Knowtex Blog

Curiosity Zone : jouer à la science

Le 18 juin 2012 par Camille Cocaud

Après un article sur le centre de sciences anglais Centre for Life (Newcastle), Camille Cocaud nous raconte leur nouvelle exposition : Curiosity Zone. Elle y réalise là-bas son stage de fin d’études, impressionnée par leur approche décomplexée de la science et la créativité des équipes en place.

Marbles dans Curiosity Zone

Il m’est très difficile de nommer les espaces visiteurs de certains centres de sciences “expositions”. Ce terme me renvoie en effet l’image d’un espace fixe, contenant un savoir statique, présenté aux visiteurs telle une assiette pleine de savoirs qu’ils se devraient d’engloutir. Le concept de hands-on science (« la science où l’on doit toucher ») a émergé pour répondre à cette vision.

Les savoirs sont en effet mieux assimilés lorsqu’une mise en pratique ou une activité y est associée. Aux expositions se sont alors ajoutés des exhibits (ou expôts) où les visiteurs sont invités à faire quelque chose plutôt que de lire et engloutir du savoir. Un bel exemple a été présenté dans l’article sur ma visite à At-Bristol. Au fur et à mesure des années, les science centres se sont tous équipés de ce genre de matériel, qui marche très bien auprès des visiteurs et s’est révélé être plus efficace en terme d’engagement.

Bains Romains de Bath invitant à découvrir comment des jeux de poulies peuvent permettre de soulever des poids importants

National Museum of Scotland (Edinbourg), invitant à tester le temps de réaction en appuyant sur des boutons qui s’illuminent

Ce genre expographique remportant un franc-succès auprès du public et remplissant les objectifs de médiation fixés fut très vite adopté au niveau international par les centres de science au cours du XXe siècle. Ce modèle reste cependant très proche de celui de l’exposition à texte dans ses objectifs, bien que les moyens diffèrent.

Les GLOs

Bons ou mauvais, élaborés ou simplistes, tous les exhibits relevant de la hands-on science ont un point commun : ils proposent au visiteur une activité guidée en général par un texte décrivant la manipulation et/ou le savoir qu’il doit en tirer. On reste donc sur un apprentissage balisé et surtout sur une attente de la part de l’institution : “faites, réalisez, apprenez”. Les attentes d’une institution sur l’intéraction des visiteurs avec son offre culturelle – expographique ou évènementielle – sont regroupées dans un système utilisé outre-manche et appelé GLOs : generic learning outcomes.

D’après cette taxonomie, on se rend vite compte que la majorité des acquis visés par les exhibits de la hands-on science se concentrent encore beaucoup sur la compréhension et l’apprentissage de savoirs. Seul le moyen d’apprentissage a changé, passant de la lecture à la manipulation.

Curiosity Zone : la gymnastique de l’esprit scientifique

C’est de ce constat qu’est née Curiosity Zone au Centre for Life. Y aurait-il un moyen de créer une exposition ne proposant aucun savoir ? Une exposition où les visiteurs construiraient eux-mêmes leurs acquis, qu’ils soient factuels ou comportementaux ? Un lieu où l’on jouerait à la science ?

Durant un an et demi, l’équipe de Life a donc tenté de capturer l’essence de l’esprit scientifique dans sa nouvelle exposition permanente. Andy Lloyd, en charge du projet, résume l’idée principale :

“La base de la science, ne serait-ce pas juste la curiosité ? Cette envie de bidouiller, tester, expérimenter, essayer, tenter, réitérer, persévérer… puis la découverte d’un phénomène ou même l’expérience de l’échec. C’est ça avoir un esprit scientifique.”

La Curiosity Zone s’est donc dotée d’exhibits open-ended : aucun savoir n’est proposé, aucun acquis n’est attendu. En revanche, l’espace propose un environnement ludique, de nombreuses opportunités de tester et un espace propice à l’échange entre visiteurs. Terry McCartney, responsable technique de l’espace, souligne :

“ On ne donne pas toute l’histoire avec Curiosity Zone, juste le début et quelques outils. C’est donc au visiteur de créer sa propre histoire et de créer du sens pour trouver ou non une fin à son histoire. »

Magnets dans Curiosity Zone

Andy Lloyd ajoute :

“Nous nous attendons à ce que Curiosity Zone surprenne, voire déroute nos visiteurs. Ils sont habitués à recevoir des connaissances pré-digérées, mais ici ils devront se les construire eux-mêmes, même si nos science explainers - les médiateurs – seront bien sûr dans les parages pour les accompagner dans leur jeu-expérimentation. Créer du sens de nous-mêmes est une aptitude que les adultes ont perdu mais que les enfants connaissent. L’exposition tente de ré-inviter les adultes à jouer. D’ailleurs, l’équipe a eu tellement peur d’influencer les visiteurs par du texte que l’espace n’en comptera pas. Le nom des exhibits ne sera donc pas divulgué au public, laissant ainsi la porte ouverte à l’imagination et ne limitant aucune interprétation de l’espace.”

Ian Simmons, directeur du département Science Communication de Life conclut :

“Ce qui est impressionnant avec cette exposition, c’est que nous voyons des gens passer jusqu’à 20 minutes sur un seul exhibit. Puis laisser tomber et revenir plus tard pour essayer quelque chose d’autre auquel ils n’avaient pas pensé avant. De très nombreuses interactions entre différents groupes de visiteurs ont été notées. Les gens s’entraident et participent aux jeux des autres.”

La meilleure façon de vous parler de ce qu’est Curiosity Zone est tout simplement de laisser parler ses créateurs, ses visiteurs et Jem Stansfield, présentateur de Bang Goes the Theory sur la BBC.

Un mouvement général…

Bien évidemment, l’ouverture de Curiosity Zone coïncide avec la montée en puissance d’un mouvement global beaucoup plus étendu. On peut notamment citer l’ouverture récente du Fab Lab de La Casemate à Grenoble, où les visiteurs peuvent faire et construire d’eux-mêmes des objets (dernier thème en date : se protéger d’une invasion de zombies !) ou encore le Tinkering Studio de l’Exploratorium à San Francisco. Le futur de l’exposition scientifique serait-il dans des espaces d’expérimentation ouverts se concentrant sur l’acquisition d’un esprit scientifique plutôt que sur un savoir scientifique ? Vos avis m’intéressent !

Pour aller plus loin

Tout le processus de recherche et de construction de la Curiosity Zone, construite à domicile, a été méthodiquement documenté et archivé sous forme d’un blog tenu par Lizzie Ellis de l’équipe du workshop ici. Vous pourrez y lire le processus d’investigation et l’avancée du projet depuis ses débuts.

>> Illustrations : Camille Cocaud (pour Knowtex) et Centre for Life (Flickr, ©)

5 commentaires

  1. Thomas Schumpp le 22 juin 2012 à 09:22

    Bonjour,
    Concernant la question :  » Le futur de l’exposition scientifique serait-il dans des espaces d’expérimentation ouverts se concentrant sur l’acquisition d’un esprit scientifique plutôt que sur un savoir scientifique ? »
    La question me semble trop limitée au regard des enjeux soulevés dans ces « nouvelles expositions » ou plus généralement dans les « nouvelles pratiques » laissant une place plus importante aux publics. Celles-ci interrogent en effet la nature de ce qui est transmis ou de ce qu’on espère transmettre. Mais ces nouveaux espaces ou nouvelles pratiques interrogent aussi et surtout le concept même d’acquisition ou de transmission. Il ne s’agirait plus d’acquérir quelque chose de prédéfini (ni contenu ni même démarche scientifique) mais d’offrir des espaces d’évolution, d’interogation, d’échange, … L’enjeu en devient d’autant plus important car pour moi il relève d’un glissement de ces actions du champs de l’apprentissage (et en filigrane de l’enseignement) vers celui de la culture.
    Cela fait des année qu’on sait que les expos transmettent mal, qu’on y apprend mal. On a même cesser dans certains cas d’évaluer les acquis de connaissance de nos publics. Personnellement, je pense que c’est le poids des contenus dans nos objectifs qu’il faut revoir (qu’il s’agisse de savoirs, savoirs-faire ou savoirs-être). Ces nouvelles actions transforment la pratique des publics non pas pour transformer le contenus à acquérir, mais pour changer le concept même d’acquisition. On fait enfin de la culture !

  2. Camille Cocaud le 24 juin 2012 à 14:35

    Désolée pour la petite latence dans ma réponse, j’ai trouvé votre réponse tellement intéressante que je voulais prendre mon temps pour y répondre moi-même.
    Je suis ravie que vous ayez si bien saisit ce que j’essayais beaucoup plus gauchement d’expliquer. L’idée est donc passée, et vous l’avez beaucoup mieux reformulé. La transmission d’une culture scientifique plutôt que de savoir/savoir-faire/savoir-être est-elle donc envisageable ? Avez-vous quelques exemples d’actions en tête (ça m’intéresse beaucoup de creuser ça…), en France ou à l’étranger ? Croyez-vous que l’on est à l’aune d’un nouveau paradigme de la communication scientifique, non plus centré sur l’acquisition mais sur l’acculturation ?

  3. Thomas Schumpp le 28 juin 2012 à 11:53

    « La transmission d’une culture scientifique plutôt que de savoir/savoir-faire/savoir-être est-elle donc envisageable ? »
    Que pourrait être la transmission d’une culture scientifique si ce n’est une transmission de S-SE-SF (au moins en partie) ? La problématique semble être sur la définition d’une culture qu’on opposerait à des connaissances. Je ne suis pas d’accord avec ce type d’opposition. Culture et connaissances (ou S-SF-SE) ne sont pas à opposer car ces concepts ne sont pas comparables, n’étant pas sur le même plan. La culture d’une personne ou d’un groupe reste une composition de références, de savoirs, de pratiques … et donc aussi de connaissances. Les 2 concepts sont donc liés puisque l’un (la culture) englobe au moins une partie de l’autre (les savoirS).
    Pour moi la vraie problématique se situe sur les conséquences qu’il y a à passer du concept de savoirS au concept de culture. Si aujourd’hui on parle d’action culturelle plutôt que de transmission de savoirs qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce un simple changement de vocabulaire lié à la mode, ou, le sens profond de ce que l’on met derrière ces termes a-t-il vraiment évolué ?
    Pour la réponse est « un peu des deux » ! La mode (ou le contexte socio-economico-historico-politico- … ) joue énormément mais je pense que ce peut aussi être symptomatique d’une évolution plus profonde sur les objectifs et enjeux de nos actions de CST. Il s’agirait de s’affranchir pleinement des concepts hérités de l’enseignement pour travailler non plus sur une transmission (de quoique ce soit) mais bien sur une « co-construction de savoirS partagés ». In fine transmission/enseignement et CST/co-construction participent tous deux de la culture, l’un en proposant une culture établie et déjà partagée mais donc à acquérir, et l’autre en proposant la construction d’une culture « nouvelle » « en train de se faire ».
    Pour finir, le développement des « grands débats » sur les techno-sciences, et surtout la multiplication des actions participatives (science participative ou actions culturelles laissant une place réelle à l’initiative ou aux savoirs des publics) ou des débats et cafés scientifiques (où chacun peut s’exprimer et ou la culture se construit « en direct ») sont, pour moi, les indicateurs d’une évolution profonde dans ce domaine.

  4. Audrey Bardon le 30 juin 2012 à 15:06

    Tout d’abord, bravo Camille pour ce retour d’expérience toujours aussi enrichissant et merci à Thomas pour ses commentaires qui poussent à aller plus loin dans le débat. D’après certaines études, on retient 10% de ce qu’on lit et 90% de ce qu’on fait ou dit. Ce que je vais dire n’est pas d’une grande originalité, mais je pense que plus que les interactions avec les objets, ce sont les interactions avec les personnes qui font notre savoir. Il faudrait pousser un peu plus ces interactions dans les expo et proposer un maximum d’activités en duo ou groupe. Car la culture ne se construirait-elle pas justement avant tout par les interactions sociales ? (question niveau BAC philo qui va sans doute faire hurler les gens en SHS ^^ #pastaper)

  5. Camille Cocaud le 03 juillet 2012 à 17:29

    Merci de ton retour Audrey. Ce problème d’apprentissage par le faire avait déjà été adressé par les exhibits hands-on, ou interactif et cela depuis longtemps en effet. Curiosity Zone ne présente cependant aucun de ses types de dispositifs. En revanche, elle propose des activités ouvertes sans objectif d’apprentissage, et en cela elle diffère grandement de ce que tu cites Audrey. On ne cherche pas à transmettre un savoir ici, mais simplement susciter l’intérêt dans l’expérimentation et la spéculation, à l’échelle personnelle ou d’un groupe.

Ajoutez un commentaire

Pas encore membre ? Inscrivez-vous pour laisser un commentaire ! Déjà membre ? Connectez-vous

Tous les contenus, sauf exception signalée, sont sous licence Creative Commons BY-NC-SA