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« Votons pour la science » : l’avenir de la science en questions

Le 16 octobre 2011 par Audrey Bardon

Depuis quelques semaines, un appel se propage sur les médias sociaux : celui de Votons pour la science, initiative unique en France qui souhaite faire de la science un véritable enjeu politique de la campagne présidentielle 2012. Derrière cette opération, des chercheurs, journalistes, enseignants, entrepreneurs, retraités… qui n’hésitent pas à interpeller les candidats pour connaitre leurs positions sur des questions scientifiques majeures. Retour sur cette opération avec l’un de ses principaux acteurs : le blogueur scientifique Tom Roud.

Comment vous est venue l’idée de lancer Votons pour la science ?

Tout est parti d’un billet que j’ai écrit il y a quelques mois sur une opération québécoise que j’avais suivie : « Je vote pour la science ». Pendant leurs élections législatives, plusieurs organismes de culture scientifique ont lancé cette initiative dans le but d’interroger les partis politiques sur la science. Ils ont alors invité le public à poser des questions sur quelques grands domaines comme l’énergie, ou celui de l’industrie forestière, sujet important au Québec. J’ai trouvé intéressant que ce type d’organismes prenne cela en mains. Les gens étaient motivés par le projet, posaient des questions et les partis politiques y ont répondu.

Je me suis dit qu’il faudrait vraiment tenter l’expérience en France et j’ai écrit ce billet ! Mais finalement rien n’en est sorti mis à part quelques commentaires, jusqu’à ce qu’Elifsu Sabuncu et Antoine Blanchard, qui ont créée Deuxième Labo, relancent l’idée et me contactent. A partir de ce moment, ils ont vraiment pris les choses en mains en y associant le réseau des blogueurs du C@fé des sciences, le studio de création Volta qui a conçu le site Votons pour la science et l’association Science et Démocratie qui a vraiment donné un input important sur toutes les questions sciences/société. Nous avons beaucoup discuté et tout s’est mis en place très rapidement. Ce que nous voulons, c’est faire de la science un enjeu politique. Et ça, c’est une chose à laquelle je crois très fort.

Comment avez-vous choisi les questions ? Vous êtes-vous inspirés de l’opération québécoise ?

Cela n’a pas été simple car il y a des tas de questions importantes politiquement. On a évidemment certaines questions communes au Québec comme celle de la politique énergétique. Mais il y a aussi des questions plus spécifiquement françaises : une question qui me paraît très intéressante, c’est celle de la politique d’innovation. À mon avis, il y a un véritable problème en France sur cette question-là. Nous avons donc d’abord défini cinq thématiques : Éducation scientifique, Innovation, Modes de décision, Politique énergétique et Régulation des technologies et expertise.

Concrètement, une liste de questions a été écrite par binôme puis débattue au sein du C@fé des Sciences et de Science et Démocratie. Il y a eu un beau travail collectif. Nous souhaitions tous être prêts pour les primaires socialistes, une des premières étapes importantes et une sorte de répétition générale de la future campagne présidentielle.

Votre but est-il de recueillir les propositions des politiques ou de les convaincre de s’engager ?

De mon point de vue, c’est presque une sorte de lobbying qu’il faut faire. Il faut qu’on force la porte des politiques et qu’on leur dise que ces problèmes sont importants. C’est en répondant à ces questions que l’on pourra résoudre une grande partie des problèmes actuels. C’est une première étape très « grassroots » pour rassembler des gens autour de ces enjeux.

On a un tas de problèmes globaux économiques, environnementaux… et je pense sincèrement que le seul moyen de les résoudre est d’investir dans la recherche. On sait tous qu’on va manquer de pétrole, que les réserves d’uranium ne sont pas infinies, qu’il est aujourd’hui capital de trouver de nouvelles sources d’énergie. Il faut créer des choses et cela nécessite des décisions politiques. Pourtant, sur la politique d’innovation, il n’y a pas vraiment de discussion.

La politique de recherche scientifique a-t-elle été évoquée dans les récents débats ?

Quand on regarde le débat des primaires socialistes, il y a eu très peu de choses à propos de la science et la technologie. Les questions énergétiques sont essentiellement abordées sous l’angle nucléaire ou pas nucléaire. C’est en partie légitime, mais à très courte vue. Il faut une perspective beaucoup plus globale. Certains politiques comme Ségolène Royal lancent des phrases comme « on va faire de la croissance verte ». Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que la technologie est mûre pour cela ?

On a l’impression dans le débat politique que les discussions sont très figées. Les gens pensent que le monde dans vingt ans ressemblera à celui d’aujourd’hui. Il n’y a pas de discussion sur l’innovation. On parle tout le temps de la dette, pourtant, il est bien connu que l’innovation scientifique est gage de croissance économique. Et de voir que la France est encore à la ramasse en terme de PIB investi par an sur la recherche, c’est gravissime ! On va prendre un retard énorme.

Inutile aujourd’hui de se demander pourquoi Facebook et Google sont américains. Plus prosaïquement, l’économie française repose sur de grands groupes, de grands projets comme Airbus. Mais quels vont être les projets de demain et comment va-t-on les mener à bien ? Dans un monde en évolution constante, comment fait-on en sorte d’être préparé pour saisir toutes les opportunités qui vont se présenter ? À mon sens, tout cela passe en partie par le développement de la recherche.

Comment les politiques ont-ils réagi en découvrant votre initiative ?

Nous avons eu de très bons retours jusqu’ici. Ça m’a presque surpris. Pourtant, il a fallu évidemment insister, car c’est une période très chargée pour les politiques. Mais les personnes avec lesquelles nous avons échangé étaient plutôt intéressées et même enthousiastes. Les questions n’étaient pas faciles, et pour le moment chaque équipe y a répondu vraiment sérieusement.

Nous avons déjà obtenu les réponses d’Arnaud Montebourg, suivies de celles de François Hollande et de Martine Aubry. Nous allons maintenant continuer en suivant le tempo médiatique. Nous avons déjà des contacts avec Europe Écologie Les Verts et nous allons essayer d’obtenir les réponses du candidat de l’UMP lorsqu’il se sera officiellement présenté et j’espère qu’il nous répondra. L’idée est d‘aller frapper à la porte de tous les partis.

Au niveau de l’UMP, des décisions ont été prises durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy et je suis curieux de connaître leur plan pour la suite, basé sur ce qu’ils ont déjà fait. C’est intéressant aussi de voir quels sont les conseillers scientifiques des candidats… s’ils en ont.

Où pouvons-nous trouver les réponses des candidats à ces questions ?

Toutes les réponses obtenues sont affichées sur le site Votons pour la science. Un comparateur sera accessible très prochainement. L’idée est de pouvoir visualiser d’un coup d’œil les mots clés des réponses par candidat et par thématique. Le site héberge également un blog sur lequel on fera en sorte de mettre régulièrement des articles sur ces thématiques avec à la fois des contributions originales et des reprises. Nous souhaitons vraiment faire vivre le site et encourager les discussions. D’ailleurs, les gens peuvent déjà commenter les réponses individuellement.

Des blogueurs scientifiques qui font du lobbying : cela a dû surprendre, non ?

Plus aujourd’hui. Peut-être qu’en 2007 cela n’aurait pas marché, mais en 2012 les politiques prennent au sérieux toutes les initiatives qui viennent du web ; ils savent que l’on peut y perdre une campagne. Tous les candidats ont dans l’esprit la campagne de Barack Obama en 2008 et l’influence énorme qu’a eue le web. On espère ainsi faire bouger les choses et faire en sorte qu’il y ait de vrais engagements sur ces sujets.

>> Illustrations : captures du site Votons pour la science, photographie de Novartis AG (Flickr, licence CC).

6 commentaires

  1. Pascal Lapointe le 17 octobre 2011 à 02:23

    Bravo! Heureux d’avoir été une inspiration et souhaitons que ça ne s’arrête pas là pour vous!

  2. Nicolas Loubet le 17 octobre 2011 à 22:29

    D’ailleurs, il sera intéressant de comparer (au final) les initiatives de part et d’autre de l’Atlantique…

  3. Pascal Lapointe le 18 octobre 2011 à 05:28

    Oui, mais ce sera quand le final? Une élection n’attend pas l’autre… :-)

  4. Nicolas Loubet le 19 octobre 2011 à 01:19

    Du côté des États-Unis , quelqu’un sait si une initiative équivalente a déjà été lancée (ou va être lancée…) ?

  5. Audrey Bardon le 19 octobre 2011 à 22:46

    Pascal Lapointe me corrigera si je dis une bêtise mais l’initiative Je vote pour la science était elle-même inspirée d’une initiative américaine : Science Debate 2008 http://www.sciencedebate.org/

  6. Fabre le 27 octobre 2011 à 22:03

    Bien sûr qu’il y a des conseillers scientifiques pour les politiques … Reste à savoir s’ils ne sont pas de parti pris (j’ai fait un jeu de mot sans faire exprès, promis juré).

    En lisant le doc de Hollande, je vois « Tout le monde, aujourd’hui, émet un avis sur les nanotechnologies ou l’énergie nucléaire. Mais combien de personnes possèdent un substrat de formation suffisant pour appréhender ces problèmes avec recul ? Combien de responsables politiques veillent à favoriser les conditions d’un débat sérieux sur ces sujets ? Il faut donc mieux former et mieux informer, tout en favorisant le recrutement d’un plus grand nombre de docteurs au sein de la fonction publique et des grandes entreprises, ainsi que dans l’administration dont ils sont absents, afin de familiariser les esprits avec les modes de fonctionnement de la recherche »

    Mais, mais, c’est du TAF S&D tout craché ça !

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