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Gianni Giardino : « On va avoir besoin de plus en plus de professionnels aux compétences hybrides »

Le 11 septembre 2012 par Florent Lacaille-Albiges

Gianni Giardino est physicien de formation. Co-fondateur des « Bars de sciences« , chercheur en didactique, il dirige actuellement le Master d’Ingénierie de la Culture et de la Communication de l’Université de Versailles Saint-Quentin. Avec lui, nous explorons le lien entre enseignement formel et médiation culturelle.

Comment votre parcours vous a-t-il mis en contact avec la culture scientifique ?

J’ai commencé par une thèse au Laboratoire de Physique Atomique et Nucléaire (UPMC), un laboratoire dans lequel on ne faisait pas spécifiquement de médiation. Par contre, les chercheurs – d’excellents enseignants – savaient donner le goût de la science, parler de concepts complexes avec des mots simples et correspondaient, pour moi, à de véritables médiateurs scientifiques.

À la même époque, Bernard Cagnac (directeur du laboratoire Kastler-Brossel de l’ENS) s’est distingué en alertant les pouvoirs publics sur le fait que les enseignants-chercheurs allaient soudainement partir de leurs fonctions sans être remplacés… Une solution interne – le monitorat – a du coup été mise en place pour sensibiliser les thésards à l’enseignement universitaire et combler le déficit qui se préparait. Mais ce dispositif n’a malheureusement pas intégré la dimension médiation/communication scientifique… J’ai fait partie des premiers moniteurs et cette expérience m’a appris combien il était difficile de générer l’appétence !

À partir de 1997, j’ai participé à l’aventure des Bars des sciences qui ont stimulé ma réflexion sur les processus de médiation et deux ans plus tard, je suis devenu ATER à l’Université de Versailles Saint-Quentin (UVSQ). Sous l’impulsion du département de physique et dans le cadre de la mise en place d’un pôle culturel au sein de l’université, j’ai travaillé à la mise en place d’un DESS de communication scientifique.

Pouvez-vous nous re-situer le contexte de l’apparition des Bars des sciences ?

Dans les années 80, l’idéologie « Science is Power » – la science au service de l’homme (« pour son bien-être ») – dominait encore largement. Mais à la fin des années 1990, l’idée d’une science omnipotente s’est effondrée. Visiblement, les solutions techniques apportées à un problème posaient… de nouveaux problèmes. On a commencé à comprendre que la science ne répondait pas à toutes les problématiques du monde contemporain. Bref, une vraie « crise de la science » s’est instaurée.

Entre déficit d’intérêt pour les sciences et nécessité de réflexions, de nouvelles tentatives de rendre aux sciences leurs justes valeurs ont démarré. La Société Française de Physique (SFP) est entrée dans la démarche et a trouvé avec les Bars des sciences de nouvelles formes de communication et de médiation. En 1997, Philippe Chomaz (SFP) et Marie-Odile Monchicourt (journaliste à France-Info) ont souhaité réunir experts et amateurs dans un bistrot… lançant les premiers Bars des Sciences au congrès de la SFP à la Sorbonne.

Les trois premières éditions ont été organisées au Vageneande (Boulevard Saint Germain) avant de migrer au Petit Riche (près de Drouot) et divers autres lieux de la capitale dont Le Père Tranquille (Les Halles). Mais les organisateurs ne voulaient pas s’arrêter là : ils souhaitaient créer un vrai « label ». C’est ainsi que les Bars des sciences se sont exportés, notamment au Canada (les québécois se sont rapidement intéressés au format informel de ces rencontres à l’interface entre le monde de la science et de la société).

Quels ont été les premiers scientifiques invités dans ces Bars des sciences ?

André Brahic, Etienne Klein et d’autres « bons communicants » ont été les premiers à venir. Ces personnalités sont doués pour mettre le discours au niveau de l’interlocuteur, même sur des sujets pointus. Au début, on a vu régulièrement revenir dans ces Bars des questions « fondamentales » (théorie de la relativité, physique quantique, etc.) voire même épistémologiques ou philosophiques. Petit à petit, nous avons dû structurer le format : un bar des sciences par mois, un programme défini sur l’année, etc.

Le seul constat qui me semble ternir l’initiative : le public. Celui qu’on a touché était plutôt « initié » et fidèle… le relais par France-Info ayant été surtout efficace interpeller les « personnes en recherche de culture ». Je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup à faire pour parfaire l’équation entre formats et diversité des publics. Il faut toujours inventer de nouveaux outils pour toucher de nouveaux publics.

Vous dirigez aujourd’hui un master de médiation à l’UVSQ. Quel est l’objectif ?

Avant de créer cette formation j’ai commencé par consulter le tissu professionnel (rédacteurs, journalistes, médiateurs). Je les ai questionnés sur leurs problématiques, leurs méthodes, leurs besoins, etc. pour parvenir à la mise en place d’une formation sur trois ans avec intervention de professionnels et de gens du terrain.

Si ce type de formation éclectique ne rentre pas strictement dans les normes académiques et dans les critères d’évaluation traditionnels des universités, elle répond à l’insertion professionnelle des étudiants et à la plasticité attendue sur les terrains de la création, de l’exposition, de l’évènementiel et de la médiation des savoirs. La formation fournit plusieurs compétences : mobilité, souplesse et plasticité, tant physiques qu’intellectuelles. Dans les registres professionnels, ce type de caractéristiques est fortement attendu et le fait que les étudiants soient mobiles et créatifs en font d’excellents professionnels rompus à nombre de situations de terrain.

Nous essayons de répondre à un contexte où on va clairement avoir besoin de plus en plus de personnes et de professionnels aux compétences hybrides dans les années qui viennent. Si le domaine de la culture scientifique en France se démocratise, il doit aussi tirer sa force du mélange entre savoirs formels (éducation, écoles, universités, etc.) et savoirs informels (médiation des savoirs, histoire des connaissances, approche socio-constructiviste des savoirs, etc.) L’informel doit montrer les choses, sensibiliser à, créer et générer l’appétence. Le savoir formel doit les systématiser, ancrer les connaissances, construire le « Apprendre à apprendre ».

Comment voyez-vous l’avenir de la culture scientifique et technique ?

L’avenir est dans la mixité entre la médiation des savoirs et les enseignements formels. L’idéal, selon moi, est de s’attacher au formel, faire un cours de physique par exemple, puis s’immerger de la culture scientifique qui lui est attachée. En cela, l’histoire des sciences, le caractère de médiation scientifique de certains lieux tels que le Palais de la découverte vont venir en appui des connaissances fondamentales.

Ensuite, il faut revenir sur la partie plus formelle, à nouveau du cours, s’engager dans une approche constructiviste de la connaissance par l’expérience, par la démarche expérimentale personnelle et non systématiquement guidée ou imposée, de nouveau aller voir de près la phénoménologie grandeur nature … C’est la mixité des approches, des symboles, des lectures, et en même temps les différenciations et même les oppositions qui, à terme, donnent le sens profond des choses permettent l’ancrage des savoirs, en un mot comme le suggèrent les approches didactiques, font sens !

Si ces transversalités ont tenté d’exister par les approches de certaines problématiques contemporaines qui sont désormais introduites jusque dans les programmes scolaires, comme par exemple l’éducation au développement durable (1), il n’en demeure pas moins que les enseignants n’ont pas été formés en amont aux croisements qu’imposent ces approches transidisciplinaires. « L’éducation » des formateurs et des enseignants est de ce point de vue à repenser. Personne n’est omniscient. Il importe donc désormais aussi, de repenser les approches pédagogique des problèmes complexes qui pèsent sur notre monde contemporain.

On pourra s’inspirer des propositions d’Edgar Morin et ses sept savoirs nécessaires à l’éducation de demain. S’il faut que la formation des enseignants prenne en compte ces transversalités, il faut aussi préparer les esprits à la culture scientifique, aux partages culturels, aux connaissances élargies de façon à atteindre la plasticité nécessaire aux choix futurs, dans une recherche non plus de certitudes mais d’optimas.

Note

  1. Voir aussi l’interview de Francine Pellaud

>> Illustration : the_exploratorium (Flickr, CC), Knowtex (Flickr, CC)

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