera entièrement prise en charge par le département du Nord (3).

Un nouveau directeur, Yves Rok, est alors embauché avec l’accord du Conseil général et restera en poste deux ans et demi. Cette reprise par le département apporte une réelle sécurité à la structure, désormais nommée Forum départemental des sciences. Elle ne subit plus la pression de la recherche de financements et garde néanmoins une indépendance sur sa programmation.

Mais l’actuel directeur, Franck Marsal, ne souhaite pas s’asseoir sur une « rente de situation, à l’image de l’Arabie Saoudite avec son pétrole ». Il réfléchit déjà au modèle économique à moyen terme pour ne pas dépendre uniquement du financement des collectivités territoriales, elles-mêmes en situation difficile. « La réflexion autour des relations avec les industriels locaux se pose fortement dans les structures culturelles de la région » analyse-t-il.

Un travail en réseau

L’arrivée du nouveau directeur a également marqué un léger changement dans la philosophie du Forum avec une orientation vers le travail en réseau. Franck Marsal s’intéresse ainsi de près aux travaux de Relai d’sciences (Caen) ou Ombelliscience (Picardie), des CCSTI dépourvus de lieu d’accueil et qui en ont fait une force.

« Je vois le Forum à la fois comme un lieu, avec ses expositions, ses animations, etc. et comme un animateur de réseau. On doit concevoir le bâtiment comme un point de départ, la « pompe » qui alimente le réseau » explique-t-il. Et ses idées ne sont pas des effets d’annonce. Le Forum commence à tisser des liens avec quelques structures « culturelles » (4) et « scientifiques et techniques » (5) du département et de la région. Ces dernières, au nombre de huit, et le Forum se regroupent tous les trois mois pour jeter les bases de futures collaborations.

Selon Franck Marsal, l’objectif est d’être visible en tant que réseau pour la prochaine Fête de la science, en octobre prochain. « Nous débutons un gros travail de structuration. Une communauté culturelle autour de la science est en train d’émerger ». En fil d’Ariane, la « dimension de proximité », dans une région lourdement touchée par la désindustrialisation. Le dernier dossier de presse met en évidence les questions que le Forum se pose : « en quoi, le développement d’une CST est-il un levier de développement de nos territoires, une ressource de créativité et de cohérence dans une société en crise ? », « en quoi pouvons-nous mieux contribuer au rayonnement du Nord au niveau national et international ? »…

S’appuyer sur les jeunes et le tissu industriel

Pour tenter d’y répondre, le Forum souhaite s’appuyer sur la culture liée à ces industries disparues (industries du textile et mines) et les plus récentes (vente par correspondance, chimie, agro-alimentaire…) afin d’appuyer son travail de médiation.

« Il reste encore de très fortes inégalités dans l’accès à l’emploi, la santé, la culture et les infrastructures de transport. Le Nord-Pas de Calais est un lieu de passage (TGV, port de Dunkerque…) mais la circulation intrarégionale n’est pas si facile et le sud du département du Nord est enclavé », analyse cet ancien de la SNCF, connaisseur du monde de l’entreprise et de la fonction de manager.

« Au-delà de la pratique professionnelle, la science est aussi un champ de la culture pour la population, souligne Franck Marsal, les citoyens développent une pratique de curieux comme pour la pratique musicale amateur, à la différence près qu’il manque encore la reconnaissance et les instruments pour encourager la curiosité scientifique ». Une situation paradoxale selon lui, car « la science est pourtant un objet facile à transporter dans les zones rurales, contrairement à l’opéra. Il faut inventer de nouvelles manières de faire, des lieux pour mettre tout ça en réseau et en culture ».

Et cela débute avec les enfants, lors de l’opération Sciences Collège Nord, menée en partenariat avec d’autres structures culturelles du département et des enseignants de plusieurs disciplines et qui se renouvelle tous les ans depuis 10 ans. Au programme pour les 2500 élèves touchés chaque année au sein des 52 collèges, une thématique travaillée tout au long de l’année et mise en valeur lors de trois rassemblements : une journée d’animation, une visite d’un des sites partenaires et une journée de valorisation des travaux des élèves au mois de juin.

Tisser des liens avec l’université

Une réflexion se développe également autour du PRES lillois, pour faire le lien entre le tout jeune réseau culturel et les universités de la région. « La difficulté sera de trouver le positionnement de chacun ». Une prochaine convention-cadre avec l’université fera le point sur les partenariats et échanges avec le Forum.

A la fin de l’année 2011, le Forum départemental des Sciences fêtera ses 15 ans. La structure a la volonté de « maintenir un haut niveau de création », avec une exposition « Petit forum » par an, des ateliers, plusieurs malles et des séances au planétarium. Avec une moyenne de 100 000 visiteurs par an et le double en itinérance, le Forum se définit comme le plus gros CCSTI généraliste de province et ne cache pas son « ambition de devenir un acteur de référence de la culture scientifique au niveau national et européen », comme par exemple le Musée de l’Institut royal des sciences naturelles de Bruxelles.

Autant de projets qui seront couchés sur le papier ces prochains mois dans le futur projet culturel du Forum. Sa publication correspondra à l’élection d’un nouveau président du Conseil général, moment clé dans la vie de cette structure départementale. « Les questions de la culture scientifique ouvrent beaucoup de débats. Nous devons prendre le temps de travailler ce projet pour être écoutés et échanger. Ça ne nous empêche pas d’agir pendant ce temps » conclue Franck Marsal.

*  * *

Les visiteurs du Forum départemental des sciences

De 2006 à 2009, la fréquentation du Forum départemental a progressé de 43 % (de 57 440 à 101 225 visiteurs par an) pour un total de plus de 500 000 visiteurs. De janvier à juin 2010, la structure a accueilli 63 000 visiteurs.

À elle seule, l’exposition « Au temps des mammouths » a vu affluer 33 000 curieux. Du côté des classes, l’opération « Sciences Collège Nord » a mené à terme 54 projets en 2009 contre 31 l’année précédente. Quant à l’itinérance des outils, celle-ci est passée de 454 semaines de présentation de malles découverte, d’expositions, etc. en 2006 à 609 semaines en 2009 et 145 pour le premier semestre 2010.

Les visiteurs sont venus à 46 % en groupe scolaire, 39 % avec des enfants et 20 % avec d’autres adultes. Quant aux professions des adultes, il s’agit de 39 % d’enseignants, 15 % d’employés ouvriers (inhabituel dans une structure culturelle), 11 % de cadres supérieurs, 11 % de professions intermédiaires, 6 % de retraités et 4 % d’étudiants.

Qu’ils viennent pour la première fois (40%) ou une fois par an (40%), tous les visiteurs estiment avoir été bien accueillis, intéressés, stimulés et enthousiasmés et donnent une note de 8/10 au Forum. Enfin, le Forum est considéré à plus de la majorité comme un « lieu de découverte et de transmission des connaissances » ainsi que de « large accès à la culture pour tous » (6).

Notes

  1. Le centre de documentation offre son appui aux professionnels dans leur montage de projet de culture scientifique, s’appuyant sur un fonds multimédia de plus de 13 000 références et une connaissance aigüe des réseaux et des outils régionaux.
  2. Une partie des citations de l’article et de ces notes est tirée du dossier de presse de la saison 2010-2011.
  3. Le département a investit 1,8 millions d’euros pour la remise à niveau du bâtiment (travaux de sécurité incendie, amélioration du confort thermique, réfection de l’accueil, etc.).
  4. Le Musée Matisse au Cateau-Cambrésis, le Musée-atelier du verre à Sars-Poteries, la Villa Marguerite Yourcenar à Saint-Jans-Cappel, le Musée de Flandre à Cassel…
  5. Le Musée-site archéologique départemental de Bavay, l’Ecomusée de l’Avesnois, le Centre historique minier Lewarde, la Cité Nature à Arras, le Centre nationale de la mer Nausicaa, la Coupole d’Helfaut-Wizernes, le Musée d’histoire naturelle et de géologie de Lille, le Palais de l’univers et des sciences à Cappelle la Grande
  6. Selon une enquête réalisée au printemps 2010 sur 258 visiteurs.

>> Voir l’album photo de notre visite sur FlickR

1 commentaire

  1. Mike le 07 janvier 2011 à 11:22

    Le travail en réseau et le « transport » de la science dans les zones rurales sont en effet indispensables pour promouvoir la culture scientifique et technique auprès du plus grand nombre.

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