Knowtex Blog

La genèse du Jardin des Sciences de Strasbourg

Le 22 avril 2011 par Myriam Verzat

Baudouin Jurdant connaît bien l’Université de Strasbourg. Il y a entamé une carrière universitaire en 1968 et y a soutenu en 1973 une thèse intitulée « Les problèmes théoriques de la vulgarisation scientifique » (publiée en 2009). Il a ensuite dirigé pendant 20 ans le GERSULP (Groupe d’études et de Recherches sur la Science de l’Université Louis Pasteur) avant d’être muté à Paris. Longtemps responsable du Master journalisme scientifique à Paris-7 (il vient de partir à la retraite), il partage avec nous sa vision de la culture scientifique au sein d’une université.

Vous avez été fortement engagé dans l’élaboration du projet « Jardin des Sciences » à Strasbourg. Qu’est ce qui vous a poussé à vouloir mettre en place une telle structure ?

J’étais impliqué depuis plusieurs années dans différents projets touchant à la culture scientifique et l’Université Louis Pasteur (ULP) de Strasbourg me semblait posséder des ressources scientifiques vraiment intéressantes. Le premier président de l’ULP, Guy Ourisson, était lui-même très engagé sur les questions de vulgarisation scientifique. Il allait même faire des conférences de chimie dans les villages. En 1990, il y a eu un appel d’offre pour développer un projet de culture scientifique et technique à Strasbourg.

A l’époque, les CCSTI (Centres de Culture Scientifique, Technique et Industrielle) devaient par leur charte entretenir des rapports avec les collectivités territoriales tout en restant indépendants des universités. J’ai proposé au ministère de la Recherche de mettre en place une structure différente des CCSTI dans la mesure où elle s’intégrerait à l’université. Elle aurait pour première mission d’implanter une culture scientifique à l’intérieur même des communautés scientifiques, afin de responsabiliser les chercheurs et les mobiliser pour la diffusion du savoir scientifique. Malgré leur scepticisme, les membres du ministère m’ont répondu « pourquoi pas ? ».

En 1990 vous recevez le prix de parrainage de la Fondation Alsace pourquoi avez-vous quitté l’équipe du projet par la suite ?

Lorsque l’association « Jardin des Sciences » a été créée en 1990 sous la direction du président Gilbert Laustriat, j’étais porteur du projet. Comme plusieurs personnes étaient d’avis qu’il était préférable qu’un scientifique des « sciences dures » administre la structure, c’est l’astrophysicienne Agnès Acker qui a pris sa direction. J’ai continué à travailler avec eux jusqu’en 1993-1994, mais nous n’avions pas toujours la même vision des choses. L’association qui prévoyait un partenariat ville-université, a été dissoute peu après pour renaître sous une forme différente en 1998, avec le président Merindol.

Je me souviens d’un épisode qui m’a un peu découragé : j’ai travaillé dans les débuts avec un médecin statisticien aujourd’hui décédé. Un jour, alors que nous avions en main un des premiers projets pour le Jardin des sciences, je lui ai demandé d’en faire le rapport pour le conseil scientifique. Celui-ci me l’a rendu quelques jours plus tard en me disant qu’il n’était pas compétent. Pour moi c’était un échec cuisant : si les scientifiques eux-mêmes se déclarent incompétents pour juger d’un projet de culture scientifique, où va-t-on ?

Quels sont selon vous les défis du Jardin des sciences pour les prochaines années ?

Le défi tel qu’il m’avait été proposé était celui de créer un CCSTI impliquant l’université. Je crois que cela reste encore aujourd’hui un point à travailler au Jardin des sciences. L’université a souvent tendance à se replier sur elle-même, et le conseil scientifique à déléguer à des médiateurs (aussi bons soient-ils) toute responsabilité en ce qui concerne une véritable intégration des sciences dans la culture. Le Jardin des sciences devrait être une structure qui permet encore plus d’ouverture sur la ville et sur la vie de la part de l’Université et où la communauté scientifique est responsabilisée.

Pensez-vous qu’il y a quelque chose à revoir dans la formation des scientifiques à la culture des sciences ?

Il est crucial que la formation d’un scientifique soit insérée dans la culture générale, par le biais de l’histoire, de la sociologie, de la philosophie ou de l’éthique. Ce temps consacré à prendre du recul sur sa recherche, à évaluer ses conséquences potentielles, à établir des liens avec d’autres domaines est absolument nécessaire. On pourrait imaginer que chaque scientifique réalise en plus de sa thèse principale, une thèse secondaire qui consisterait à apporter un éclairage différent sur son travail, à lui donner un sens.

Il s’agirait d’écrire un article de vulgarisation sur les conséquences et les enjeux de son travail. Bien entendu, il faudrait que cela fasse partie intégrante de la formation. Ce serait une manière d’inscrire une exigence culturelle à l’intérieur d’un diplôme qui, en principe, conduit les étudiants à faire de la recherche publique ou privée.

Par quels moyens la médiation scientifique peut-elle se saisir des controverses politiques et éthiques liées à la science ?

Aujourd’hui, les structures de culture scientifique relayent ce que les scientifiques ont à dire sur le monde. Mais il faut créer les conditions d’un véritable dialogue, sinon on tombe soit dans la propagande, soit dans une surdité mutuelle. Je crois beaucoup au débat. C’est par un débat où les citoyens sont véritablement impliqués que l’on peut tenter de s’attaquer aux grands problèmes liés à la science. C’est ce que tente de faire le comité scientifique de QSEC (Question de Sciences, Enjeux Citoyens) dont je fais partie, une opération financée par la région Ile-de-France

Nous invitons les citoyens à débattre et échanger autour d’une thématique scientifique donnée sur une période de huit mois. Une soixantaine de groupes en Ile-de-France discutent actuellement sur le thème de l’alimentation. Par ce biais, les gens découvrent non seulement des choses sur le sujet mais peuvent confronter leur avis à celui des autres. Ils ont généralement déjà un avis sur la question et sont savants sur un grand nombre de sujets. Ce qui est intéressant, c’est d’ébranler leurs idées préconçues ou leurs préjugés et les remettre en question.

De quels moyens disposent les lieux de culture scientifique pour être comme vous dites dans l’une de vos interventions « pour tous, les pauvres et les riches, les bons et les mauvais élèves, les littéraires et les scientifiques, les intellectuels et les manuels, les gens de gauche et les gens de droite, etc… » ?

Le plus efficace est d’aller vers ces personnes, d’engager la discussion et de les inviter à prendre la parole. Bien souvent les CCSTI ont un local où ils proposent des expositions. Ils font de la publicité pour leurs activités et attendent que les gens viennent vers eux. A mon avis, il faudrait travailler en collaboration avec des associations pour pouvoir rejoindre les gens. Une des plus grandes vertus du médiateur devrait être la mobilité ; or je ne crois pas que ce soit une réalité aujourd’hui.

Aussi, j’ai participé à des workshops [ateliers, ndlr] de sensibilisation des scientifiques à la communication. L’une des premières choses qu’on leur demande, avant même de parler, c’est d’écouter ce que l’autre a à dire. Les scientifiques ne savent plus tellement le faire, car leur statut les habitue à avoir naturellement la parole. C’est la première chose qu’il faudrait faire pour rejoindre tout le monde : commencer par écouter modestement. C’est quand on se sent écouté qu’on a assez de confiance pour participer et poser des questions pertinentes.

>> Illustrations : portrait de Baudouin par Aurélie BordenaveSam Nimitz, epSos.de, meganleigh (FlickR, licence CC)

Ajoutez un commentaire

Pas encore membre ? Inscrivez-vous pour laisser un commentaire ! Déjà membre ? Connectez-vous

Tous les contenus, sauf exception signalée, sont sous licence Creative Commons BY-NC-SA