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Un « CRI » pour l’accès au savoir

Le 20 juin 2011 par Marion Sabourdy

A quelques encablures du Jardin du Luxembourg, le Centre de recherches interdisciplinaires (CRI) se niche au sein de la Faculté de Médecine Paris Descartes. Ce centre, fondé en 2005,  dit « offrir un lieu convivial d’échanges aux carrefours des sciences de la vie, des sciences exactes, sciences naturelles, cognitives et sociales ».

Et de fait, à peine la porte poussée, je ressens une sorte de décalage, un je-ne-sais-quoi insignifiant mais qui change tout. Ici, les murs du couloir sont parsemés de posters présentant des parcours d’étudiants plutôt hors du commun. A mon arrivée, professeurs et étudiants échangent à bâtons rompus dans la salle café, tout en s’activant. Il faut dire que le CRI recevait le jour-même une dizaine de visiteurs venus des plus grandes universités internationales (Harvard, Cambridge…) pour sélectionner les futurs étudiants de son école doctorale.

Un des nombreux posters qui ornent les murs du CRI

On m’installe dans un bureau. Sur la table, une « Ball of whacks », petit jeu constitué de pièces aimantées qui s’assemblent selon des formes variées, un peu comme les cursus proposés au CRI. Les directeurs,  François Taddéi et Ariel Lindner, le manipuleront tour à tour pendant notre entretien, glissé au milieu de leur emploi du temps surchargé.

Des parcours aux frontières des disciplines

Le premier à prendre la parole est Ariel Lindner, chercheur israélien au laboratoire Inserm de génétique moléculaire évolutive et médicale (également nommé TaMaRa’s Lab). Issu d’un programme interdisciplinaire en chimie et physique de Jérusalem, le chercheur a fait sa thèse à l’interface entre biologie et chimie, à l’Institut Weizman, « un lieu dédié à la recherche créative ». Dans ce cadre, il a côtoyé les chercheurs du MRC Laboratory of Molecular Biology (Cambridge) – « le lieu qui a accueilli le plus de Prix Nobel » – et du Scripps Research Institute (San Diego). C’est lors d’un post-doctorat dans l’équipe de Miroslav Radman qu’il rencontre François Taddéi, alors jeune chercheur dans l’équipe (voir  son portrait par Gayané).

François Taddéi

A l’époque, les membres de l’équipe, tous soudés, étaient déjà très intéressés par les notions d’innovation et d’éducation. « Nous avons commencé à travailler il y a 8 ans avec nos étudiants les plus motivés, dans la salle café de notre ancien labo, sourit Ariel, nous les aidions à développer et concrétiser leurs envies ». Ces cours furent une franche réussite et menèrent à la création du master « Approche interdisciplinaire du vivant » qui attire depuis des étudiants variés en physique, génétique, des ingénieurs… Quelques temps plus tard suivra l’école doctorale « Frontières du vivant » (FDV). Après un déménagement dans leurs locaux actuels (1), il y a deux ans, l’équipe lance en septembre prochain la licence FDV.

La liberté de lancer des projets

« Nos étudiants doivent se sentir dans un laboratoire, rencontrer et travailler avec des chercheurs et ce, dès la licence, précise Ariel Lindner, nous les poussons à interagir entre eux quelque soit leur année d’études ». Pour ce faire, les projets personnels, sous forme de clubs de quelques étudiants, sont vivement encouragés et soutenus, « mais jamais imposés et sans la notion de hiérarchie, ajoute François Taddéi, sinon ça dénaturerait le principe ». C’est du cerveau de Livio Riboli-Sasco, un de ces jeunes hyperactifs, que vient l’idée de l’association Paris-Montagne, qui « met en relation chercheurs et lycéens issus de milieux défavorisés pour les initier à la pratique de la recherche et leur donner goût aux études scientifiques ».

Livio Riboli-Sasco

Autre exemple de réussite de ces clubs : « en 2006, deux étudiants du master souhaitaient travailler sur la biologie synthétique alors que personne n’en parlait encore en France, se rappelle Ariel, comme souvent, de part leur travail de veille, les étudiants étaient plus au courant que les chercheurs. Dès le début de leur séminaire, des chercheurs, intrigués, sont venus prendre des notes. Certains ont même orienté leurs recherches vers ces notions ». Des travaux qui mèneront plusieurs équipes au premier prix de la recherche fondamentale dans la compétition internationale iGEM (International genetically engineered machine competition) en 2007 et 2010 (ainsi que deux autres prix en 2008 et 2009).

L’équipe du CRI lors du concours iGEM 2010

Un parcours-LEGO

Quelle est la recette du CRI ? François Taddéi nous la livre simplement : « on apprend beaucoup plus facilement en faisant et en échangeant. C’est simple à dire et c’est également simple à appliquer… Encore faut-il oser ». Ariel Lindman renchérit : « nous travaillons avec des étudiants brillants, qui construisent eux-mêmes leur parcours. De notre côté, il s’agit d’un mélange entre enseignement actif et passif. Nous nous assurons qu’ils construisent leur projet dans les meilleures conditions pour qu’il ne s’effondre pas… même si parfois, l’erreur peut également faire progresser ». Une recette qui semble fonctionner car les candidats sont de plus en plus nombreux chaque année.

Dans le bureau d’Ariel et François…

Mais du côté des jeunes sortants de cette formation, on note un certain malaise… « Une partie de nos étudiants ne trouve pas sa place en France car ils souffrent d’une forme de rejet du système » constate Ariel. Trop créatifs, trop brillants, ils se voient contraints de travailler à l’étranger, dans des écosystèmes déjà habitués à cette manière de travailler. « Par défaut, l’homme est conservateur, constate François, cela marche dans un environnement stable, mais pas dans un contexte changeant. La Californie l’a déjà compris. En France, c’est encore hétérogène ».

Vers un écosystème innovant…

Un des futurs objectifs des directeurs du CRI est donc d’agir en aval de leur formation pour créer « un environnement où les jeunes chercheurs et ingénieurs créatifs ont des chances de survivre » explique François Taddéi, qui travaille sur la notion d’écosystème innovant. Poussant plus loin la métaphore biologique, il évoque « les bactéries [qui] échangent de l’information sur la manière de coopérer et [qui] coopèrent pour échanger de l’information ». Selon lui, « beaucoup d’écoles alternatives existent, mais l’intérêt est de mettre en contact tout l’écosystème et densifier le réseau. Et pour ça, il faut inventer les outils » : un lieu fort et accueillant, une utilisation intelligente des réseaux sociaux, des rencontres régulières… Livio et lui-même collaborent actuellement pour créer un tel incubateur d’innovation pédagogique avec l’Unesco.

Car à terme, le but n’est pas de réserver ce genre d’études stimulantes à quelques privilégiés. « Paris, c’est bien, mais que fait-on de la province et plus largement de Rio, Kinshasa ou Delhi ? Comment proposer notre offre aux gens qui habitent loin ou bien à ceux qui ne sont pas dans les bons réseaux ? » questionne François. La question est d’autant plus prégnante quand on sait que « le nombre d’étudiants va doubler dans 15 ans. Il faudrait construire une université de 30 000 personnes chaque jour dans le monde ! » glisse Ariel Lindner, qui avance une proposition. « Si les pays en voie de développement tentent d’imiter les occidentaux, alors le décalage entre nos deux mondes restera constant. Il faut qu’ils trouvent un autre cadre, qui privilégie l’interdisciplinarité et la rencontre entre chercheurs ».

… et une Université X.0

François milite également pour une redéfinition de l’université. « Les connaissances sont disponibles sur le web mais il faut de l’interaction pour les transformer en réalité tangible. Une université doit servir à ça : échanger, donner les possibilités de monter des projets, pointer du doigt les vrais enjeux, proposer des unités de valeur blanches dans le cursus pour garder des degrés de liberté ; en somme, être une source de valeur ajoutée ». Selon lui, les bibliothèques et les maisons des jeunes et de la culture ont joué ce rôle d’enclave culturelle à un moment donné. Aujourd’hui, c’est au tour des universités de reprendre le flambeau, moyennant le soutien du service public. Le CRI, quant à lui, bénéficie d’un soutien financier important de la Fondation Bettencourt Schueller, ainsi que de l’appui de la faculté de médecine.

Au terme de notre entretien, François propose un cadre pour mettre en application ses idées : les scientific discovery games, ces petits jeux qui donnent accès à la recherche de manière ludique. Enthousiasmé par les concepts de « bricole », de prototypage rapide, de feedback chers aux designers, François avoue avoir une vision évolutionniste de l’éducation – « pragmatique, dynamique, qui s’améliore sans cesse » – plutôt que perfectionniste – « la vision divine de la création ».

Par ce système de jeux, de « hacking où on décortique les éléments pour garder ce qu’on veut », François tente de faire progresser de concert la recherche et l’éducation : « pendant longtemps, les gens étaient sélectionnés selon leur capacité à mémoriser. Par exemple, j’ai obtenu mon diplôme de polytechnicien grâce à ma capacité à calculer des équations plus vite que les autres. Mais aujourd’hui, les personnes légitimes sont ceux qui contribuent à faire augmenter les connaissances. Gates, Jobs et les fondateurs de Google n’ont même pas fini leurs études ! ».

Notes

  1. Rénové en 2009, ce lieu comprend une salle de séminaire entièrement équipée, une salle de réunion, une salle d’échanges informels (salle café), des bureaux d’accueil destinés aux professeurs visiteurs, une bibliothèque, un laboratoire de modélisation ainsi qu’un laboratoire expérimental.

>> Illustrations : Knowtex, rsepulveda, Ptits Déjeuners de la Science, igemhq, Knowtex, EMSL

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