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Hybridation et médiation culturelle des sciences et des innovations

Le 16 mai 2012 par Laurent Chicoineau

Les 28 et 29 mars derniers était organisé à Grenoble un colloque sur “Les territoires et les organisations à l’épreuve de l’hybridation”. Directeur de la Casemate, Laurent Chicoineau était invité à intervenir dans l’atelier “Hybridation, construction politique et philosophique”. Voici le résumé de son intervention.

Exposition « XYZT, les paysages abstraits » d’Adrien Mondot et Claire Bardainne – quand l’art s’empare du langage scientifique [ndlr : lire la critique de l'exposition par Camille Cocaud]

La médiation culturelle et scientifique développée par l’équipe de la Casemate à Grenoble s’entend comme la mise en œuvre de situations favorisant les rencontres, les échanges et les transversalités. Prenant ses distances par rapport à la seule approche didactique, fondée sur un transfert de connaissances à sens unique, la médiation culturelle et scientifique recherche la pluralité et la confrontation des points de vue ; la mise en perspective / en contexte / en jeu / en scène / en doute des savoirs et de leurs modes de production et de diffusion. Elle s’inscrit dans la dynamique d’un projet culturel pour la société de la connaissance (1), qui prend en considération le mouvement général de renouvellement des pratiques de recherche artistique comme scientifique et de rapport à l’œuvre, à l’expertise et au public.

Prendre en compte les nouveaux rapports aux savoirs

La société française comme les sociétés occidentales constatent la montée en compétence de l’ensemble de la population traduite par le développement exponentiel des productions et des démarches amateurs, notamment dans les domaines culturels et de la connaissance. Ce nouvel état, induit par la dissémination des technologies numériques, bouscule le positionnement et le fonctionnement des institutions éducatives et culturelles ; charge à elles de s’adapter ou de camper sur des positions historiques. La Casemate a choisi de prendre en compte ces changements et d’expérimenter de nouvelles pratiques, faisant plus de place à la créativité (2) et aux opinions, aux représentations et aux intérêts des individus – y compris ceux des scientifiques et des artistes. S’agit-il pour autant de pratiques hybrides entre éducation, créativité, débat public?

Le numérique est l'un des moteurs des nouveaux rapports aux savoirs - ici, l'application expérimentale "Grenoble Ville Augmentée" développée par la Casemate avec l'INRIA Grenoble.

Le numérique est l’un des moteurs des nouveaux rapports aux savoirs – ici, l’application expérimentale « Grenoble Ville Augmentée » développée par la Casemate avec l’INRIA Grenoble [ndlr : lire l'article d'Audrey Bardon à ce sujet].

La mise en œuvre de ces nouvelles formes de rencontres et d’échanges entre sciences, innovations et société nécessite par ailleurs l’élaboration d’un référentiel commun. Car il ne s’agit pas de passer d’un didactisme rigide ou d’un pédagogisme ludique à un relativisme permanent (3). L’hybridation des pratiques apparaît alors comme un processus à un moment donné et non comme une finalité.

Expérimenter de nouvelles façons de débattre des avancées des sciences et des technologies, ou explorer les voies de la coproduction des connaissances en développant des pratiques d’innovation ouverte ou de sciences citoyennes, n’a pas pour objectif de créer des chimères ou des formes inédites, mais bien de faciliter l’appréhension de la complexité des modes de production, de diffusion et de négociations des savoirs dans notre société contemporaine, sans tomber ni dans le réductionnisme manichéen (nouveaux obscurantistes versus citoyens éclairés), ni dans la surenchère élitiste (il faut tout apprendre / comprendre avant de pouvoir émettre un avis).

Oser les rencontres

Pour résumer, l’hybridation pratiquée dans la mise à l’épreuve de ces nouvelles pratiques de médiation consiste à abaisser les frontières entre les disciplines, à provoquer les rencontres et les prises de risque d’acteurs (sortir de son champ d’expertise bouleverse souvent celui ou celle qui l’ose), et reconnaître aux publics un rôle actif dans l’élaboration des savoirs. C’est aussi une tentative d’organiser autrement la création et la recherche pour favoriser l’innovation sur un territoire, convaincus que les meilleures solutions s’imaginent à plusieurs, dans un esprit proche de celui du bricolage, en prenant en compte les attentes, représentations, compétences et propositions de chacun.

Notes

  1. Le sociologue Manuel Castells définit la société de la connaissance comme “une société où les conditions de création des connaissances et du traitement de l’information ont été en grande partie modifiées par une révolution technologique axée sur le traitement de l’information, la création des connaissances et les technologies de l’information”. Pour une discussion sur ce terme, voir : http://vecam.org/article516.html.
  2. Comme par exemple dans l’expérience menée dans le cadre du projet européen Nanoyou, où la Casemate a invité des jeunes adultes à venir réaliser un clip vidéo mettant en scène les nanotechnologies dans la ville de demain (voir la vidéo du making-of). Une sélection de ces films a ensuite été intégrée à l’exposition “Tous connectés? Enquête sur les nouvelles pratiques numériques” (à voir en ce moment à la Cité des sciences et de l’Industrie).
  3. Allusion au relativisme cognitif proposé par des chercheurs s’inscrivant dans la « nouvelle sociologie des sciences » théorisée par le physicien et philosophe des sciences américain Thomas S. Kuhn. Selon ce courant de pensée, développé entre autre par le français Bruno Latour, les théories scientifiques sont des constructions et, à ce titre, elles ne peuvent refléter la réalité. Ainsi, les sciences se construisent dans des cadres non rationnels, et leurs propositions ne sont ni plus ni moins ojectives que celles issues d’autres démarches de connaissances (mythologie, religion, art, etc.)

Pour aller plus loin

Sur ce colloque dirigé par le géographe Luc Gwiazdzinski (laboratoire PACTE – CNRS, UPMF, IEP Grenoble, UJF) : http://ttt3-grenoble.sciencesconf.org/

>> Illustrations : Ilan Ginzburg & Christophe Levet pour CCSTI Grenoble.

>> Source : article initialement publié le 16 avril 2012 sur Echosciences Grenoble

3 commentaires

  1. Simon Contraires le 21 mai 2012 à 17:37

    Question naïve : cette hybridation est-elle envisageable pour toute discipline scientifique ?
    Les plus codifiées, conceptuelles et théoriques peuvent-elles connaître des avancées grâce à du « bricolage » ? Ou est-on condamné à un sens unique de vulgarisation ?
    C’est plusieurs questions en fait, mais formaté par une formation scientifique classique j’aurais tendance à m’enorgueillir de détenir des clefs pour décrypter certains champs scientifiques qui demeureraient fermés au public…
    En tous cas c’est excitant de penser à ces nouvelles pratique, merci !

  2. Laurent Chicoineau le 21 mai 2012 à 22:55

    J’espère bien que nous ne sommes condamnés à rien, surtout pas à des sens uniques ! Plus sérieusement, il me semble qu’il y existe de multiples façons de « produire » des connaissances (et que, dans une démarche critique, il est souvent sain de s’interroger sur son propre mode de production scientifique) – comme il existe de multiples façons de « bricoler ». Je pense par exemple aux contributions des joueurs en ligne du jeu Fold it! qui se sont retrouvés co-signataires d’une publi scientifique – des contributions qu’on peut qualifier de « bricolage numérique »…

  3. Simon Contraires le 22 mai 2012 à 11:32

    Merci de ta réponse, je te rejoins totalement sur la nécessité de s’interroger sur son mode de production. Après Foldit est également le premier exemple que j’avais en tête, mais j’ai tendance à penser que c’est un problème qui pouvait par nature se résoudre de manière graphique, contrairement à une démonstration mathématique théorique ou à un résultat de manip nécessitant un équipement lourd et un protocole précis.
    Après sûrement que je manque cruellement d’imagination, que je dois sortir de ma caverne et penser totalement différent. :)

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